Capriccio leopardien

« Il aime sa patrie, mais il l’aime dans le passé », écrivait Elme Caro dans son essai Le pessimisme au XIXe siècle : Leopardi, Schopenhauer, Hartmann. Leopardi fut un fervent patriote au moment où l’unité italienne semblait plus que jamais une chimère. Ayant vécu entre l’occupation napoléonienne et le printemps des peuples, il a recherché l’idéal national dans le passé de la péninsule, glorifié à travers sa poésie comme son ode À l’Italie ou Sur le monument de Dante, mais aussi dans les notes de son Zibaldone où il confronte volontiers État moderne et État antique, ce dernier induisant un modèle culturel de la nation idéal à ses yeux. Leopardi est peut-être le premier des punks puisque lui aussi clamait volontiers que l’avenir n’existait pas. La patrie est la seule réalité tangible, c’est pourquoi elle représente dans la pensée leopardienne une illusion nécessaire, et même vertueuse, car elle empêchait selon lui la désagrégation des communautés humaines en sommes d’intérêts particuliers et égoïstes ou nul ne serait plus capable d’aimer son prochain – c’est-à-dire son compatriote. D’ailleurs, l’on retrouve chez Leopardi la notion d’ami-ennemi, que l’on connaît surtout chez Carl Schmitt. Sans en formuler le concept dans les mêmes termes que ce dernier, Leopardi en produit l’essence pour étayer sur sa nécessité non seulement patriotique, mais surtout culturelle. L’ennemi n’existe que dans les nations libres, et il est lui-même défini selon la situation. Les nations libres haïssent l’étranger justement parce qu’elles sont libres, tandis que les individus des peuples asservis ne peuvent se détester qu’entre eux, parce qu’à défaut de liberté, c’est la concurrence des désirs qui les gouverne.

La définition de l’ennemi de Carl Schmitt s’accorde parfaitement avec le concept qu’utilise Leopardi : « La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi », écrivait-il dans La notion de politique. Cette discrimination est parfaitement présente dans la pensée leopardienne, quoique formulée autrement et implicitement. Chez Leopardi, la notion ami-ennemi se recoupe avec le dualisme de la patrie et de l’étranger. Quoi qu’il en soit, tous deux affirment qu’une communauté politique, la politique et, enfin, le politique, se distinguent avant tout vis-à-vis de quelque chose, avant leurs caractéristiques intrinsèques. D’ailleurs, l’ennemi lui-même n’est pas défini en fonction de la morale, de la beauté et de la laideur, ni même de l’économie ou de l’utilitarisme. Leopardi et Schmitt ont tous deux consacré son premier critère comme « simplement qu’il est l’autre, l’étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu’il soit dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu’à la limite des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l’avance, ni par la sentence d’un tiers, réputé non concerné et impartial. » La définition schmittienne épouse ici à la perfection la pensée de Leopardi. L’ennemi, en tant qu’autre, est étranger, et il doit être défini comme tel non pas par des normes ou par un tiers – c’est-à-dire une puissance extérieure – mais par la politique et le politique. C’est donc une désignation souveraine parce qu’elle repose sur la décision vis-à-vis d’une situation et en fixant le contenu de cette situation, soit qui est l’ennemi, quand et pourquoi. Leopardi dit de même pour l’étranger qui est conditionné par la patrie, et par une patrie libre, c’est donc elle qui définit l’étranger. Que l’ennemi, factuellement ou psychologiquement, soit qualifié comme tel par des considérations morales, économiques et même parfois esthétiques « ne change rien à l’autonomie de ce type d’opposition » selon Carl Schmitt, parce que « toute discrimination, toute délimitation de groupes utilise à l’appui toutes les autres oppositions exploitables ; et la discrimination politique, qui est la plus nette et la plus forte de toutes, use naturellement de ce procédé plus que toutes les autres. » Bref, tout comme l’ennemi n’est ni forcément ou automatiquement mauvais, laid ou nuisible, l’ami n’est pas non plus forcément ou automatiquement bon, beau et utile. À ce titre, Mario Andrea Rigoni note dans son introduction au Massacre des Illusions, édition thématique du Zibadone confectionné par les éditions Allia, que « [Leopardi] ne formule pas, à partir de cette opposition, une théorie explicite, dont visiblement il ne ressentait ni la nécessité, ni l’intérêt ; en revanche, il fournit à plusieurs reprises des illustrations historiques et jusqu’à une élucidation d’ordre étymologique, mais il s’en sert comme catégorie fondatrice, caractéristique des concepts de « patrie, de « nation et de « société » en général. »

