Malheureux qui, comme Leopardi…

« Je ne trouve pas magnanime, mais sot, l’animal qui, né pour mourir, nourri dans la peine, dit : « Je suis fait pour jouir » », écrivait Leopardi dans son poème Le genêt ou la fleur du désert. La vanité humaine, sa prétention puérile à la gloire ou à l’éternité, est dépecée dans toute l’œuvre du poète, pour qui l’homme est voué au malheur, car le malheur est une fin de la nature, et après tout « Toujours l’honnête homme sera dans la tristesse ; l’homme vil dans les fêtes et la joie. » Il est toujours délicat de traiter du pessimisme de Leopardi ; lucidité implacable ou nihilisme ne s’assumant pas ? On lui reprochait de son vivant d’être un pessimiste sous prétexte que la nature lui fut cruelle. D’une santé fragile, bossu, reclus dans le domaine familial à Recanati dont il s’échappa pour voyager en Italie, Leopardi vécut dans l’errance, désargenté malgré la confortable situation de sa famille dont les rapports difficiles qu’il entretint avec cette dernière pourraient se résumer brièvement à une relation d’amour-haine au gré des circonstances et des difficultés. Pourtant, le pessimisme de Leopardi a quelque chose d’anachronique vis-à-vis de sa propre époque. En plein XIXe siècle, ère du progrès enthousiaste et insouciant où les pays d’Europe voient l’hégémonie des idées libérales chez les intellectuels, Leopardi endossa le rôle d’une Cassandre qui exaspéra ses propres contemporains. L’Homme ne s’enorgueillissait-il pas de chimères ? Le progrès qui se diffusait comme une traînée de poudre n’était-il pas avant tout un nouvel opium du peuple, des chaînes à la sophistication telle qu’elles pourraient d’autant mieux l’asservir en se dotant de guirlandes, pour reprendre l’image rousseauiste ? Par son pessimisme, Leopardi fut antimoderne en pleine hégémonie du Progrès en Europe.

Dans la sempiternelle querelle entre les Anciens et les Modernes, Leopardi fit indubitablement partie des premiers. Il méprisait la modernité, dont la nature intrinsèque était pour lui  celle de l’éphémère. « Le caractère des constructions antiques est la durée et la solidité, celui des modernes, la fragilité et la brièveté. Et c’est bien naturel pour une époque égoïste. Égoïste parce qu’elle est sans illusions », écrivait-il dans son fameux Zibaldone di pensieri. Pourtant, l’époque moderne est pleine d’illusions, ou plutôt de prétentions. Elle altère la nature de l’homme, l’éloigne de la nature et de ses propres aspirations naturelles. Leopardi était révulsé par le goût immodéré des sociétés modernes au luxe, à « la probité du vulgaire ». Ses poèmes patriotiques révèlent une haute estime pour l’Italie, ce que représente symboliquement l’Italie comme légataire d’une culture raffinée qui a innervé toute l’Europe. Cette perte d’ambition, d’idéal noble au profit du matérialisme qui, chez Leopardi, recouvre la même valeur que l’hédonisme de masse chez un Pasolini, est symptomatique pour lui d’une décadence indiscutable. Dans ses Pensées, Leopardi notait sarcastiquement que « Voilà près d’un siècle que dans les arts et dans les sciences, pour ne rien dire du reste, on prétend tout refaire ; sans doute parce qu’au fond personne ne sait plus rien faire ». À ses yeux, la modernité est un incroyable enfermement intellectuel, parce qu’elle est profondément moraliste – ce qui non seulement la distingue, mais l’oppose réellement aux Anciens. Les modernes, pour Leopardi, furent ceux qui se donnèrent comme devoir l’obligation d’être comme tout le monde. Si les concepts moraux de « droiture », « d’innocence », et de « corruption », du Bien, sont issus de l’Évangile, Leopardi étrillait les Modernes qui les ont assimilés, alors qu’elles étaient étrangères des Anciens. « Seul pourra s’en étonner celui qui néglige une réalité bien connue et bien simple qu’on doit garder à l’esprit lorsque l’on veut comparer sous l’angle de la morale les sociétés modernes et anciennes, écrivait-il dans ses Pensées : là où les éducateurs modernes craignent le public, les anciens le recherchaient ; et là où les modernes s’ingénient par la vie privée, la retraite, l’isolement, à protéger la jeunesse de la contagion des usages mondains, les anciens interdisaient la solitude aux jeunes gens et plaçaient leur éducation et leur vie sous les yeux du monde, et le monde sous leurs yeux, jugeant son exemple mieux fait pour instruire que pour corrompre. » Lorsque, dans son Zibaldone, il s’interrogea sur ce que sont les grandes découvertes de Kant, la réponse n’est pas sans sarcasme : « Je crois que personne ne le sait, pas même ses disciples… » Ce qui néanmoins donne aussi une idée du caractère foncièrement ésotérique de l’œuvre kantienne, même pour des intellectuels comme Leopardi.

