LE MEILLEUR DES MONDES, ROMAN COMIQUE

BEWARE OF CHAWDRONISM

En bon dilettante qu’il est, plutôt que de l’écrire, il se met à raconter comment il a assisté à la dissolution de cet « impitoyable Napoléon de la finance » en « bouillie à cochons » : c’est une loi de la nature, ajoutetil, que « tous ceux qui se sont trop durcis, […] tous ceux qui aspirent à être non humains – ange ou machine, cela n’a pas d’importance » finissent toujours par être aspirés et noyés dans leur propre flaccidité, car « la surhumanité est aussi néfaste que la soushumanité, c’est en fin de compte la même chose. »  En côtoyant Chawdron pendant des années, il a vu comment il avait été manipulé par deux femmes, une violoncelliste d’abord, et une étrange créature ensuite, qu’il nommait sa petite Fée et qui avait réussi, à grand renfort de mysticisme de pacotille, de grimaces de martyre de la migraine, de baragouin métaphysique et d’un sérieux impeccable, à faire de lui un « bébé » et à révéler sa nature de « crétin émotionnel ».

Pour Tinley, cette expérience – petit bijou d’absurdité concentrée – constitue une puissante mise en garde : « le Chawdronisme est dangereux. Une société construite par et pour des hommes ne peut pas fonctionner si tous ses composants sont émotionnellement des soushommes. Lorsque la majorité des cœurs sera faite de bouillie cochons, une catastrophe doit se produire. » Les intellectuels ne sont évidemment pas à l’abri du chawdronisme, bien au contraire, ils doivent même être tout particulièrement sur leurs gardes.

donc entendit parler de leur disparition quand le monde avait les yeux rivés sur la rutilante Lincoln Conitnental dans laquelle le président Kennedy venait d’être assassiné ? Heureusement, l’éclipse ne fut que temporaire et les hommages affluèrent, mais à la lecture de certains, on ne peut qu’être frappé par leur ambiguïté. Si Chawdron était érigé au rang de saint et d’homme de lettres, Huxley, lui, est évoqué en ces termes dans un article de la toute jeune Psychedelic Review signé Timothy Leary :

« Aldous Huxley is not just a literary figure, and for that matter not just a visionary writer. Which adds to the critic’s problem. The man just wouldn’t stop and pose for the definitive portrait. He just wouldn’t slide symmetrically into an academic person pigeonhole. What  shall we call him ? Sage ? Wise teacher ? Calypso guru ? Under what index-heading do we file the smiling prophet ? The nuclear age bodhisattva ? »

Nous voilà bien ! Voilà notre écrivain transformé en saint ! Et notre critique assurément atteint d’une forme aiguë de chawdronisme (à la différence près qu’on ne peut guère soupçonner Huxley d’être un escroc). Un peu de grandiloquence ne nuit pas dans certaines circonstances, me répliquera-t-on peut-être. Ce n’est pas tant elle qui me gêne que l’étrange postulat qui hante ces lignes : être écrivain, fût-ce un écrivain visionnaire, ne suffit pas, sans le chatoyant costume du Sage, sans les illuminations prophétiques et mystiques de l’Inspiré.

Il est vrai qu’Huxley a sans aucun doute largement contribué à construire son propre mythe, mais il a surtout, Dieu merci, écrit une œuvre grâce à laquelle il est possible de démolir joyeusement le petit temple de Saint Aldous.

KUNDERA, KAFKA, ORWELL,… HUXLEY

Dans Les Testaments trahis, Kundera consacre des pages acerbes à ce qu’il appelle la kafkologie et aux kafkologues, au premier rang desquels se trouve l’ami et exécuteur testamentaire de Kafka, Max Brod. Non content d’avoir fait publier ses textes et croyant, sans doute sincèrement, œuvrer pour sa mémoire, Brod fait paraître en 1926 un récit intitulé sobrement Le Royaume enchanté de l’amour, puis toute une série d’ouvrages dans lesquels il s’efforce d’édifier un véritable mythe, de faire de Kafka un prophète, un martyr, un saint ! Kundera relève en particulier ces phrases qui résonnent étonnamment avec celles de Leary :

