La démocratie, pour quoi faire ?

La démocratie est quasi-systématiquement la grande absente des projections de la Science-Fiction. Qu’il s’agisse des sous-genres les plus radicaux comme le post-apocalyptique ou le cyberpunk, ou des plus modérés comme l’uchronie, il n’y nul besoin de s’aventurer dans les dystopies d’un Huxley ou d’un Orwell pour constater l’étrange unanimité des auteurs sur la question. Que cela soit l’héritage des pères fondateurs de la Science-Fiction qui rêvaient l’avènement d’une société hygiéniste dirigée par une académie des sciences à grands coups de positivisme, ou le reflet d’une tendance historique réelle plus grande qu’on ne l’imagine entamée dès l’époque de Jules Verne n’y change pas grand-chose dans l’absolu.

L’utopie qui est souvent portée au pinacle de l’imagination d’une société idéale se montre elle-même peut-être la plus favorable à l’abolition de la démocratie, mais cette abolition ne serait qu’une conséquence à la fin du politique. L’utopie est le système rationaliste par excellence, au point où elle nie la nature d’anima politique de l’homme au profit des aspirations les plus élevées qui soient, qu’elles soient spirituelles ou intellectuelles. En réalité, l’utopie promet l’avènement du bonheur, mais ce qui est observable dans la littérature utopique – outre la nature profondément idéologique de l’utopie elle-même – concerne avant tout les mécaniques concrètes de l’instauration du bonheur. En sus de remarquer que ce dernier recouvra toujours une valeur subjective, sa prétention à l’universalité conduit fatalement à l’émergence d’un régime totalitaire et totalisant. Chaque individu est acculturé, intégré non pas dans le système lui-même, mais dans la croyance incontestable au bonheur tel qu’il est édicté et tel qu’il est mis en œuvre. Le bonheur prend une dimension théologique et le système qui le met en œuvre puis l’entretient une conception hiérocratique du pouvoir. Expression de la raison pure, l’utopie anéantit et le droit à la résistance et la coercition elle-même ; la disparition de la résistance découlant précisément du phénomène totalisant de l’utopie qui fait que les individus ne ressentent pas le besoin de résister. La coercition est inutile pour le pouvoir dans une utopie, contrairement à la dystopie. Cette dernière ne se distingue pas de sa consœur par son ordre du jour, mais dans les moyens qu’elle se donne pour l’exécuter, à commencer par l’échec des prémisses de l’instauration du bonheur. Là où l’État s’efface dans l’utopie à cause de la réalisation réussie du bonheur, la dystopie recourt du monopole de la contrainte physique légitime à outrance. Même si dans les deux cas l’individu se retrouve dépossédé de sa propre individualité, la dystopie ne renforce pas l’État en tant que tel, parce que le renforcement de la répression et de la surveillance ne sert pas qu’à compenser l’incapacité des gouvernants à acculturer parfaitement les individus à l’insu de leur plein gré, mais aussi ses échecs dans les autres domaines devant assurer le bonheur. La dystopie est dans un état de crise au sens où l’entend Alain de Benoist, soit la situation qu’on ne parvient pas à résoudre et qui ne se résout pas d’elle-même.

Le post-apocalyptique est, quant à lui, plus prosaïque en la matière, parce qu’il ne fait que représenter un retour aux sources, voire un retour aux origines, contraint par les impératifs de la survie. Les sociétés post-apocalyptiques se recentrent autour de repères tangibles comme immédiats comme le clan ou la tribu, pour lesquels la survie et l’entraide excluent les sophistications politiques telles que la démocratie. De la même façon, le post-apocalyptique renoue avec la notion d’ami-ennemi, parce qu’elle n’est pas seulement essentielle à une identité, mais aussi à sa sauvegarde. Au retour du despotisme s’ajoute celui de l’ethnos, de la volonté contre la raison.