Toutefois, la notion d’ennemi, de l’étranger, est inséparable de la notion d’altérité, dont la patrie et les diverses nations sont les garantes parce qu’elles sont multiples. « La société ne peut subsister sans l’amour de la patrie et la haine des étrangers », assénait Leopardi. Bref, alors que le XXIe siècle le Progrès prêche la haine de soi pour nous prémunir de la haine envers les autres, Leopardi prêchait au contraire la haine de l’autre pour nous prémunir de la haine envers nous-mêmes. La raison en est très simple, la disparition de l’ennemi est conséquence de l’incapacité à en désigner un et non pas du progrès moral. Le village mondial incarnait pour Leopardi un nihilisme intégral, parce qu’il repose sur une vue de l’esprit non seulement irréalisable dans les faits, mais aussi sur une aporie intellectuelle qui n’aboutit qu’à la ségrégation.

« Voici un autre trait fort curieux de la philosophie moderne. Cette dame a traité le patriotisme d’illusion ; elle a prétendu que le monde entier fût une seule patrie et que l’amour pour l’humanité devint universel : projet contre nature et dont on ne peut attendre aucun effet bénéfique, aucune espèce de grandeur, etc. C’est de l’amour pour le groupe, pour le corps, non de l’amour pour les hommes, que sont toujours nées les grandes actions ; et très souvent même, pour nombre d’esprits étroits, la patrie faisait l’effet d’un corps trop vaste et ils préféraient servir d’autres corps plus à leur mesure, comme une secte, un ordre, une ville, une province… Il en résulte que le patriotisme a effectivement disparu ; mais au lieu que tous les individus qui composent le monde reconnaissent une seule patrie, ces dernières se sont toutes divisées en autant de patries que d’individus, et l’union universelle qu’avait exaltée cette fameuse philosophie s’est transformée en une véritable séparation des individus. »
–Giacomo Leopardi, in Zibaldone (3 Juillet 1820)–

La disparition de l’ennemi est d’autant plus destructrice selon Leopardi qu’elle en vient surtout à provoquer l’effet inverse de ce que des moralistes pourraient en dire, c’est-à-dire la haine de tous contre tous : « On ne hait plus l’étranger ? On déteste alors son camarade, son compatriote, son mari, son père, son fils […] On n’a plus d’ennemis nationaux ? mais on regorge d’ennemis personnels, autant que d’êtres humains […] Les nations sont-elles en paix au-dehors ? Elles sont en guerre à l’intérieur, une guerre sans trêve, une guerre de chaque jour, de chaque heure, de chaque instant, guerre de tous contre tous, menée sans aucune apparence de justice, sans une ombre de magnanimité ou au moins de courage. » De plus, la disparition de l’ennemi, parce qu’elle engendre la haine universelle, entraîne avec elle la désagrégation de la patrie elle-même. Lui substituer le village mondial n’aboutit à rien et, s’appuyant sur un exemple historique pour en démontrer le nihilisme, Leopardi affirmait avec un joli sens de la formule que « Quand tout le monde fut citoyen romain, Rome n’avait plus de citoyens ; et quand le citoyen romain fut cosmopolite, il n’aima plus ni Rome, ni le monde : l’amour patriotique de Rome devenu cosmopolite, il devient indifférent, inactif et nul. Et quand Rome fut le monde, elle ne fut plus la patrie de personne, et les citoyens romains, ayant le monde comme patrie, n’eurent plus de patrie, et le montrèrent dans les faits. »

