LA FIGURE DU GRAND INQUISITEUR À TRAVERS LA DYSTOPIE

Le Grand Inquisiteur est bien connu des amateurs de Dostoïevski. Récit dans le récit des Frères Karamazov, son inspiration proviendrait de l’inquisiteur du Don Carlos de Schiller dont Dostoïevski écrivait qu’« Il a pénétré dans le sang de la société russe… Il a fait notre éducation, il est nôtre. » Dans Les frères Karamazov, le Grand Inquisiteur se caractérise par son rejet du message christique, le jugeant naïf comme gênant, parce qu’il surestime les capacités de l’être humain. Ce dernier étant, selon le Grand Inquisiteur, lâche et veule, incapable de rejeter la tentation comme le Christ repoussa le diable dans le désert au profit de la liberté, il en tire une souffrance insoluble. Au contraire, pour le Grand Inquisiteur, mieux vaut épouser une vision pratique d’un bonheur certain compatible avec la nature humaine que de la pousser vers le rêve d’une liberté incertaine qui apporterait une souffrance certaine. La simple possibilité de choisir est, au-delà du libre arbitre, le plus sûr moyen qu’à l’homme de provoquer sa propre perte. Dit autrement, pour le Grand Inquisiteur, l’être humain n’est pas assez mûr pour la liberté, mieux vaut pour son plus grand bien qu’il soit contingenté et manipuler par quelques personnes éclairées qui sauraient ce qui est bon pour lui. Si les sédiments du Meilleur des mondes et de 1984 sont déjà perceptibles, tous deux ne sont pourtant que des déclinaisons de Nousautres de Zamiatine. Roman écrit en 1922 et traduit en France dès 1929, il a non seulement restitué la figure du Grand Inquisiteur lui-même à travers celle du Bienfaiteur, mais surtout appliqué son message au possible émergeant dans le présent. Le totalitarisme de Nousautres est caractérisé par la réalisation de la promesse du bonheur par le pouvoir. Le Bienfaiteur est l’avatar de Zamiatine qui, en lettré soviétique, a lu Dostoïevski et a saisi l’élasticité pratique du Grand Inquisiteur au moment où de nouveaux régimes émergeaient en Russie comme en Europe. Huxley et Orwell n’ont fait que reprendre schématiquement cette figure dans leurs propres adaptations de Nousautres que sont Le meilleur des mondes et 1984.

Si Zamiatine a lu Les Frères Karamazov, sans doute comme Huxley et Orwell après lui, c’est néanmoins grâce à Nous autres que l’ombre du Grand Inquisiteur s’est étendue jusqu’à la Science-Fiction. À ce titre, peut-être serait-il opportun de distinguer dans la famille des dystopies celles qui sont issues de Zamiatine du fait qu’elles réutilisent, volontairement ou non, la figure du Grand Inquisiteur. Toutes les dystopies évoquant ainsi un dirigeant aussi occulte que total en procèdent d’une manière ou d’une autre, avec plus ou moins d’habilité… Ce qui distingue le Bienfaiteur de l’Administrateur d’Huxley ou de Big Brother d’Orwell est cependant déterminé par ce qu’ont retenu Huxley et Orwell de leur lecture de Nous autres en fonction de leurs sensibilités respectives. Le meilleur des mondes et 1984 sont tous deux finalement des extrapolations d’une des facettes de la dystopie de Zamiatine. En cela, malgré leur justesse dialectique, ils sont fatalement moins aboutis que l’œuvre dont ils s’inspirent. Huxley aura porté son attention sur la régulation extrême de la société par un pouvoir technique, Orwell sur le contrôle et la manipulation, d’où l’eugénisme mis en scène par le premier et la répression chez le second. Cependant, aucun des deux ne sut ainsi mettre en corrélation régulation, réification et manipulation de l’individu, et tous deux passèrent plus ou moins à côté du message de Zamiatine : l’essence du totalitarisme n’est rien d’autre que le bonheur.

