À la rencontre de Giacomo Leopardi

N’y allons pas par quatre chemins : hors de question de raconter des histoires en jouant à l’érudit de salon faisant mine de partager ici des connaissances inédites sur un sujet qu’il ne maîtrise pas en réalité. Votre serviteur fait partie de l’immense majorité des Français qui, comme le soulignait à juste titre Gabriel Matzneff dans une chronique qu’il consacrait au « biopic » Leopardi signé Mario Martone sorti en 2015 sur l’auteur italien à l’honneur dans ce numéro, n’ont jamais lu une ligne de Giacomo Leopardi… C’est donc l’occasion de jouer le rôle du candide et de découvrir cet écrivain italien de la première moitié du XIXe siècle dont l’œuvre mérite certainement de sortir de son anonymat relatif de ce côté-ci des Alpes.

UNE VIE D’ÉTUDES BRILLANTES ET D’AMOURS ONIRIQUES

Leopardi voit le jour le 29 juin 1798 à Recanati, ville située dans les États Pontificaux au centre du pays actuel, au sein d’une famille noble. Il est bossu, ni beau ni spécialement laid, mais son intelligence et sa perception du monde sont remarquables dès le plus jeune âge. Sa vie n’aura été consacrée qu’à deux choses essentielles : l’étude et l’amour, l’écriture découlant naturellement de ces deux domaines pas si éloignés l’un de l’autre en substance.

En matière d’études, il est un bourreau de travail sous l’impulsion de son père, le comte Monaldo Leopardi, intransigeant avec son fils. Celui-ci développe ses connaissances dans la grande bibliothèque familiale sous la surveillance paternelle, dès l’âge de dix ans. Le jeune Giacomo y passe de nombreuses heures chaque jour, dans une ambiance monotone et rigoureuse ; il apprend sept langues, dont le français et l’hébreu. ; en outre, il reçoit une éducation religieuse rigide. Il accumule alors tant de matière intellectuelle qu’il écrit, à seulement seize ans, un Essai sur les Erreurs populaires des Anciens. Sa fibre éminemment politique se réveille déjà.

Une telle dévotion à l’acquisition de savoirs a un prix que le poète en herbe comprend clairement ainsi qu’il l’écrit dans ses pensées : « l’inestimable bien pour un enfant d’être guidé par un être plein d’expérience et d’affection, et nul ne peut tenir ce rôle mieux que son propre père, se paye par l’étouffement total de la jeunesse et, généralement, de toute vie. »

À défaut de vivre sa jeunesse, Giacomo Leopardi l’envisage par le truchement de l’évasion mentale et de la poésie. Par l’une des fenêtres de la bibliothèque où il passe le plus clair de son temps, il aperçoit une jeune fille d’origine modeste qui s’avère être la fille du cocher de la famille. Elle a pour nom Sylvia. Giacomo nourrit pour elle une forme d’amour platonique qu’il concrétisera en vers plusieurs années plus tard ; il lui consacre un poème intitulé tout simplement A Sylvia, œuvre qu’apprennent les écoliers italiens encore aujourd’hui. Sa vocation d’écrivain romantique est née. Comme pour mieux souligner la mélancolie qui traversera l’œuvre en devenir de l’écrivain, la jeune Sylvia décède de manière précoce, emportant avec elle toute parcelle de bonheur. Seul face à sa table de travail, Leopardi note : « je suis mûr pour la mort, et il me paraît trop absurde, alors que je suis mort spirituellement, et que la fable de l’existence est achevée pour moi, de devoir durer encore quarante ou cinquante ans, comme m’en menace la nature. »

LE PRISME DU PESSIMISME

Une désillusion amoureuse lui inspire Premier Amour, recueil marqué du sceau du pessimisme de Leopardi. Il n’a que vingt ans et, il ne le sait pas encore, a déjà passé la moitié de sa vie terrestre.

