Que faire d’Ezra Pound ?

« Pound fasciste ! Pound raciste ! », voici l’incantation magique de bien des gens à l’endroit d’Ezra Pound – en tout cas pour les quelques-uns assez instruits pour connaître son existence. Ce fut aussi la position de Pasolini, jusqu’à sa fameuse entrevue avec l’auteur des Cantos après laquelle il changea radicalement d’opinion, changement symbolisé à tout jamais par la fameuse paraphrase : « stringo un patto con te, Ezra Pound » (« Je passe un pacte avec toi, Ezra Pound »). Nous aussi, nous passons un pacte avec Ezra Pound, parce que contrairement à tous les hululements furieux qui se mettent en route dès qu’un malheureux ose braver la damnatio memoriae qui frappe toujours Pound, nous appréhendons un auteur pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il devrait ou ne devrait pas être.

Ezra Pound était fasciste, c’est indéniable, et il n’y a pas lieu de se fatiguer à démontrer le contraire. Il l’a été, comme l’ont été la moitié des intellectuels de son époque, et il l’a été pour des raisons purement politiques et non pas raciales ou nauséabondes. Le fascisme de Pound a été posément cerné par Pasolini : « Le choix du fascisme fut pour Pound soit un moyen de masquer sa propre inadaptabilité, soit un alibi pour se faire croire actuel. En quoi cela constitua un trauma ? Dans la découverte d’un monde paysan à l’intérieur d’un monde industrialisé ; de plusieurs décennies en avance sur l’Europe, Pound a compris, avec une précocité anormale, que le monde paysan et le monde industriel sont deux réalités inconciliables : l’existence de l’un signifie la mort (la disparition) de l’autre. » Un héritage poétique, littéraire, et politique fort embarrassant que représente Pound, au point que d’incroyables efforts sont déployés pour le faire passer pour un auteur mineur. On passera sur les tentatives pitoyables de Jacques Darras de rendre son Canto sur l’Usure illisible, entre deux déclarations imbéciles sur le sujet ; Lucas Hees s’est déjà chargé de son cas dans Moi, Ezra Pound, déjà pendu par les talons à Milan. En Italie, on devrait faire preuve d’une sévérité exemplaire contre ces gardiens du temple prétendument pasoliniens qui font leur possible pour dissimuler la fameuse entrevue comme un secret de famille honteux dont on espère qu’il sera un jour définitivement oublié (même la pompeuse traduction française des Cantos dirigée par Yves di Manno évitera soigneusement de mentionner l’entrevue dans les annexes de l’ouvrage). Que la Rai la rayât de ses archives disponibles sur la Toile est une chose, que l’Institut Pasolini de Bologne refuse d’en permettre la consultation ailleurs que sur place (et sans reproduction, au sens large, possible !) touche en revanche à la nodocéphalie des plus grotesques. Bien sûr, ces gens-là ne vous disent pas non, ils vous font juste part des conditions de sollicitation de leur fonds d’archives, un peu comme un commercial use d’éléments de langage pour ne pas mécontenter un client. La réputation, ça compte.

Mais qu’Ezra Pound fut fasciste, ardemment fasciste, ne constitue en aucun cas une raison pour le mettre à l’Index. La morale n’a rien à faire dans les affaires littéraires ; si l’on doit juger d’une bonne ou d’une mauvaise œuvre, c’est par rapport à ses qualités intrinsèques, et non pas autre chose. Or, l’œuvre d’Ezra Pound, comme lui-même, s’inscrit à un moment historique précis avec lequel ils ont fait corps. Un auteur est un bloc qu’il constitue avec lui-même et son œuvre, et le moment historique dont il est contemporain exerce une influence certaine sur lui et son écriture. Mais avoir été fasciste, et déconsidérer Ezra Pound et son œuvre pour cet engagement relève d’une attitude encore plus fasciste que celle qui fut la sienne, parce qu’elle revient à imposer une hiérarchie intellectuelle et culturelle non pas fondée sur des qualités ou absences de qualités intrinsèques de l’œuvre ou du propos poundiens, mais bel et bien sur la morale, sur une morale petite-bourgeoise qui consiste à se construire des opposants factices, quitte à en venir à la conservation de momies, pour justifier ses propres dérives. Ezra Pond fut fasciste, antisémite, c’est un fait, mais aussi cruelle et cynique que puisse être cette vérité qu’il nous faut admettre, il ne le fut pas plus qu’on ne pouvait l’être de son temps, et le juger à l’aune du manichéisme du XXIe siècle tient autant de l’anachronie que du contresens. D’ailleurs, lui-même reconnut à Ginsberg en 1965 que « la pire erreur [qu’il ait] commise a été ce stupide préjugé banlieusard, l’antisémitisme. »Supprimer Pound revient à supprimer sa littérature et ses idées, or « la décadence d’un royaume se montre à mesure qu’on supprime les idées ; on calcule cette décadence par le degré de cette peur. » Nous devrions au contraire nous interroger ce que signifie cette combine douteuse de timocrates de salon consistant à déclarer comme « barbare » tout ce qui ne rentre pas dans leur conception très personnelle de ce qui serait bon ou mauvais. Ezra Pound y répondait en fait déjà : « l’opposition à une idée vient ou de la peur, ou d’une haine barbare » et elle « est celle qu’éprouvent les tyrans ». Ce faisant, ils en viennent eux-mêmes à engendrer un type de barbarie, une barbarie moutonnière où le critère du Bien est celui du berger. N’oublions pas que « les privilégiés luttent pour les privilèges, c’est-à-dire pour une injustice profitable. » Auxéméry avait parfaitement raison de signaler que « Faute de pouvoir opposer des idées vraiment fortes aux idées de Pound qu’elle est impuissante à déclarer fausses, la démocratie choisit de les tenir pour folles. »