« De tous les sages et les prophètes qui ont foulé cette terre, il a été le plus silencieux […]. Peut-être ne lui aurait-il fallu que la confiance en lui-même pour être le guide de l’humanité ! Non, ce n’était pas un guide, il ne parlait pas au peuple, ni à ses disciples comme les autres chefs spirituels des hommes. Il gardait le silence ; était-ce parce qu’il a pénétré plus avant dans le grand mystère ? Ce qu’il entreprit était sans doute plus difficile encore que ce que voulait Bouddha, car s’il avait réussi, c’eût été pour toujours. »

 Encore un cas tout à fait avéré de chawdronisme ! Car ne nous y trompons pas, la kafkologie est un chawdronisme. En quoi consiste-t-elle exactement ? À « examiner les livres de Kafka non pas dans le grand contexte de l’histoire littéraire (de l’histoire du roman européen), mais presque exclusivement dans le microcontexte biographique. » À transformer « la biographie de Kafka » en « hagiographie ». À « déloger Kafka systématiquement du domaine de l’esthétique ». À « être une exégèse » qui ne voit dans les romans de Kafka que des allégories dont seul importe le sacro-saint message. Il suffit de remplacer Kafka par Huxley et on aura sans doute posé le problème que soulève aujourd’hui la lecture de son œuvre, complaisamment parasitée par des considérations sur ce qu’il fut et fit, ou sur le monde comme il va – et les totalitarismes ou le transhumanisme n’arrangent rien à l’affaire ! Pourtant Huxley n’est pas un mage, c’est un écrivain, rien qu’un écrivain. Quant au Meilleur des mondes, ce n’est pas la représentation cauchemardesque du monde qui se prépare, c’est un roman, rien qu’un roman. Si Huxley est un témoin, il l’est en tant que romancier.

Si on accepte de replacer Le Meilleur des mondes dans l’histoire du roman, il se rattache à la grande tradition des romans utopiques, genre qui ne va pas nécessairement de soi et dont on peut penser qu’il est bancal. De nouveau, je me permets un petit détour par un autre essai de Kundera en partie consacré à Kafka, toujours dans Les Testaments trahis. Il y compare Le Procès et 1984 de George Orwell :

« Dans ce roman qui veut être le portrait horrifiant d’une imaginaire société totalitaire, il n’y a pas de fenêtres ; là, on n’entrevoit pas la jeune fille frêle avec une cruche se remplissant d’eau ; ce roman est imperméablement fermé à la poésie ; roman ? une pensée politique déguisée en roman ; la pensée, certes lucide et juste mais déformée par son déguisement romanesque qui la rend inexacte et approximative. Si la forme romanesque obscurcit la pensée d’Orwell, lui donne-t-elle quelque chose en retour ? Éclaire-t-elle le mystère des situations humaines auxquelles n’ont accès ni la sociologie ni la politologie. Non : les situations et les personnages y sont d’une platitude d’affiche. Est-elle donc justifiée au moins en tant que vulgarisation de bonnes idées ? Non plus. Car les idées mises en roman n’agissent plus comme idées mais comme roman, et dans le cas de 1984 elles agissent en tant que mauvais roman avec toute l’influence néfaste qu’un mauvais roman peut exercer.

L’influence néfaste du roman d’Orwell réside dans l’implacable réduction d’une réalité à son aspect purement politique et dans la réduction de ce même aspect à ce qu’il a d’exemplairement négatif. Je refuse de pardonner cette réduction sous prétexte qu’elle était utile comme propagande dans la lutte contre le mal totalitaire. Car le mal, c’est précisément la réduction de la vie à la politique et de la politique à la propagande. Ainsi le roman d’Orwell, malgré ses intentions, fait lui-même partie de l’esprit totalitaire, de l’esprit de propagande. Il réduit (et apprend à réduire) la vie d’une société haïe en la simple énumération de ses crimes. »

Essayons d’examiner précisément quelques-unes des questions soulevées par Kundera.

