Aldous Huxley, l’avenir du futur

En 1931, deux ans après le krach boursier de 1929, douze ans après la fin de la Première Guerre Mondiale et neuf ans avant le début officielle de la Seconde, un écrivain, journaliste et poète de son état, ne met que quatre mois pour écrire un manuscrit qui se révélera être l’un des plus importants livres du XXe siècle. L’écrivain s’appelle Aldous Huxley, il a 35 ans et son ouvrage s’intitule Le Meilleur des Mondes. 

Huxley, un ancien d’Oxford, a déjà connu le succès en librairie avec un roman Contrepoints, paru en 1928, où il décrit avec ironie la bonne société anglaise. Certains critiques le comparent à Balzac ou André Gide, rien que ça. 

Avec Le Meilleur des Mondes, Huxley franchit une étape ; il passe d’écrivain à succès à celle de figure incontournable de la littérature. Le livre est plus qu’une réussite, c’est un coup de maître. 

Décrivant une société futuriste sous contrôle, à l’exception de quelques réserves de « sauvages » qu’on visite façon safari, le roman met en scène un monde globalisé qui prétend avoir trouvé la forme idéale de bonheur pour l’ensemble de ses habitants. Divisée en castes, des Alphas aux Epsilons –autrement dit des plus intelligents aux plus limités, la population est entièrement fabriquée in vitro, selon les besoins, au sein du Centre d’Incubation et de Conditionnement situé à Londres. Grâce à une méthode appelée hypnopédie –ce que l’esprit juge et désire lui est directement suggéré par l’Etat omnipotent-, les enfants issus de la chaîne de fabrication sont conditionnés dès le plus jeune âge à accepter leur place dans la société déjà décidée pour eux par des Administrateurs, l’élite parmi l’élite, des « Alphas Plus »… 

2046 AD

Une société où plus aucune femme n’accouche ? Science-fiction !

Une société où fabriquer des clones (le procédé Bokanovsky, du nom de son inventeur) est tout à fait normal ? Science-fiction ! 

Une société où les relations sexuelles entre les êtres humains se traduisent par la polygamie et ce dès le jardin d’enfants ? Science-fiction ! 

Une société où l’apprentissage s’assimile à un conditionnement strict afin qu’aucune réflexion poussée ne vienne perturber le bel équilibre ambiant ? Science-fiction, on vous dit ! 

L’œuvre de Huxley a provoqué beaucoup de réactions, parfois des inquiétudes. A commencer par celles de l’auteur lui-même. 

En 1946, quinze ans après la parution du livre et un an après la fin de la Seconde Guerre, Huxley se fend d’une nouvelle préface où il pointe les « défauts » de son travail. Il note principalement l’absence de la fission nucléaire dans son récit. Hiroshima et Nagasaki sont passées par là avec leurs centaines de milliers de morts au pied d’un champignon impressionnant et inimaginable encore quelques temps auparavant… Le progrès de la science en tant qu’il affecte les êtres humains est le thème du Meilleur des Mondes. La science atomique, aux progrès particulièrement rapides, entre largement dans cette considération ; l’Homme a atteint une capacité de destruction inégalée. D’ailleurs, à cette occasion, Huxley précise que si en 1931, il voyait l’Utopie à une échéance de six siècles, les avancées scientifiques réalisées jusqu’en 1946 la réduisent à une centaine d’années selon lui. Soit 2046. 

UN MONDE PARFAIT

A l’heure où ces lignes sont écrites, l’année 2019 entre dans son dernier quart et l’ambiance générale décrite dans le Meilleur des Mondes résonne déjà de manière familière à nos oreilles.

Il ne s’agit pas que de progrès scientifique uniquement. Certes, la fécondation in vitro est presque banale dans notre paysage depuis bientôt quarante ans. Et il est sûr que si des « lois bioéthiques » n’étaient pas votées, nous croiserions déjà des clones dans nos rues. La génétique a fait des bonds extraordinaires ces vingt dernières années et l’on commence à prévenir certaines maladies avant même la fécondation. Depuis, de grands érudits diplômés des plus grandes facultés de médecine jurent, la main sur le cœur, qu’il est hors de question, un jour, de permettre aux parents de choisir le sexe de leur enfant, la couleur de ses yeux ou d’améliorer son QI… Comprenons donc : techniquement, la création « de groupes Bokanovsky de semi-imbéciles » ou de bons aryens est possible. Il ne manque que l’approbation du politique, en bon chemin…et celle des peuples.  

LA SŒUR AÎNEE DU PROGRESSISME

Malheureusement, le visionnaire Huxley a également anticipé l’évolution des esprits qui tendent à la standardisation culturelle et biologique d’une société occidentale en quête de sens. Idéologiquement, nous nous rapprochons d’un modèle fordien, à mesure que les libertés politiques et économiques sont mises à mal dans un ensemble européiste dont la doxa promeut la stabilité sociale au nom de la recherche du bonheur des peuples. Tout ce qui peut perturber le « grand projet européen », entendons l’uniformisation culturelle et sociale des populations au sein d’un grand-tout informe, doit être banni ou voué aux gémonies médiatiques. Pour ne citer qu’un exemple récent, en février 2019, Donald Tusk, Président du Conseil Européen, souhaitait « l’enfer sur Terre » à tous ceux favorables au Brexit voté en 2016… Pas une tête ne doit dépasser.  