« Je passe un pacte avec toi, Ezra Pound.
Je te déteste depuis trop longtemps.
Je viens à toi comme un enfant élevé qui a eu un père à la tête dure.
Je suis assez grand maintenant pour me faire des amis.
C’est toi qui as taillé le bois.
Maintenant il est temps d’abattre la nouvelle forêt ensemble.
Nous n’avons qu’une seule tige et une seule racine.
Que les rapports soient rétablis entre nous. »
-Pier Paolo Pasolini, in Un’ora con Ezra Pound-

D’ailleurs, il faudrait parler du fascisme de Pound, parce qu’il n’a pas grand-chose à voir avec la réalité du fascisme. Pound était moderne, moderniste, mais au sens où la modernité artistique et culturelle ne peut qu’être issue de la matrice du classicisme, et non pas dans la tabula rasa dogmatique du passé. Car si « La tradition culturelle, c’est la beauté que l’on sauvegarde et non pas des chaînes contraignantes », Ezra Pound se défiait des Futuristes, artistes du régime mussolinien : « Les machines ne sont pas littéraires ou poétiques, la volonté de les poétiser ne vaut rien. […] L’homme mécanique de la fiction futuriste est un faux pastoral, il ne peut pas plus combler la littérature que l’homme bucolique. » Ezra Pound ne voulait pas d’homme nouveau, et quoique puissent en dire les tartuffes qui s’autoproclament docteurs en des matières dont ils ignorent tout, c’est l’homme nouveau qui constitue l’essence du fascisme. Ezra Pound n’était pas non plus Julius Evola, c’est-à-dire un fasciste qui estimait que le fascisme n’allait pas assez loin, ni un traditionaliste acharné. « Ce que tu aimes bien demeure, le reste est déchet / Ce que tu aimes bien ne te sera pas arraché / Ce que tu aimes bien est ton véritable héritage / À qui est le monde, à moi, à eux, ou bien n’est-il à personne ? »Ezra Pound voulait une culture moderne en tant qu’elle s’inscrivait dans un héritage culturel dont elle serait capable d’incarner un renouveau, et non pas une créature auto-engendrée. Pour la même raison, il méprisait les naturalistes et Mauberley est un étendard poundien en matière de modernité antimoderniste : « Cet âge exigeait son masque de plâtre, / Non d’albâtre, en prise rapide, / Une prose de cinéma, / Non la sculpture des rimes ». Au sens du fascisme tel qu’il est vraiment, Pound n’est donc pas fasciste. Son adhésion en parole et en apologies pour Mussolini se cantonne à un projet politique qui concerne l’Usure, cette mère pourrie qui gangrène les civilisations et dont il disait que « seul le scalpel du fascisme » pourrait nous sauver. En employant une image si forte, Ezra Pound démontrait sa connaissance de la violence fasciste. Cependant, personne ne pourra jamais comprendre pourquoi son adhésion au fascisme fut logique sans comprendre dans quoi elle s’inscrit au niveau historique. L’adhésion au fascisme de Pound ne fut rien d’autre qu’une réaction, une réaction proportionnée aux forces réactionnaires – qu’il recouvrait sous la dénomination d’Usure ou d’usurocratie – qui mettaient en œuvre l’émiettement des peuples. En cela, il fut pleinement participant au moment historique qu’il vécut. Ezra Pound n’est pas la bête immonde, et juger son action politique à l’aune des œillères manichéennes que nous portons à l’heure du triomphe total du Progrès est la pire des idioties à commettre. « Le Paradis, voilà quoi j’ai tenté d’écrire / Ne bougez pas / Laissez parler le vent / Le paradis est là / Que les dieux pardonnent ce que j’ai fait / Que ceux que j’aime tentent de pardonner ce que j’ai fait. »

Nous détestons Ezra Pound depuis trop longtemps. En paraphrasant l’un des Canto par le fameux « stringo un patto con te, Ezra Pound » ; Pasolini n’a-t-il pas, après tout, racheté les fautes de Pound ? Nous sommes désormais assez grands pour devenir amis avec lui, parce que comme le disait Pasolini : « le passéiste célèbre les cicatrices, le révolutionnaire les rouvre pour guérir l’avenir ».

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