La pensée léopardienne part d’un syllogisme très simple en fait : « l’amour de soi implique une préférence exclusive pour soi-même. […] La haine de l’autre est donc une conséquence immédiate de l’amour de soi ». La notion ami-ennemi, patrie-étranger, en politique est logiquement l’extension de cela. D’où le fait que Leopardi induisait l’esprit de corps propre à la nation et permis par le patriotisme, là où le village mondial n’est plus qu’un vaste corps sans cohésion concrète. Les pensées de Giacomo Leopardi et Carl Schmitt s’accordent toutes deux pour affirmer que la civilisation, en tant que processus de sophistication des sociétés et des individus, tend à effacer les velléités bellicistes, « et peut-être un monde entièrement gouverné par la morale et par l’éthique ne connaîtra-t-il plus d’autre affrontement que la discussion », comme l’écrivit ce dernier. Mais justement, Carl Schmitt insistait sur l’erreur qui consisterait à croire qu’ « il n’y a pas lieu d’examiner ici si l’on juge répréhensible ou non (en y trouvant éventuellement une survivance atavique d’époques barbares) le fait que les peuples persistent à se situer très réellement les uns par rapport aux autres selon qu’ils sont amis ou ennemis. » À ce titre, l’ennemi n’est jamais qu’un collectif et non pas « le concurrent ou l’adversaire au sens général du terme qu’est l’ennemi. […] L’ennemi, ce ne peut être qu’un ensemble d’individus groupés, affrontant un ensemble de même nature et engagée dans une lutte pour le moins virtuelle, c’est-à-dire effectivement possible. » Leopardi se contenta d’impliciter cela, mais en insistant sur la nécessité de haïr l’étranger. Il souligna ce point comme fondamental de la liberté d’un peuple, puisque « Partout où l’étranger n’est pas haï comme étranger, la patrie n’est pas aimée. […] Mais cette haine caractérisait surtout les nations libres. »

L’absence de haine de l’étranger est donc cause de l’absence de patriotisme et, plus avant, de désagrégation d’icelle. L’appartenance nationale n’est plus que matérielle au lieu d’être un sentiment, tandis que « c’est le contraire qui arrive chez les peuples libres où, en s’identifiant à sa patrie, on déteste personnellement les étrangers aussi bien en masse que chacun pris à part. » D’ailleurs, c’est l’une des distinctions fondamentales entre les Anciens et les Modernes selon Leopardi, puisque chez les premiers, les étrangers n’avaient aucune influence, tandis que les Modernes sont constamment sous l’ingérence des étrangers, ce qui rappelle le propos schmittien au fait que la désignation de l’ennemi est un acte souverain. Pour Leopardi il n’en fut pas autrement, puisque « c’étaient les nations qui combattaient et que maintenant ce sont les individus, je veux dire les gouvernements. » C’est aussi à partir du clivage Ancien/Moderne que Leopardi étendit la notion d’ami-ennemi à citoyen-gouvernement. La disparition de l’ennemi est le propre des peuples asservis, parce qu’au lieu de nourrir des sentiments patriotiques et l’aspiration à l’héroïsme, ceux-là mettent « nécessairement en conflit les intérêts des individus, rend nécessaire à la satisfaction des uns le malaise des autres. »  Bref, il n’y a plus d’État, mais que des gouvernements, de même qu’il n’y a plus de citoyens mais seulement des sujets.

« On ne hait plus l’étranger ? On déteste alors son camarade, son compatriote, son mari, son père, son fils […] On n’a plus d’ennemis nationaux ? mais on regorge d’ennemis personnels, autant que d’êtres humains […] Les nations sont-elles en paix au-dehors ? Elles sont en guerre à l’intérieur, une guerre sans trêve, une guerre de chaque jour, de chaque heure, de chaque instant, guerre de tous contre tous, menée sans aucune apparence de justice, sans une ombre de magnanimité ou au moins de courage. »
–Giacomo Leopardi, in Zibaldone (3 Juillet 1820)–

