Les livres et le pouvoir

Historiquement, l’époque moderne se caractérise par la méfiance du pouvoir envers les livres. Le pouvoir traditionnel, politique, a certes toujours eu des relations avec les poètes, troubadours et auteurs de gestes, mais qui se souvient aujourd’hui que la IIe République bannissait les ouvrages portant atteintes à « la morale publique » ou qui, tout bonnement, risquaient de démoraliser le public à trop vouloir lui donner la lucidité qui lui faisait défaut ? Outre les procès de Baudelaire et de Flaubert, que tout bon écrivain devrait garder en mémoire, qui sait que le marquis de Sade fut interdit à la diffusion jusqu’aux années 1950 ? À Malaparte qui se plaignait d’être censuré injustement par le régime fasciste, le ministre de la culture lui rétorqua de s’estimer heureux parce que lui se contentait « de censurer les livres alors que Mussolini, lui, censure les auteurs. » Mais avec l’avènement de la société de consommation, les choses ont changées. Le livre, la littérature, ne sont plus les biens inconsommables que l’on imaginait, dernier refuge du grand bac à sable où tout le monde grouille dans la joie et la bonne humeur. Pasolini pensait encore que la poésie était inconsommable, et qu’elle représentait un rempart infranchissable pour le nouveau Pouvoir, mais désormais la poésie n’existe plus, et le livre, lui, est devenu un consommable comme un autre.

Ce que la société de consommation a fait du livre, de l’objet livre comme de la littérature, n’est ni comparable aux rois qui se servaient des troubadours pour chanter leurs louanges, ni à ce que Mussolini pouvait faire endurer à Malaparte. L’un et l’autre exemple sont encore trop simples, trop clairs, trop manichéens. Les rapports entre les auteurs et le pouvoir traditionnel étaient réglés simplement. Mais désormais, le Pouvoir n’a plus besoin d’interdire les livres, ni les auteurs. Il en produit, il en produit d’autant plus et d’autant mieux que le politique s’est laissé totalement assimiler, digérer par le nouveau Pouvoir, qui n’a que faire des vieilles lubies que sont la Famille, l’Église ou la Patrie. Son rapport avec les livres a de ce fait évolué. Il en produit en masses, il n’y a pas une seule année où un politicien un tant soit peu en vogue n’ait son compte de feuilles de chou. Qu’il soit méprisé ou glorifié n’a plus guère d’importance, parce que l’important, c’est d’en parler. Le vieux pouvoir aime qu’on parle de lui, et ses incarnations sont friandes de lire ce qu’on dit d’elles avec plus d’appétits que ce qu’elles peuvent dire sur elles-mêmes. Le pouvoir de la consommation a homologué la subversion. Cependant, le personnel politique n’a pas compris que le pouvoir réel et nouveau évolue désormais sans eux, loin d’eux, et mieux sans eux. D’ailleurs, le personnel politique s’en moque ; par bêtise ou réelle indifférence. Ce qu’il veut, c’est continuer de croire en sa propre religiosité, et les livres sont pour lui un bon indicateur : l’atavisme qui lui permet de croire et de faire croire, faussement ou naïvement, qu’il a encore un rôle à jouer dans un monde où le nouveau Pouvoir n’a plus besoin de lui, sinon pour la parade quinquennale afin de rassurer le citoyen-lotophage que son existence revêt encore une importance dans la grand-messe de fin de mandat.

Ce faisant, les livres ont été arrachés à la littérature. Ou l’inverse ; on ne sait plus trop, et ce serait peut-être en faisant une archéologie de la littérature qu’il serait possible de définir une date plus ou moins précise où les livres se sont détournés de la littérature. La seule chose certaine, c’est que le détournement s’est fait bien avant qu’il ne devienne évident. Il vient de loin, il a dû mijoter des années dans les cerveaux inquiets d’éditeurs obsédés par le rendement de leurs boutiques. Le livre a divorcé de la littérature le jour où des petits malins ont décidé de lui donner le même rôle que la télévision : le divertissement, l’occupation du temps de cerveau disponible. Mieux même ; en le mettant en concurrence avec la télévision. D’oisiveté chère aux stoïciens, le livre est désormais devenu un bien comme un autre, inutile à l’ère où tout doit justifier de son utilité. On trouvera toujours des gens bien intentionnés pour minorer ou nier le phénomène, mais cela ne changera rien à la réalité : nous ne lisons plus pour la beauté du style ou l’élévation de l’esprit, nous lisons – si nous lisons – parce qu’on ne trouve pas satisfaction dans le programme télévisuel. Bien sûr, il y aussi ceux qui lisent pour se donner bonne conscience. Rien de compliqué, parce que l’effort intellectuel les effraie, mais pour donner et se donner l’impression qu’ils ne sont pas tout à fait comme le reste de la masse qui se viole la rétine devant un écran. En réalité, ils ont néanmoins le même rapport au livre que les autres devant leur téléviseur : celui d’un consommateur. Celui qui aurait le malheur de le leur faire remarquer ne serait évidemment rien d’autre qu’un passéiste, un aigri, ou, s’il se montre insistant, une espèce de fascistoïde. Parce que, naturellement, tout le monde sait bien que si Mussolini est arrivé au pouvoir, c’est parce que tout le peuple italien lisait de bons livres en méprisant les mauvais, et non pas ce que prétendent des légions d’historiens mieux informés sur le sujet. Et par historiens mieux informés, nous excluons bien sûr ceux qui se disent historiens mais qui invoquent ad nauseam le retour des heures sombres de notre Histoire.

Il y a, certes, des exceptions, mais en tant que telles, elles ne renversent pas la règle. Quand on parle de littérature nationale-populaire en France au début du XXIe siècle, on parle de ces étrons de papiers vendus par millions qui portent le nom de Musso ou Levy – parce que c’est bien la seule qui soit nationale et populaire, le reste étant populaire mais souvent étasunien. Et qu’une littérature nationale-populaire que bouffent fiévreusement des milliers de midinettes comme si elles entendaient Homère leur chanter l’Odyssée provienne d’un écrivaillon qui fait des à-côtés pour le compte d’une célèbre chaîne fast-food nous éclaire mieux que n’importe quel essai pompeux sur la santé intellectuelle d’une nation. À la fin des fins, c’est Ezra Pound qui s’est montré le plus avisé sur ce sujet : «un peuple qui croît dans l’habitude d’une mauvaise littérature est un peuple sur le point de lâcher prise sur son empire et sur lui-même. »

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