À cette même époque, il fait la connaissance de Pietro Giordani, un moine émancipé. Ils entretiennent une correspondance soutenue, donnant l’illusion éphémère d’une solitude enfin vaincue. Mais cette amitié épistolaire va produire un effet inattendu : Giacomo Leopardi voit sa foi vaciller, il commence à s’opposer véritablement à son père, vivre dans la maison familiale lui devient insupportable. Sa vision philosophique des choses change également, donnant lieu à ce que les spécialistes de Leopardi appellent sa « conversion philosophique », la deuxième après sa « conversion littéraire » survenue plus tôt et témoignant de son passage de l’érudition à la conscience personnelle du beau. La mue ne laisse pas de place au compromis ; comme l’écrit Leopardi dans son Zibaldonejournal de plus de deux mille pages où il consigne ses pensées et réflexions, qui ne le quittera pas- il constate  « la nullité des choses humaines et le néant de [lui-même] ».

Il fuit son désespoir grandissant dans des voyages à travers l’Europe, malgré ses faibles ressources –son père ne lui donne rien et lui ne réclame rien en retour. Il rencontre alors plusieurs personnes -des diplomates, des nobles, des intellectuels, avec lesquels il a des échanges intéressants qui enrichissent sa réflexion sur son époque.

La maladie qui déforme progressivement son corps et courbe son dos l’accompagne à Florence où, libéré peu ou prou du joug paternel pesant, il s’installe avec son ami Antonio Ranieri avec lequel il partage tout et peut-être, dit-on, un peu plus que tout.

Ranieri est un beau garçon qui plaît aux femmes, à peu près tout le contraire de Leopardi. L’écrivain, chantre du pessimisme depuis Brutus le Jeune, exprime le mal de vivre tout en vivant par procuration les amours d’Antonio avec la belle Fanny, une jeune fille qui daigne à peine poser les yeux sur lui ; les vers d’Aspesie traduisent la souffrance de cet amour sincère, mais non rendu. Afin de subvenir à ses besoins, Leopardi accepte un travail à la bibliothèque Barberine où il dresse le catalogue des œuvres grecques, entre autres. Il mène également un travail d’édition. Ses connaissances sont immenses, proportionnelles à son mal-être.

UNE VISION POUR L’ITALIE ET UN PEU PLUS

Mais le vrai sens de sa vie se trouve encore et toujours dans la poésie, son refuge depuis l’adolescence, depuis ce poème L’Infini. D’autres naîtront sous sa plume, dont ce Genêt évoquant la fragilité de la condition humaine. « Le présent paysage est une seule ruine, /et c’est là ta demeure, ô douce fleur, et comme /compatissant au mal que les autres subirent, /tu lances vers le ciel ton suave parfum /consolant le désert. » Sa fibre politique vibre pour un nationalisme italien à l’heure où les anciens gouvernements provinciaux se remettent à peine de la fougue napoléonienne qui aura coûté la vie à 25000 hommes, emportés par les guerres de l’Empire défunt –Leopardi ne pardonne pas à la France ce sacrifice. Il compose le chant All’Italia dès 1822, parmi d’autres chants. Texte visionnaire s’il en est : Giuseppe Garibaldi proclamera l’unification de l’Italie en 1860. C’est à Naples où il s’est retiré avec son ami Ranieri que Leopardi meurt le 14 juin 1837. Il n’aura parcouru cette basse terre que pendant trente-huit années, vaincu par les problèmes de santé qu’il a connus toute sa vie.

Esprit brillant ne craignant pas la controverse, Giacomo Leopardi laisse une œuvre poétique et philosophique importante, dont la majeure partie sera publiée de façon posthume. Il est ainsi souvent considéré comme le deuxième écrivain italien le plus influent après Dante Alighieri. En cette période actuelle où le conformisme intellectuel s’accouple au consumérisme dans une fornication indécente pour l’Honnête Homme selon Montaigne, laissons le mot de la fin à Leopardi :

« Ce n’a été que par effet de la lâcheté des hommes, qui ont besoin d’être persuadés du mérite de l’existence, que l’on a voulu considérer mes opinions philosophiques comme le résultat de mes souffrances particulières, et que l’on s’obstine à attribuer à mes circonstances matérielles ce qu’on ne doit qu’à mon entendement. Avant de mourir, je vais protester contre cette invention de la faiblesse et de la vulgarité, et prier mes lecteurs de s’attacher à détruire mes observations et mes raisonnements plutôt que d’accuser mes maladies. »

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