« Je ne trouve pas magnanime, mais sot, l’animal qui, né pour mourir, nourri dans la peine, dit : « Je suis fait pour jouir », et qui emplit les journaux de son orgueil odieux, promettant sur terre des destinées sublimes et des félicités nouvelles, ignorées de ce monde et même du ciel, à ces peuples qu’une vague de la mer qui se soulève, qu’un souffle pernicieux, qu’un ébranlement souterrain détruisent si bien que leur souvenir survit à peine. »
–Giacomo Leopardi, in « Le genêt ou la fleur du désert » –

Le pessimisme leopardien est une théorie en soi, apocalyptique et implacable. Système de pensée paradoxalement anti-système, il se refuse à l’idée que le monde pourrait être une représentation de son propre esprit et, d’ailleurs, Leopardi considérait les productions philosophiques allemandes avec un dédain marqué : trop théorétiques, éloignées du sensible, des théories de théories sans grand intérêt malgré leur formidable diffusion dans toute l’Europe. Pourtant, comme le notait Paul Hazard dans son essai consacré à Leopardi, « Il essaye de sauvegarder une partie du bonheur par la théorie des illusions ; il considère la nature comme une Providence ; il admet que l’homme, malheureux aujourd’hui, a été heureux jadis. C’est le pessimisme historique. » Leopardi, pessimiste malgré lui ? Sans gloser sur ses conditions précaires – physiques comme matérielles – la pensée leopardienne est double : pessimiste et combattant le pessimisme. L’illusion, chez Leopardi, revêt cette vertu. Elle n’est pas, en tant que concept leopardien, l’illusion au sens péjoratif du terme, mais un idéal. Le patriotisme, le mythe romain, incarnaient pour Leopardi des idéaux d’altruisme, de sacrifice pour quelque chose qui dépassait les égoïsmes et  pour lesquels cela valait la peine de mourir. C’est le remède à l’infelicità, qui frappe tous les hommes, remède abattu par la Raison, que Leopardi criblait de ses critiques, car il y voyait un déplacement des idéaux du passé vers le futur, qui en soit est une chose inexistante là où le passé est au contraire tangible. Pessimisme et antimodernisme sont liés chez Leopardi. Le progrès, la raison du progrès ou le progrès de la raison, peu importe, n’incarnait pour lui que le triomphe de l’égoïsme évacuant les vertus du Passé que sont l’héroïsme, la gloire en ce qu’elle est profondément méritocratique, ou la noblesse d’âme. La Raison n’était pas un idéal aux yeux de Leopardi, mais un désir, parce qu’elle pousse au désir matériel. Au bonheur s’est substitué le confort, parce que l’homme a altéré l’œuvre de la nature. Paul Hazard avait résumé à merveille ce point de la pensée leopardienne : « Plus on veut la corriger [l’œuvre de la nature], plus on la corrompt : si on s’était contenté de la suivre, on n’aurait pas vu la souffrance croître avec chaque époque de l’histoire de l’humanité. Nous étions dès notre origine tels que nous devions être; notre perte est venue, de nos prétendus progrès. »