Ce serait néanmoins faire une injustice à Huxley que de le juger aussi sévèrement. Comme Zamiatine, il a saisi qu’utopie et dystopie sont de même nature, toutes deux prétendant œuvrer pour le plus grand bien ; la différence étant que l’utopie est une dystopie qui a réussi. Toutes deux sont totales, c’est-à-dire totalitaires comme totalisantes. Elles exercent leur emprise non seulement tout le temps et partout, mais elles emplissent les individus eux-mêmes jusqu’à emporter l’adhésion de leurs âmes. C’est sur cette adhésion que se situe la différence, l’utopie n’a pas besoin de recourir à la répression parce que ses sujets adhèrent totalement à son projet. C’est pour cette raison que Zamiatine eût l’intelligence d’utiliser un mode narratif qui lui a permis, par le point de vue de son protagoniste, de décrire son univers totalitaire comme s’il s’agissait du meilleur des mondes. Son attrait pour l’époque que le lecteur connaît est en lien direct avec la parabole du Grand Inquisiteur : au bonheur stable, certain mais rationalisé, il préfère de plus en plus la liberté et sa précarité. Que se passe-t-il alors ? « On nous attacha sur des tables pour nous faire subir la Grande Opération. Le lendemain, je me rendis chez le Bienfaiteur et lui racontai tout ce que je savais sur les ennemis du bonheur. Je ne comprends pas pourquoi cela m’avait paru si difficile auparavant. Ce ne peut être qu’à cause de ma maladie, à cause de mon âme. » Le Bienfaiteur coïncide à la perfection avec le Grand Inquisiteur : le choix, l’âme, conduisent nécessairement l’homme à sa perte, tandis que lui, dirigeant éclairé ayant percé la condition humaine, sait que la rédemption n’est pas dans la liberté, mais dans le bonheur afin que nul ne souffre plus. La manipulation, la réification ou même la régulation des individus jusqu’à leurs esprits devient dès lors un moyen parfaitement justifié pour réaliser ce but. Huxley a repris la substance de ce message dans Le meilleur des mondes, en citant en premier lieu Nicolas Berdiaeff : « Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment évier leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins « parfaite » et plus libre. » Il enrichit sa fiction d’une préface en 1946 où il indique qu’« on n’offre au Sauvage qu’une seule alternative : une vie démente en Utopie, ou la vie d’un primitif dans un village d’Indiens, vie plus humaine à certains points de vue, mais, à d’autres, à peine moins bizarre et anormale. » Le choix ne peut-il que se faire entre démence et bizarrerie selon Huxley ? Le meilleur des mondes apparaît en effet comme une utopie ayant échouée de peu, elle devient dystopique parce qu’il y a des éléments de résistance. La conclusion du roman rejoint la parabole du Grand Inquisiteur par la bouche de l’Administrateur : mieux vaut une société stable bien qu’imparfaite que prendre le risque de la liberté. L’Administrateur confie ainsi, semblablement au Grand Inquisiteur, que si « le bonheur universel maintient les rouages en fonctionnement bien régulier ; la vérité et la beauté en sont incapables. » Lui-même ayant manqué de peu d’être exilé sur une île à cause de sa passion pour la science, et donc pour la vérité, a fini par « faire son choix ».

Au contraire, chez Orwell, Big Brother n’apparaît jamais physiquement, tant et si bien qu’il a une existence chimérique. La manipulation passe avant l’idée de régulation qu’exprimait Zamiatine dans ce qu’en retint Orwell. Si la manipulation est présente dans Le meilleur des mondes, elle n’est pas articulée autour d’une répression physique comme dans 1984, où elle ne prend jamais fin. Son lien avec le monopole de la contrainte physique légitime forme une dimension janusienne du Pouvoir qui semble se résumer à cela. D’ailleurs, Big Brother est-il vraiment l’avatar du Grand Inquisiteur dans le roman ? Où est-ce plutôt O’brien lorsqu’il torture Winston ? Le message qu’il dévoile n’est pas substantiellement identique à celui du Grand Inquisiteur, contrairement au Bienfaiteur de Zamiatine ou à l’Administrateur d’Huxley. O’brien présente la manipulation comme l’oppression comme des fins en soi, là où Nous autres et Le meilleur des mondes ont restitué la subtilité du message originel : le bonheur nécessite de vivre libre dans une prison plutôt que de vivre libre en liberté. Orwell est finalement resté dans un schéma classique, celui de la tyrannie. 1984 ne perçoit pas qu’un autre fascisme est possible, comme l’avaient fait Zamiatine puis Huxley, parce qu’Orwell n’a pas envisagé d’homme nouveau dans sa dystopie, se tenant à un simple schéma de la répression. Il dénonce l’autoritarisme le plus débridé qui soit, mais jamais la nature profonde du totalitarisme qu’il résume à une surveillance généralisée organisée par un État policier. Big Brother se contente au fond d’une adhésion formelle, pas d’un véritable enrégimentement des âmes qui lui conférerait la dimension totalisante qu’Orwell n’a pas perçu dans Nous autres ou Le meilleur des mondes, ou qu’il a assimilé d’une façon simpliste. Puisque « les prolétaires sont libres » parce qu’ils relèvent du régime juridique des choses, le pouvoir n’est pas total, et l’exécution de Winston prouve cette déficience parce que même après l’avoir réduit à l’état de coquille vide, le pouvoir a besoin de le liquider physiquement, ce qui induit un aveu de faiblesse.

Une réponse à “LA FIGURE DU GRAND INQUISITEUR À TRAVERS LA DYSTOPIE

  1. Si « Eyes Wide Shut » de Stanley Kubrick n’est pas une dystopie (encore que, cela pourrait se discuter), il contient également une figure de Grand Inquisiteur lors de la séquence de la messe noire/orgie. Un autre personnage porte un masque de médecin de la peste, figure dont l’esthétique et la symbolique sont proches de celles du Grand Inquisiteur.

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