Et la mort eut son empire

« La mort est là, toute voisine ; il la voit ; elle va le prendre demain, peut-être aujourd’hui ; à coup sûr dans un avenir très rapproché. Cette crainte maladive s’empare de lui tout entier, le travaille sans répit », écrit Paul Hazard dans son essai dédié à Leopardi. La mort hante l’œuvre de Leopardi de bout en bout. Qu’elle le concerne directement ou qu’elle découle de son pessimisme comme de son amour pour le passé, la mort rôde derrière ses vers comme ses pensées.

En ce qui concerne lui-même, on dit souvent de Leopardi – même de son vivant – qu’il était pessimiste à cause de sa piètre condition physique – bossu, chétif, d’une santé fragile – et que l’écriture était pour lui un exutoire. Préjugé dont il se défiera toujours, l’on peut néanmoins penser que sa chétivité n’était pas totalement étrangère à la nature de sa pensée, comme de sa poésie. Cependant, il y a aussi chez Leopardi une volonté de défier son époque, celle où l’on chante les louanges du Progrès, que l’on confond alors volontiers avec le développement technique dans une espèce d’euphorie collective assez naïve dans toute l’Europe. C’est d’ailleurs sans doute plus pour cette raison-là qu’on lui refusa toujours le qualificatif de philosophe, au profit de poète, plus apte à faire passer ses idées comme des lubies plutôt qu’un système philosophique. En bon douanier de la pensée qu’il était, Benedetto Croce dira ainsi de Leopardi dans Poesia e non poesia : « En vers et en prose, il se moqua de la foi dans le nouveau siècle, de la croissance incessante et de l’élargissement de l’esprit humain, du progrès, et il se moqua du libéralisme et des tentatives de réformes et de bouleversements, et des études d’économie et des sciences sociales, et de la philosophie moderne. » Bien que cernant Leopardi avec justesse, le sens du propos crocéen n’est pas l’éloge qu’en ferait un antimoderne avec les mêmes mots. Des intellectuels comme Benedetto Croce ou Giovanni Gentile n’ont jamais su quoi faire de la pensée leopardienne. Dans le doute, ils l’ont mise au placard parce qu’incommode, et surtout parce qu’incontestable.

La mort qui parcourt l’œuvre de Leopardi n’y est sans doute pas étrangère non plus. Leopardi fait partie de ces penseurs qui ont compris, précocement, que le patriotisme ne pouvait qu’être antimoderne, et qu’être antimoderne, c’est non seulement affirmer que c’était mieux avant – c’est-à-dire à l’époque antique – mais qu’il faille surtout se donner les moyens pour y revenir, ou s’y approcher. Ainsi, son amour pour l’Italie s’adresse surtout à l’Italie passée. Ses poèmes comme À l’Italie ou Sur le monument de Dante sont la transcription versifié d’un capriccio. On y découvre une péninsule hantée de vestiges du passée, d’atavismes romains et de fantômes imprégnant toujours les lieux. Même son champ lexical est celui de la mort. L’Italie est un vaste ossuaire de la gloire passée, pour ne pas dire de la gloire du Passé lui-même. Et en le dressant comme il le fait, Leopardi a probablement réalisé lui aussi que rien n’est plus révolutionnaire que le passé. Mais évidemment, en chantant cette Italie disparue, Leopardi en dresse le certificat de décès : « Estu donc à toujours et pour jamais perdue ! / Quoi ! t’ouvrir le tombeau, te fermer l’avenir ! / L’ingrate humanité perd donc le souvenir ! / Des regrets et des pleurs ! »

« Chère et triste Italie, expiant tes remords,
Ô mère ! prends à cœur d’honorer tes grands morts !
Peuple tes murs déserts de leurs nobles images :
Nul parmi les vivants n’a droit à tes hommages ! »
–Giacomo Leopardi, in « Sur le monument de Dante qu’on préparait à Florence »–

Mais l’Italie n’est pas la seule à qui Leopardi couvre de l’empire de la mort. Il s’y inclut lui aussi, avec un sens du mélodrame qui certains verraient peut-être comme une forme de frustration dont il ne reste plus qu’un vague goût d’amertume. Ainsi écrit-il dans sa pièce L’approche de la mort, jamais publiée de son vivant : « La flamme de la vie languit dans ma poitrine; je vais, les lèvres muettes et le visage blême ; avant d’avoir vu vingt fois la neige couvrir mon toit, vingt fois les hirondelles faire leur nid, je suis condamné à la mort. Et je pleure sur la brièveté de mon destin.  Je suis poète ; je brûle, je frémis, je désire, je sens en moi l’ardeur de la poésie divine. Hélas ! mon nom mourra. Je mourrai comme si je n’étais jamais né; et le monde ne saura même pas que j’étais dans le monde. » Leopardi est un poète maudit, ou se veut tout comme. Il fait de sa vie un immense regret, de tout et envers tout. Sa propre existence comme son œuvre, dont il eut à subir les reproches ou railleries à cause de la lassitude que son pessimisme déplacé pouvait causer à ses semblables. Mais professer l’oubli de lui-même n’est pas une façon de s’autoproclamer martyr. L’oubli, chez Leopardi, est la peine qui attend non seulement chaque individu, mais l’humanité tout entière. Les civilisations passent, s’éteignent, et sont oubliées. L’oubli n’est qu’une métaphore de la mort pour le poète, elle est celle de la mort elle-même, bien que « n’est pas mort ce qui à jamais dort » comme il le laisse deviner à sa façon en ce qui concerne l’Italie… Mais l’être humain, pour Leopardi, est fait pour souffrir, parce que la Nature est cruelle et qu’il est vain de se bercer d’illusions visant à dissimuler cette vérité. Les seules illusions valables, pour Leopardi, sont celles qui permettent à l’homme de se rapprocher de la nature ; l’héroïsme, la gloire, la patrie, bref, celles qui poussent à faire de grandes choses ensemble. Tout le reste n’est que frivolité à ses yeux, en littérature comme en politique. Mais après tout, comme il le disait À lui-même, nous finirons probablement nous-mêmes par dire aussi « Maintenant tu te reposeras pour toujours, mon cœur fatigué. Elle a péri, l’erreur suprême que j’ai crue éternelle pour moi. Elle a péri. Je sens bien qu’en nous des chères erreurs non seulement l’espoir, mais le désir est éteint. Repose-toi pour toujours. Tu as assez palpité. Aucune chose ne mérite tes battements, et de tes soupirs la terre n’est pas digne. Amertume et ennui, voilà la vie : elle n’est rien d’autre : le monde n’est que fange. Repose-toi désormais. Désespère à jamais. À notre race le destin n’a donné que de mourir. Méprise désormais et toi-même et la nature et le pouvoir honteux et caché qui ordonne la ruine de tous et l’infinie vanité de tout. »

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