« Ignorant l’homme, les âges qu’il appelle antiques, et la suite que font les petits-fils après les aïeux, la nature reste toujours verte, ou plutôt elle avance par un chemin si long qu’elle semble rester en place. Les royaumes s’écroulent cependant, les nations et les langues passent ; elle ne le voit pas : et l’homme s’arroge la gloire d’être éternel. »
–Giacomo Leopardi, in « Le genêt ou la fleur du désert » –

Seulement, il n’y a pas d’absolu chez Leopardi. La relativité est reine dans son pessimisme, le beau, l’art, les passions, même « Le bien et le mal moral n’ont rien d’absolu. Il n’y a d’actions mauvaises que celles qui répugnent aux inclinations de chaque espèce d’êtres; ne sont pas mauvaises celles qui nuisent à d’autres êtres, pourvu qu’elles ne répugnent pas à la nature de celui qui les accomplit », écrivit-il dans son Zibaldone. À quoi sert la religion alors, si Dieu est lui aussi relatif ? Réponse ampoulée que fut la sienne : « l’infinie perfection de Dieu, qui se nie comme absolue, s’affirme comme relative, et comme perfection dans l’ordre de choses que nous connaissons, où les qualités que Dieu a par rapport au monde sont, relativement à ce monde, bonnes et parfaites La religion chrétienne est donc entièrement vraie ; et mes dogmes, loin de s’opposer à elle, la favorisent. » Dieu, quelque part entre le nécessaire et le possible, sans que l’on soit vraiment certain vers desquels de ces deux horizons Il balance, mais il est toujours possible d’en déduire la reconnaissance de Leopardi pour le besoin de mystique. Toujours rattaché à l’idée vertueuse qu’il se faisait de l’illusion, Dieu, ou la mystique chrétienne, est peut-être le dernier rempart contre le nihilisme moderne. Toutefois, si tout est relatif, comment Leopardi finit-il par résoudre l’inévitable conflit entre ce principe de relativité et les illusions qu’il jugeait tangibles ? En disant simplement « qu’elles ont été données par la nature à tous les hommes ; de sorte qu’il n’est pas permis de les expliquer par le rêve d’un seul ; mais elles sont véritablement le propre de l’homme, et voulues par la nature, et sans elle, notre vie serait la plus misérable et la plus barbare. » Bref, «  Elles sont nécessaires, et entrent substantiellement dans la composition et dans l’ordre des choses. »

Mais peu importe, les modernes sont aussi condamnés à disparaître. Leopardi ne voyait en l’histoire de l’humanité qu’une succession de civilisations qui s’érigent pour s’effondrer et, par-dessus tout, pour être oubliées. Ce péché d’orgueil qu’est la gloire éternelle exaspérait le poète, pour qui « Les royaumes s’écroulent cependant, les nations et les langues passent ; elle ne le voit pas : et l’homme s’arroge la gloire d’être éternel. » Leopardi n’était cependant pas dans la condescendance élitiste, il portait le même jugement sur sa propre personne : « Je suis poète ; je brûle, je frémis, je désire, je sens en moi l’ardeur de la poésie divine. Hélas ! mon nom mourra. Je mourrai comme si je n’étais jamais né; et le monde ne saura même pas que j’étais dans le monde. Je mourrai sans laisser plus de traces qu’un souffle sur l’eau. » L’espoir, pour Leopardi, consiste à un formidable divertissement des masses de leur réalité, qui ne revêt même pas les ors de la tragédie. L’homme naît pour mourir, et tout ce qu’il pourrait accomplir de son vivant mourra aussi. La chair disparaît par la putréfaction, l’œuvre par l’oubli.

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