Prenons l’exemple français, le lien avec notre sujet apparaîtra vite. Depuis 2017, une force politique se prétendant « progressiste » est à la tête du pays. L’un des slogans de ce mouvement aux tendances hégémoniques et profondément jacobines est le « Nouveau Monde »… A y regarder de plus près, Aldous H songerait que le meilleur n’est pas loin.

Raymond Aron disait que « le progrès résulte d’un processus de destruction créatrice. » Force est de constater que, sous prétexte de lutter contre « l’immobilisme des trente dernières années », le mouvement actuellement majoritaire n’a de cesse de déconstruire ce qui l’a précédé : les repères politiques, économiques, sociaux, sociétaux, culturels doivent changer. « Vous n’avez pas le choix ! » entendait-on encore il y a peu, avec un cheveu sur la langue caractéristique. De tout ce tas de décombres qui s’accumulent doit émerger un monde nouveau, meilleur qu’aujourd’hui. Pourquoi meilleur ? Parce qu’il n’est pas encore advenu et que, selon les tenants du « progressisme », demain sera forcément meilleur. Eh oui. 

Le Meilleur des Mondes dépeint cette « perfection » enfin atteinte, idéale. Du coup, elle ne doit plus évoluer. L’un des grands dirigeants, l’Administrateur Mondial Régional de l’Europe Occidentale (son titre traduit tout le pessimisme que ressent déjà l’auteur pour l’avenir de l’Occident) Mustapha Menier, un Alpha Plus, déclare que « la science est dangereuse ; nous sommes obligés de la tenir bien soigneusement enchaînée et muselée. » La culture scientifique n’est dispensée qu’à une élite soigneusement choisie qui est idéologiquement « pure » ; ceux qui se considèrent « trop intelligents et subtils » sous le ciel de France se verraient probablement bien à la place de Mustapha Menier.

Même chose pour la culture : par exemple, Shakespeare est « interdit parce que trop vieux […] nous n’avons pas l’emploi des vieilles choses, …] surtout si elles sont belles. La beauté attire et nous ne voulons pas qu’on soit attiré par les vieilles choses. Nous voulons qu’on aime les neuves », explique Menier. Une petite mélodie entendue ici ou là dans notre contrée concernant certaines traditions et auteurs considérés comme « subversifs » (au hasard, Charles Maurras). La start-up nation est censée prendre le pas sur la Nation dans tous les domaines, les frontières doivent tomber au nom du Saint Empire Européen. 

Parce que la vraie raison est là : si Shakespeare est interdit dans le Meilleur des Mondes, c’est à cause de son pouvoir de subversion. On repense à un extrait de l’excellent film A la Recherche de Richard signé Al Pacino et Frederick Kimble (1996) où un passant dans la rue d’un quartier difficile de New-York, interrogé sur sa perception du dramaturge anglais, répond que « si tout le monde parlait comme Shakespeare, il n’y aurait plus de violence. Les gens réfléchiraient autrement ». En effet, à l’image de John le Sauvage pétri des vers shakespeariens, ils réfléchiraient par eux-mêmes et ne se contenteraient pas d’une pensée prémâchée à usage lénifiant… On lorgne alors vers l’Education Nat…- pardon !- du côté d’Orwell et de la novlangue qui perd des mots chaque année, détruisant ainsi petit à petit la faculté d’exprimer clairement des idées. (cf 1984) Mustapha Menier explique clairement le but de l’ignorance générale entretenue  par une élite savante : « […] nous n’avons nul désir de nous faire égorger ; nous croyons au bonheur et à la stabilité. » 

Plus récemment, un sujet d’essence « huxleyenne » a défrayé la chronique : la Procréation Médicalement Assistée ouverte à toutes les femmes. Sans entrer dans un débat pour ou contre, il est intéressant de noter les propos d’une Ministre de la Santé tenus sur une radio : « le père peut être une femme, une altérité, un autre membre de la famille, une tante, un oncle, une grand-mère… » C’est donc bien le premier pas vers une procréation sans sexualité assumée. Dans Le Meilleur des Mondes, le Directeur du Centre de Conditionnement parle ainsi de la famille vivipare devant un groupe d’étudiants horrifiés : « […] les parents étaient le père et la mère. […] Ce sont là des faits désagréables, je le sais. Mais aussi, la plupart des faits historiques sont désagréables… » 

Qu’on se rassure, une députée appartenant à la majorité progressiste a eu ces mots absolument fabuleux et authentiques quelques jours plus tard à l’Assemblée Nationale : « Ni dans ce projet de loi, ni aujourd’hui, ni demain, nous n’empêcherons quelconques parents hétérosexuels de vouloir concevoir un enfant de manière charnelle. » (sic)…. 

