Ezra Pound, antimoderne malgré tout ?

« Être citoyen romain était un privilège, être citoyen moderne est une calamité », lança Ezra Pound dès 1921. Figure de proue du modernisme, il fut à la source de deux courants artistiques que furent le vorticisme et l’imagisme, tout comme il contribua grandement à la formation d’œuvres telles quUlysse de James Joyce qu’on ne présente plus. Il y a cependant une distinction à faire entre ce qui est généralement entendu comme moderne, et ce que le concept recouvre chez Pound. Le modernisme dont il se faisait le chantre était avant tout d’ordre artistique, et n’avait aucune vocation à devenir une forme de non-art. De même, la modernité apportée par les logiques libérales-libertaires, le consumérisme et tout ce qui peut composer la modernité combattue par les antimodernes n’était pas non plus du goût de Pound. Ne disait-il pas, après tout, que « qu’il reste davantage de lambeaux de civilisation encore utilisable dans les lézardes, le foutoir, les interstices de ce monument baroque et poussiéreux [l’Église de Rome] que dans toutes les autres institutions de l’Occident » ?

Avancer qu’Ezra Pound était un antimoderne comme pouvait l’être un Pasolini peut tenir pour certains de l’ineptie, mais ce serait avoir une idée fort simpliste de la pensée poundienne que de le réduire à la modernité stricto sensu. Ce que Pound entendait par modernité s’opposait à celle des futuristes, qui appelaient de leurs vœux à une véritable tabula rasa au profit du culte de la technologie. À leur sujet particulièrement, il assénait que « la volonté de les poétiser [les machines] ne vaut rien. » Pound récusait cette idée tout comme il récusait celle selon laquelle le classicisme devrait être l’alpha et l’oméga de toute culture : « la tradition culturelle, c’est la beauté que l’on sauvegarde et non pas des chaînes contraignantes. » Ses assauts permanents contre la décadence de la littérature témoignaient eux aussi d’une méfiance farouche vers ce que représente la modernité aux yeux des antimodernes. De « l’estimable pléiade émascule la langue française » à « c’est sûrement à l’époque rampante de l’usure et de l’usurocratie que la littérature fut rabaissée au rang de belles-lettres et sa substance réduite aux titillations de l’individu » lancée sur à la radio italienne à un certain moment donné de l’Histoire, Pound s’était fait toute sa vie l’écho d’un sentiment antimoderne. La littérature est au cœur de sa critique de la modernité en tant que telle : il articule la crise littéraire avec la crise politique. Puisque le langage est affaire de communication, c’est lorsque le langage subit les assauts des démagogues qu’il perd en clarté, et que la communication entre les hommes s’altère. Que ce soit en s’affadissant ou en se boursouflant, Ezra Pound affirmait que « si la littérature d’une nation décline, cette nation s’atrophie et périclite », puisque si « Rome s’éleva avec la langue de César, d’Ovide et de Tacite. Elle déclina dans un ramassis de rhétorique, ce langage des diplomates « faits pour cacher la pensée », et ainsi de suite. » Quant au journalisme, il ne revêtait à ses yeux qu’une fonction de lobotomie générale : « Chaque matin une nouvelle vague d’obscurantisme et de mélasse a été répandue sur la pensée du monde par les journaux. »

« Une nation qui ne nourrit pas ses écrivains n’est qu’un ramassis de barbares merdeux. La fonction sociale des écrivains est de garder la langue vivante, pour qu’elle reste un instrument précis. Les lois écrites en termes ambigus sont le paradis des hommes d’affaires véreux et un furoncle sur la nuque du peuple. »
–Ezra Pound, in « The Criterion »–

Au-delà des citations que l’on aurait pu lister ici par facilité, c’est au final toute l’œuvre d’Ezra Pound qui témoigne de son divorce avec son époque. Ses recherches sur les troubadours, sa fascination pour la civilisation chinoise antique, et même pour la Rome antique, sont autant de balises qui forment un vaste cordon sanitaire entre lui et son temps. Pound était et est toujours moderne, mais au sens où la modernité s’inscrit en continuité avec le classique, et non pas en émergeant ex nihilo. Sa définition du vorticisme, en résumé, c’est l’art comme issu du maelstrom des émotions, et non pas l’art détaché de l’homme ou de l’art lui-même, bref ce n’est pas l’art ou les émotions ex nihilo comme le papier monnaie. Il n’est pas certain que ce qu’on entend au XXIe siècle par « art moderne » corresponde à l’idée que s’en faisait Ezra Pound.  Son engagement politique sous l’Italie fasciste ne fut pas un acte de folie, ni d’extrémisme politique. Son engagement politique fut la quintessence de son rejet d’un monde vautré dans les abysses d’une modernité qui n’avait rien à voir avec la sienne, mais tout avec la décadence.