1984 serait un mauvais roman parce qu’il réduirait la vie humaine à sa seule dimension politique, sans qu’aucune fenêtre ne s’ouvre sur autre chose. Orwell y déploierait une logique absolument identique à la logique totalitaire qu’il prétend combattre ou du moins mettre à nu. Voilà qui est sans doute un peu injuste pour deux raisons : d’abord, ces fenêtres existent. Elles sont même littéralement là, dans le texte : à deux reprises en effet, alors qu’il se trouve dans la petite chambre au-dessus du magasin d’antiquités, Winston regarde par la fenêtre et il y voit une femme qui étend infatigablement des couches sur une corde et dont les gros bras rouges et la ritournelle qu’elle chantonne, l’arrachent, certes très brièvement, à « l’horreur de la politique ». Ensuite, Orwell lui-même a vu les problèmes que posait son « Utopie en forme de roman » : comment réintroduire du romanesque dans un monde profondément a-romanesque ? Comment lutter contre la tentation d’une écriture politisée ? Comment ne pas céder à la satire partisane et laisser se déployer ce que Kundera appelle l’ironie romanesque ? On peut donc reprocher à Orwell d’avoir échoué à résoudre l’équation dans 1984, mais pas d’y avoir été insensible.

La manière dont Kundera poursuit sa condamnation du roman est également éclairante :

« Quand je parle, un an ou deux après la fin du communisme, avec les Tchèques, j’entends dans le discours de tout un chacun cette tournure devenue rituelle, ce préambule obligatoire de tous leurs souvenirs, de toutes leurs réflexions : « après ces quarante années d’horreur communiste », ou : « les horribles quarante ans », et surtout : « les quarante ans perdus ». Je regarde mes interlocuteurs : […] tous, ils ont vécu dans leur pays, dans leur appartement, dans leur travail, ont eu leurs vacances, leurs amitiés, leurs amours ; par l’expression « quarante horribles années », ils réduisent leur vie à son seul aspect politique. Mais même l’histoire politique l’ont-ils vraiment vécue comme un seul bloc indifférencié d’horreurs ? […] S’ils parlent, tous, de quarante années horribles, c’est qu’ils ont orwellisé le souvenir de leur propre vie qui, ainsi, a posteriori, dans leur mémoire et dans leur tête, est devenue dévalorisée ou même carrément annulée […]. »

C’est faire sans doute beaucoup d’honneur à Orwell que de lui prêter une telle influence ! Mais surtout, c’est mélanger un peu tout : Orwell invente un monde, il n’est pas responsable de ce que ses lecteurs ont le sentiment qu’il décrit précisément le leur. Singulièrement, au moment même où il reproche à Orwell d’avoir réduit la vie à la politique et la politique à la propagande, Kundera lui-même réduit son roman à sa seule dimension politique et en oublie toutes les autres.

Cette lecture parcellaire menace également Le Meilleur des mondes dont on parle volontiers en termes de tableau apocalyptique, de génial réquisitoire contre toutes les dérives du monde : n’oublie-t-on pas un peu trop vite, là encore, qu’il s’agit d’un roman ?

DE BIEN REGRETTABLES REGRETS

Dans la préface à l’édition de 1946, Huxley explique pourquoi le remords, celui de l’individu comme celui de l’artiste, est un sentiment non seulement désagréable, mais parfaitement inutile. Fort de cette saine disposition d’esprit, il explique qu’il n’a pas retouché son roman, tout en admettant qu’il a quelques regrets, comme par exemple celui d’avoir péché contre la vraisemblance en faisant parler son sauvage, John, de manière trop rationnelle, celui d’avoir ignoré l’importance que prendrait la découverte de la fission nucléaire, ou encore de n’avoir pas proposé de troisième voie à son personnage.

Examinons un instant ces regrets : le premier est celui du romancier (le souci de la vraisemblance et de la cohérence d’un personnage), le deuxième celui du prophète (le souci de refléter la vérité du monde). Et le dernier ? Que faut-il en penser ? Écoutons Huxley :

« Si je devais réécrire maintenant ce livre, j’offrirais au Sauvage une troisième possibilité. Entre les solutions utopienne et primitive de son dilemme, il y aurait la possibilité d’une existence saine d’esprit – possibilité déjà actualisée, dans une certaine mesure, chez une communauté d’exilés et de réfugiés qui auraient quitté Le Meilleur des mondes et vivraient à l’intérieur des limites d’une Réserve. Dans cette communauté, l’économie serait décentraliste, à la Henry George, la politique serait kropotkinesque et coopérative. La science et la technologie seraient utilisées, comme si, tel le Repos Dominical, elles avaient été faites pour l’homme, et non (comme il en est à présent, et comme il en sera encore davantage dans le meilleur des mondes) comme si l’homme devait être adapté et asservi à elles. »