Comme si cela ne suffisait pas, un festival intitulé « Des sexes et des femmes » (sic) proposait dernièrement des « solutions pour sortir de l’hétérosexualité »…

Au même moment, un reportage sur une radio active vantait les vertus du polyamour : une femme moderne ne cherche plus l’homme parfait pour elle, mais en choisit plusieurs pour des qualités différentes : un intelligent, un portefeuille, un bon amant… La « promiscuité sexuelle » selon Huxley est promise à un bel avenir, encouragée par la généralisation de la pornographie faisant la part belle au pluralisme et à la performance dénués de tout sentiment amoureux. 

AN II DE NOTRE EMMANUEL

Et si d’aventure, les nouveaux parents avaient du mal à appréhender l’arrivée d’un enfant, l’Etat bienveillant et soucieux de leur bien-être se propose de les aider dans les mille premiers jours de sa vie via un parcours particulier scientifiquement étudié. La plus haute autorité de notre pays s’est exprimée à ce sujet en ces termes : « Pour que votre enfant parte bien dans la vie, je lance une commission qui va se pencher sur la manière de vous accompagner durant ces mille jours. » (sic) L’Administrateur Mustapha Menier n’aurait pas dit mieux… Est-ce une façon pour notre Dirigeant Suprême de suggérer –hypnopédie !- qu’il pourrait être le père spirituel de ces millions d’enfants à venir, lui qui n’en a pas eu de sa vie ? Le petit père du peuple. A l’instar de Notre Ford en lieu et place de Dieu, clin d’œil appuyé au capitalisme, on pourrait bientôt invoquer Notre Emmanuel, référence évidente au progressisme triomphant actuel… Le Christianisme sans les larmes. 

HEURE H -27 ANS

D’une façon générale, l’amour de la servitude, assimilé par Aldous H à une forme dictatoriale parfaite pour tenir une population sous sa coupe, est en train de gagner les esprits de ce côté-ci du monde, de manière douce. Le divertissement de masse, la télévision, Internet, les réseaux sociaux, les informations en continu, le tout chapeauté par une philosophie dominante telle que l’Utilitarisme Supérieur, sèment les ferments d’une dictature intellectuelle dont la finalité s’apparente à l’univers du Meilleur des Mondes. 

Et nous ne sommes qu’en 2019, vingt-sept ans avant la date fatidique envisagée par Huxley pour l’avènement de cette merveilleuse société…     

La pensée d’Aldous Huxley sur cet avenir possible prend donc forme sous nos yeux jour après jour: « […] un seul totalitarisme supranational, suscité par le chaos social résultant du progrès technique rapide en général […] et se développant sous le besoin du rendement et de la stabilité, pour prendre la forme de la tyrannie-providence de l’Utopie. » 

Face à une telle perspective, terrifiante, apparaissant comme inéluctable, on pourrait être tenté, dans un éclair de lucidité morbide, de suivre le chemin de John le Sauvage, garçon né d’une femme, perdu dans ce monde meilleur, et de finir sa vie au bout d’une corde… A moins d’avaler une dose de soma, la drogue en vogue dans le Meilleur des Mondes qui permet de « prendre un congé » et d’oublier son mal-être, si tant est qu’on en ressente le besoin. Faites votre choix parmi le cocktail d’antidépresseurs et d’anxiolytiques, proposés contre une simple ordonnance. Notre pays continue de battre des records en matière de consommation de ces produits depuis un moment et ce n’est peut-être pas un hasard. 

LE MEILLEUR POUR LA FIN

Dans les années cinquante, Aldous Huxley touche à la drogue pour de vrai, notamment la mescaline. Faut-il y voir un marqueur de son pessimisme ? Les Portes de la Perception (1954),essai où il raconte ses expériences psychédéliques,inspirera un certain Jim Morrison quelques années plus tard, avec le résultat final que l’on sait, un soir de juillet 1971, à Paris. Entretemps, l’icône de cette époque aura vécu de nombreuses extases.

Aldous Huxley meurt à 69 ans d’un cancer de la gorge, soulagé par des drogues administrées par son épouse, le 22 novembre 1963, le même jour que CS Lewis, l’auteur du Silence de la Terre, et que John Fitzgerald Kennedy, 35e Président des Etats-Unis, assassiné à Dallas. Il a ainsi rejoint le meilleur des mondes et a vu ce qu’il y a de l’autre côté des portes de la perception, quelque part entre le ciel et l’enfer.   

Après une ultime extase, l’écrivain visionnaire a pris congé, laissant l’humanité seule face à elle-même. 

Au souvenir de ce lanceur d’alerte d’exception, si momentum requiris, circumspice.* 

*Si vous cherchez (son) monument, regardez autour de vous. AH eut l’idée ironique d’édifier un panthéon en l’honneur des professeurs « parmi les ruines d’une ville éventrée du Japon ou d’Europe » avec cette épitaphe en lettres de deux mètres de haut. 

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