Par Usura

« L’erreur fut d’idolâtrer l’argent, d’un faire un dieu. Cette dénaturation tient à la fausse représentation que nous nous faisons de l’argent, lui attribuant un pouvoir qui ne lui revient pas. » Cette saillie, lancée dans l’une des fameuses interventions à la radio italienne durant l’ère fasciste caractérise suffisamment la critique de Pound sur l’usure. Méconnu pour ses positions économiques et monétaires, il a pourtant écrit un ABC de l’économie en 1933, Social Credit, an impact en 1935 ou encore What Is Money For ? en 1939. Un littérateur doit-il s’occuper d’économie ? Est-il même légitime – et pertinent – pour lui d’en parler ? Plusieurs seraient prêts à répondre par la négative, mais ôter l’Usure à Pound, ce serait ôter la substance même de ce qui constitue son œuvre, et plus particulièrement son magnus opus que sont les Cantos.

« L’Usure est le cancer du monde, que seul le scalpel du Fascisme pourra extraire de la vie des nations », écrit justement Ezra Pound dans What Is Money For ? – et non pas dans le Canto XLV, contrairement à une supposition largement répandue. L’engagement fasciste de Pound est avant tout un engagement anti-usurier ; il voit dans le régime mussolinien la possibilité d’en finir avec la perversion de l’économie en spéculation financière, outre les considérations que Pasolini en avait déduites. En cela, Pound est très aristotélicien : il critique la perversion de l’oikosnomos en chrèmatistikos. Dans Les Politiques d’Aristote, la chrématistique recouvre deux éléments : l’enrichissement sans cause, « une richesse née de la monnaie elle-même », mais aussi la spéculation, en l’espèce le fait d’acheter un bien non pas pour l’utiliser pour ce quoi il a été fabriqué mais dans la volonté d’en faire grimper artificiellement la valeur, ce qui pourrait être peu ou prou considéré a posteriori comme une critique de l’offre et de la demande avant que le concept ne fût nommé. D’ailleurs, Pound tient un propos similaire : « l’or dure, mais ne se multiplie pas, quand même vous assembleriez deux pièces d’or, l’une en forme de coq et l’autre de poule. » De la même façon, il critique le monopole économique, qu’il voit comme une confiscation usurière des richesses et des ressources, comme il le décrit dans le fameux Canto XLV : « Avec l’usure, péché contre nature, / ton pain sera fait des chiffons, toujours plus / ton pain sera sec, comme du papier / sans le blé des montagnes, sans la forte farine / avec l’usure le trait s’empâte / avec l’usure les traits s’estompent / et nul homme sur terre ne trouve sa place. »

Cette corruption de l’usure, érigée en système politique et culturel que Pound surnomme « usurocratie », qui se ramifie jusque dans les lettres, la culture nationale-populaire, et le langage. L’Usure anéantit toute vertu, même miliaire, puisqu’« il ne peut y avoir de valeur militaire dans un climat de lâcheté intellectuelle », nous dit Pound lors d’une de ses interventions radiophoniques, allant même jusqu’à affirmer qu’il y eut « trahison intellectuelle ». Façonnant, ou plutôt déformant, une société à son image, Pound voyait donc dans le fascisme la réaction populaire contre ce « nouveau système institutionnel [qui détruit] le caractère traditionnel de populations installées [pour] les transmuer en un nouveau type d’hommes, migrateur, nomade, sans amour-propre ni discipline, des êtres grossiers, brutaux, dont l’ouvrier et le capitaliste sont l’un et l’autre un exemple », si l’on veut transposer La Grande Transformation de Karl Polanyi dans l’idée poundienne. En soi, l’équivalence n’est pas si iconoclaste que cela, et Pound note qu’ « on a perdu le sens de la distinction entre le productif et le corrosif ; entre la division des fruits d’un travail fait en commun (soit un juste et vrai dividende appelé partage dans la langue médiévale) et l’intérêt corrosif qui ne représente aucun accroissement de la production utile et matérielle. » Pound, synthèse anachronique entre Aristote et Polanyi ?

Il n’est pas anodin que Serge Latouche le plaçât dans son recueil des Précurseurs de la décroissance. Ezra Pound formula d’ailleurs une critique du prêt bancaire privé comme moyen d’asservissement des États qui n’est en fait rien d’autre qu’une des caractéristiques de la mondialisation et de la perte de souveraineté. « Ces derniers siècles, l’or a surtout servi aux banquiers d’instrument pour créer les disettes », et Serge Latouche écrivit lui-même dans Les dangers du marché planétaire que « La mainmise de la finance sur l’économie engendre la tyrannie des marchés financiers ».

« Fonds, Banques,
jamais n’ai approuvé toujours abhorré notre système bancaire
mais tout essai pour abolir fond public dans
l’état présent du monde serait aussi romantique
qu’aventures d’Obéron / Don Quichotte.
Toute banque d’escompte est corruption absolue
taxe publique pour bénéfice d’individus privés. »
–Ezra Pound, in Canto LXXI–

D’où la nécessité pour Ezra Pound de s’émanciper de l’étalon-or, qui d’ailleurs n’en est plus un, pour instaurer « une monnaie émise sur une base « travail » [qui] possède cet avantage que le travail n’est pas monopolisable. » Que propose-t-il en vérité ? Une monnaie fondante. Le propre de l’Usure, selon Pound, revient à consacrer deux fonctions pour une même monnaie : l’échange et l’épargne, deux fonctions incompatibles. D’ailleurs, la monnaie est en soi un « instrument maléfique », pure invention dont « l’homme fit des chaînes d’un métal dont le lustre le fascinait. »

La solution pour Pound serait donc de battre une monnaie fondante, qui ne pourrait reposer au fond d’un coffre-fort sous peine de perdre de sa valeur. Puisque le but de la monnaie est l’échange, celle qui « fait la grève » devrait être imposée afin d’égaler sa valeur nominale, « par contre, un billet qui passe de main en main peut, avant d’être taxé, servir chaque mois à des centaines de transaction. » Ou, dit autrement : « il ne peut frapper que les personnes qui, au moment de l’incidence, ont en poche une somme d’argent cent fois supérieure à l’impôt même. » Le but est clair : fluidifier les échanges, la circulation monétaire et d’en empêcher la thésaurisation. L’idée de monnaie unique, telle que celle s’appliquant en Europe, serait probablement aujourd’hui qualifiée d’usurocratie par excellence par Ezra Pound. Fasciste ou non, à l’heure où la mondialisation assume sa coercition par l’endettement – puisqu’« une nation qui refuse de s’endetter enrage les usuriers » –, la pertinence de son constat demeure toujours : « Une ère d’infamie, celle de l’usure et de l’hyper-usure du racket monétaire, a existé et n’est toujours pas éradiquée d’une Europe minée par la maladie. »

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