Je m’arrête là, mais la description, conceptuelle et volontiers jargonnante, se poursuit et envisage les différentes caractéristiques de ce troisième monde. À ce stade, on se dit que le prophète, le wise teacher – un brin austère et, admettons-le sans ambages, sacrément ennuyeux –, a éclipsé le romancier et que si une telle version existait, elle aurait éventuellement des allures de fable, de parabole, mais qu’elle n’aurait plus rien d’un roman.

Heureusement, nous ne la lirons jamais, si ce n’est sous la forme de ce court repentir ou sous celle de l’essai publié par Huxley en 1958 et intitulé Retour au Meilleur des mondes ; ce que nous lisons, c’est tout autre chose, c’est un roman qui part d’une idée qui a plu à Huxley parce qu’elle était « amusante » et qu’elle lui semblait « vraie », à savoir que « le libre arbitre a été donné aux êtres humains afin qu’ils puissent choisir entre la démence, d’une part, et la folie, de l’autre ». C’est donc le rire – le rire malgré la folie – qui a présidé à la création duMeilleur des mondes et qui en fait une œuvre infiniment plus riche qu’une simple satire ou qu’un génial ouvrage d’anticipation.

« LE SÉRIEUX D’UN ENFANT : LE VISAGE DE L’ÂGE TECHNIQUE. »

Les premiers chapitres du Meilleur des mondes nous invitent à visiter le Centre d’Incubation et de Conditionnement de Londres-Centrale. Sous la houlette de son sémillant directeur, puis de l’Administrateur mondial lui-même, de jeunes étudiants découvrent les lieux et les techniques utilisées, ainsi que les grands principes qui les sous-tendent, ils prennent des notes avec un sérieux inébranlable, posent des questions, opinent avec ferveur, sont parfois gênés ou écœurés quand le monde d’avant est évoqué, mais ils ne rient pas, ils ne rient jamais et pourtant tout le spectacle auquel ils assistent est parfaitement grotesque. Prendre au sérieux toute cette ouverture, c’est donc admettre que nous sommes des étudiants nous aussi, conditionnés à acquiescer, impressionnés par le kitsch du décorum et de la rhétorique. En réalité, la lecture de ces quelques pages, le discours du directeur, digne de celui d’un bonimenteur de foire, la platitude philosophique que dissimulent très imparfaitement ses envolées lyriques, tout nous plonge d’emblée dans la farce – farce monstrueuse, certes, mais farce quand même.

Celle d’un monde magique (frustration et souffrance ne durent jamais, souhaits et désirs n’ont qu’à être éprouvés ou exprimés pour être exaucés) et littéralement en-chanté, tant tout y chante sans cesse. Les individus y sont d’éternels bébés, plongés durant toute leur existence dans une « extase enfantine », pleine de gaieté synthétique, résumée dans les joyeux nursery rhymes qui leur tiennent lieu de réflexion et dont voici un petit échantillon :

« Comme j’aime à voler en avion, comme j’aime à avoir des vêtements neufs… Les vieux habits sont affreux. Nous jetons toujours les vieux habits. Mieux vaut finir qu’entretenir, mieux vaut finir… Plus  on reprise, moins on se grise… Chacun travaille pour tous les autres. Tout le monde est heureux à présent.

Il n’est pas de Flacon au monde profond, pareil à toi, petit Flacon que j’aime. Un gramme à temps vous rend content. Avec un centicube, guéris dix sentiments. Un gramme vaut toujours mieux que le « zut » qu’on clame. « Fus » et « serai », ça n’est pas gai, un gramme, et puis plus rien que « suis ».

Ne remettez jamais à demain le plaisir que vous pouvez prendre aujourd’hui. Dès que l’individu ressent, la communauté est sur un sol glissant.