Le cosmopolitisme, qui consiste selon Leopardi non seulement à ne plus haïr l’étranger, mais surtout à le considérer au moins comme égal, sinon comme préféré « aux coutumes nationales » participe à la dissolution de la patrie. Or, la fin de la patrie, c’est la haine de tous contre tous, puisque seuls concourent les égoïsmes individuels. La nation n’est plus esprit de corps, mais somme d’individus.et dans cette situation que Leopardi nomma « société fermée », les conflits y sont plus prospères que jamais, parce que les intérêts de la classe dominante se confondant avec ceux du gouvernement, engendrant ce que Gramsci appelait un État-gouvernement. Tandis que la figure de l’étranger mettait les nations à l’abri des guerres intestines, puisque l’étranger est toujours lointain, la société fermée fait de ses propres composantes autant de communautés structurées comme une congrégation de tribus qui s’affrontent les unes contre les autres, faisant de son compatriote l’ennemi et, ce faisant, affaiblissant la nation. Le citoyen a alors pour ennemi son gouvernement, mais c’est uniquement par le rassemblement d’une volonté populaire qu’il est possible de renverser le gouvernement despotique, que Leopardi associait volontiers à une décadence des mœurs, quand bien même le despotisme signifierait toute puissance de l’État, ou plutôt du prince.

C’est pour cette raison aussi qu’il analysa la décadence de l’esprit politique et militaire italien à partir du XVIIe siècle. Le rôle cosmopolite de ses élites, les intrigues avec les étrangers et ces derniers avec les Italiens, furent pour Leopardi la cause de l’incapacité de l’Italie de former une nation, puisque dépourvue de mœurs, elle n’avait selon lui que des usages. Grand paradoxe pour le peuple qui, le premier, se dota du vocabulaire le plus riche d’Europe au sujet des choses politiques ! D’où le fait que, comme le signala Caro dans son essai, que Leopardi « aime sa patrie, mais il l’aime dans le passé. » Son pessimisme consistant à ironiser par exemple sur l’étrange logique qui voudrait qu’on puisse obtenir des masses heureuses à partir d’individus malheureux, en est représentatif. Sa poésie patriotique est une ode continue à l’Italie, qu’il ne voit vivre que dans le passé, comme dans Sur le monument de Dante qu’on préparait à Florence : « La paix a rassemblé nos peuples sous ses ailes ;/ Mais l’âme italienne et ses torpeurs mortelles / Ne pourront s’affranchir d’un morne et lourd sommeil / Tant que ce sol sacré, le pays du soleil, / Ne se tournera pas vers ces âges antiques ».

« Je vois tes monuments, tes arcs, ô ma patrie !
Les temples, les palais qu’éleva ton génie,
Je vois tes murs, les tours qu’habitaient nos aïeux :
Je ne vois plus leur gloire ! Et vainement mes yeux,
Éblouis du passé, cherchent des jours prospères
Le glaive et le laurier ceints jadis par nos pères !
Gloire, glaive, laurier, comme un rêve effacé,
Il ne reste plus rien d’un illustre passé. »
–Giacomo Leopardi, in « À l’Italie »–

Cela contredit l’idée de Caro qui pensait fermement que Leopardi ne croyait pas en la résurrection de l’Italie. Leopardi l’imaginait possible, mais sous certaines conditions. Si, en effet, « le découragement le saisit devant l’Italie captive et résignée » comme en témoignent les vers d’À l’Italie, Leopardi n’est pas un nihiliste pour autant. Sa fixation sur les Anciens ne témoigne pas de l’obsessionnel, ni de la rédemption, mais de la recherche des moyens de résurrection pour la patrie. C’est en revenant, ou en s’approchant le plus de l’antiquité qu’une nation pourra redevenir elle-même, c’est-à-dire un corps. Concernant les questions de nation et de civilisation, Leopardi est peut-être le penseur le plus opposé à Julius Evola. Il dédaignait l’idée de patrie européenne qu’il estimait surtout être profitable à la convergence de certains intérêts qui ne seraient pas les intérêts nationaux, et la civilisation, pour Leopardi, consiste factuellement avant tout à une homogénéisation des individus par le biais de révolutions passives menées par leurs élites. C’est la nation qui, pour Leopardi, demeurait l’échelle pertinente pour un État populaire et pourvu d’une véritable singularité culturelle. « La patrie moderne doit être assez grande, mais pas trop, de peur que la communauté des intérêts ne s’y puisse plus trouver, comme si, par exemple, on voulait nous donner pour patrie l’Europe. »

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