De là proviennent les choix artistiques d’Ezra Pound qui peuvent paraître surprenants ou contradictoires. À Pasolini qui l’interrogeait sur son courant pictural favori, Pound rappelait qu’il avait une préférence pour la peinture du quattrocento, ce qu’on peut déjà trouver en feuilletant les textes compilés dans Je rassemble les membres d’Osiris. De la même manière, sa fascination pour l’antiquité chinoise et leur sagesse renferme une quête non pas tant de la modernité que d’une certaine universalité. Serge Latouche le rangea à juste titre parmi les précurseurs de la décroissance dans son anthologie du même nom ; le mépris de Pound envers l’usure, le pouvoir de l’argent, transparaît dans la globalité de son œuvre, et il la jugeait comme la genèse de toute corruption et décadence culturelle. L’Usure, en tant qu’elle symbolise chez Pound la chrématistique – soit l’enrichissement sans cause – mais aussi le pouvoir capitaliste. Ezra Pound n’était pas marxiste, mais sa critique rejoint légitimement celles exprimées de tous bords politiques en son temps contre l’avènement d’une « civilisation des machines » où la valeur d’un homme se mesure bien en numéraire et non pas selon sa vertu. Si on veut par ailleurs s’amuser à dresser des parallèles, on peut relever que l’Usure chez Pound recouvre la même symbolique que le Pouvoir chez Pasolini, et réciproquement. Usure et nouveau Pouvoir, chez les deux auteurs, ont pour fonction de manipuler et déformer la vie « nationale-populaire », mais aussi d’uniformiser cultures nationales et particularismes. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Pasolini et Pound pointaient les effets sur la langue : tous deux estimaient qu’ « une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée », dont que le langage est le symptôme le plus visible. Pasolini, qui se montrait d’ailleurs hostile à Ezra Pound et sa poésie à cause de son engagement idéologique en faveur du fascisme, revint sur sa position : l’entretien qu’il obtint auprès de Pound est édifiant en ce qu’il révèle à quel point ces deux poètes que tout semle politiquement opposer sont en fait quasi jumeaux. « Stringo un patto con te », Ezra Pound, lança Pasolini après avoir lu un extrait des Cantos. D’ailleurs, dans ses Essais sur la littérature et l’art, Pasolini finit par justifier l’adhésion de Pound au fascisme : « Pound bavarde dans le cosmos. Ce qui le pousse là-haut avec sa charmante écholalie est un trauma qui l’a rendu parfaitement inadaptable à ce monde. Le choix du fascisme fut pour Pound soit un moyen de masquer sa propre inadaptabilité, soit un alibi pour se faire croire actuel. En quoi cela constitua un trauma ? Dans la découverte d’un monde paysan à l’intérieur d’un monde industrialisé ; de plusieurs décennies en avance sur l’Europe, Pound a compris, avec une précocité anormale, que le monde paysan et le monde industriel sont deux réalités inconciliables : l’existence de l’un signifie la mort (la disparition) de l’autre. » Cela est sans doute à rattacher à ce qu’Ezra Pound notait dans Les Écrits Nouveaux en 1921 : « La féodalité, elle, reconnaissait qu’un homme était une valeur pour son seigneur ; mais les gouvernements modernes ne reconnaissent pas cela. On doit vraiment payer l’homme pour être citoyen ; être citoyen romain était un privilège, être citoyen moderne est une calamité. » Le fascisme de Pound, que Pasolini percevait initialement comme un acte bêtement fasciste et purement fasciste devint ensuite un moyen selon lui pour concilier la contradiction entre progrès et développement ou, pour reprendre la thèse de Karl Polanyi, une résistance face à l’émiettement de la société dont Pound était contemporain. Que Pasolini ait pu changer radicalement d’opinion au sujet de Pound, du mépris à une admiration non feinte, peut aussi expliquer pourquoi le fameux entretien est devenu difficile à obtenir, surtout auprès d’instituts portant le nom de Pasolini.

« La culture, la culture au plus haut sens du terme, a existé. Une ère d’infamie, celle de l’usure et de l’hyper-usure du racket monétaire, a existé et n’est toujours pas éradiquée d’une Europe minée par la maladie. »
–Ezra Pound, in « La Kulture en abrégé »–

À la fin de sa vie, s’enfermant dans le silence, Pound était indifférent à ce qui pouvait se passer au-dehors de chez lui. L’hommage d’Olson à Spolète qui croyait pasticher le talent déployé dans les Cantos ne provoqua qu’un silence gêné de la part du poète, et commença à disparaître du paysage. Les nouveaux avant-gardistes qui se réclamaient de lui ? Il en ignorait tout, et ne voulait pas les connaître non plus. Le sémillant Ezra Pound a dorénavant laissé la place à un vieux sage converti au scepticisme. À Pasolini qui se montrera insistant sur la question des néo-avant-gardistes se réclamant de lui, il rétorquera : « Je ne serais pas dans la position de voir clairement ce qui se passe dehors, à la lumière du néon du nouveau monde, des nouveaux avant-gardistes, qui j’espère comprendront et pardonneront au vieil Ezra de ne pouvoir les voir. » À une journaliste venue l’interroger chez lui à Venise, refusant de répondre à ses questions et lui donnant la sensation de divaguer, il lancera être arrivé trop tard à l’âge du doute, et marmonnera une forme d’abjuration des Cantos qu’il jugera « très mauvais ». Au crépuscule de sa vie, Ezra Pound s’emmura à l’intérieur de lui-même. Les choses du monde ne l’intéressèrent plus, pas plus que sa propre œuvre, ou tout du moins était-ce ce qu’il faisait volontiers croire. Dans Guide to Kulchur, il écrivait que « L’homme est un organisme hyper-compliqué. S’il est voué à l’extinction, il disparaîtra par désir de simplicité. » Dire que Pound s’était éteint par désir de simplicité est partiellement inexact, mais ce qui est certain, c’est qu’il s’était bel et bien éteint à un moment de sa vie, et que cette extinction fut désirée si l’on en juge par ses rebuffades à Pasolini et aux journalistes venus s’entretenir avec lui. Pound ne s’était probablement pas éteint par désir de simplicité, mais par lassitude.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s