La propreté est l’approche de la Fordinité. La Civilisation, c’est la Stérilisation. Un médecin par jour – foin du mal alentour. A B C, Vitamine D. L’huile est au foie, la morue a nagé. »

Nous voilà en pleine infantocratie – « l’idéal de l’enfance imposé à l’humanité », pour reprendre les mots de Kundera. Pas question de rire, tout ceci est très sérieux, évidemment.

Face à ces enfants éternels, on peut, comme John, éprouver un légitime effroi empreint d’une compassion paradoxalement désireuse de leur imposer la liberté, on peut aussi, comme Bernard Marx, les mépriser et ricaner de leur bêtise crasse tout en souhaitant ardemment susciter leur  respect et leur admiration. D’ailleurs, Bernard, pourtant si critique, se réconcilie pleinement, bien que provisoirement, avec ce monde car « pour autant qu’il reconnaissait son importance à lui, Bernard, l’ordre des choses était bon. » Et voilà notre redresseur de torts autoproclamé qui rêvait déjà d’accepter stoïquement son destin de révolté mis au ban, très heureux de pouvoir coucher avec toutes les femmes qui autrefois l’auraient rejeté. Rien n’est donc figé : il existe précisément un jeu, au cœur même de l’excès d’ordre, pour une liberté et une ambiguïté proprement romanesques.

Lire Le Meilleur des mondes comme une fable apocalyptique, c’est ne pas voir ce jeu, cette fenêtre entrebâillée, c’est ne pas entendre le rire qui y éclate ici et là et qui est peut-être la plus haute forme de résistance car tout, y compris le sérieux de la bêtise, est emporté sur son passage. Non pas le rire revanchard de Bernard qui n’est ni plus ni moins que le triste et ridicule étendard d’un désir de reconnaissance et qui, d’ailleurs, disparaît dès qu’il croit l’avoir obtenue, mais plutôt celui de son grand ami, Helmholtz Watson ou encore celui de l’Administrateur mondial, Mustapha Menier et en dernière analyse, celui du lecteur.

Mustapha Menier rit à la lecture du rapport que Bernard lui a fait parvenir au sujet de John et de son intégration dans Le Meilleur des mondes :

« La pensée que cet être-là lui servait – à lui – un cours solennel sur l’ordre social était véritablement par trop grotesque. Il fallait que cet homme fût devenu fou. « Il faudrait lui donner une leçon », se dit-il, puis il rejeta la tête en arrière et se mit à rire aux éclats. »

Plus loin, il rit de l’idéalisme indigné de John qui réclame la Liberté pour les hommes et lui suggère qu’il s’agit là tout bonnement d’une absurdité.

Quant à Helmholtz, il éclate de rire en racontant à Bernard qu’il est un « homme repéré » depuis qu’il a lu à ses étudiants, pour voir l’effet que cela produirait, un poème sur la solitude. Plus loin, il se jette, hilare, dans la rixe provoquée par John quand il veut libérer les Epsilons de leur servitude en les empêchant d’accéder à leur dose quotidienne de soma. Il rit enfin au moment d’être reçu par Mustapha Menier après leur arrestation, alors que Bernard, lui, est vert d’angoisse. Son rire, qui éclate face au danger et qui accompagne l’action, n’est jamais ni coercitif, ni triomphant, il est tout à la fois vivifiant et généreux : né du spectacle de « la poignante incongruité des choses », il  semble correspondre à ce qu’Huxley écrit dans un de ses essais :

« Le plus énergique dissolvant du satanisme, comme des autres prétentions surhumaines, c’est le rire sans malice de gens qui sont restés hommes. »

Helmholtz, plus encore que Mustapha Menier, nous invite à rire du Meilleur des mondes, car rien n’est plus dangereux, face aux rêves totalitaires et autres délires transhumanistes ou même, plus simplement, aux idéaux de toute nature, que de les prendre trop au sérieux. Ne voir dans Le Meilleur des mondes qu’un ouvrage d’anticipation sombre et accablant de vérité, c’est oublier qu’il propose aussi une forme d’antidote au désespoir. Tant qu’il se trouvera des lecteurs capables de rire de Bernard, de John et des situations imaginées par Huxley, « la santé de l’esprit » – question qui l’a beaucoup préoccupé – ne sera pas encore tout à fait hors d’atteinte.  

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