Si la confrontation entre volonté et raison n’est pas abordée explicitement en Science-Fiction, elle y figure néanmoins régulièrement en filigrane. Dans la dystopie et le post-apocalyptique, elle y apparaît assez manifestement pour peu que le lecteur sache l’appréhender, tandis que les utopies, en tant que sociétés réglées sont dépourvues d’ennemis, au profit de la seule communauté qui la compose, ne recèle au final que d’ennemis intérieurs qui prennent cette qualité dès le moment où ils divergent du modèle imposé – là où la dystopie, en tant qu’état de crise, a à la fois des ennemis extérieurs et intérieurs. Dans les uchronies, les punks littéraires de la Science-Fiction ou les opéras cosmiques en revanche, la question y est plus subtile. Elle n’est pas formulée en tant que véritable problématique parce qu’elle imprègne tant l’imaginaire collectif que sa formulation en est devenue superflue, même s’il s’agit de Science-Fiction, et même si l’idée n’est pas consciente chez les différents auteurs. Comme toute les idées, elle est innée, et d’autant plus si elle s’insère dans un contexte historique dont les auteurs se nourrissent pour écrire leurs histoires. L’uchronie n’a ainsi beau qu’être principalement récréative, elle ne peut s’empêcher de se demander « et si » tel ou tel tyran, empereur, ou système dirigiste plus ou moins autocratique aurait survécu à sa chute. En termes d’uchronie, il semble encore impensable d’imaginer à l’heure actuelle la survie d’un régime instable comme la IVe République ou de s’interroger sur la portée civilisationnelle qu’aurait eu l’absence de Première Guerre Mondiale. La démocratie n’intéresse pas plus les uchronistes que les autres auteurs de Science-Fiction, parce qu’outre leur vision récréative du genre, ils demeurent fascinés par la figure de l’autocrator.

Les opéras cosmiques, quant à eux, peuvent sembler à première vue paradoxaux au sujet de la démocratie tant ils misent sur l’esthétique spectaculaire. Space opera et planet opera ne s’embarrassent guère de la question, ni même d’autres considérations singulières de la Science-Fiction tant parfois ils semblent se rapprocher de la raillerie que Terry Pratchett leur adressait : « la Science-Fiction, c’est de la fantaisie avec des boulons ». Néanmoins, si les opéras cosmiques estiment cette problématique accessoire, c’est surtout parce qu’ils l’estiment déjà résolue. L’évidence en la matière est représentée par le triomphe d’un État global, spatial parfois, des populations standardisées qu’on pourrait dire résumée ethniquement et culturellement au modèle étasunien. Loterie solaire de Philip K. Dick laisse entrevoir l’absurdité d’une démocratie pour un État de la taille du système solaire. La loterie dont l’ouvrage tire son titre, dont chaque citoyen détient un numéro, permet à l’heureux gagnant tiré au sort de désigner un président sans pouvoir qui se vautre dans le luxe en guise de consolation. Outre l’ironie dickienne ou même d’un Asimov sur le devenir caricatural de l’élection rationalisée, les opéras cosmiques posent indirectement les enjeux de la corrélation entre État, territoire et régime. Le territoire devenant le facteur déterminant, parce qu’outre la question de la démocratie, un territoire aussi vaste que celui d’un opéra cosmique pose aussi la question de l’extension de l’État lui-même.

Au final, ce sont les punks qui s’interrogent le plus explicitement sur le devenir du Pouvoir. La dystopie part d’un postulat très restrictif, tandis que le cyberpunk a compris que pouvoir et politique sont deux concepts disjoints, et que le premier est parfaitement autonome vis-à-vis du second, et même de la politique en général comme des sphères d’influences privées. En tant qu’objet autonome et virtuel dans le cyberpunk, même les multinationales les plus tentaculaires ne sont jamais que les rentières d’un système qui les a homologués. Les États ne transparaissent plus qu’au mieux comme une institution réduite à peau de chagrin expédiant quelques affaires auxquelles il convient de mettre des guillemets à régalien.

Au fond, la Science-Fiction n’échappe pas ici à la règle énoncée par Marx et Engels qui veut que les idées dominantes soient celles de la classe dominante. En tant que caisse de résonnance des grandes tendances de son époque, la Science-Fiction ne fait qu’établir des projections cohérentes ; Friedrich Georg Jünger la définissait avec justesse comme la littérature expérimentant le possible émergeant dans le présent. Les auteurs de Science-Fiction de tous temps ont relayé et continuent de relayer une vision d’un avenir sans démocratie parce qu’elle est une vision historique plus globale, partagée dans tous les milieux, en particuliers économiques et politiques.

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