Justine n’a pas donné naissance à Juliette en un jour

 

Nous avons appris la disparition de Dominique Dussidour, autrice du récent « Sade romancier » paru le 12 Avril 2019. Elle avait contribué à notre numéro consacré au Divin Marquis par un article sur les deux grandes figures sadiennes que sont Justine et Juliette que nous mettons en ligne en hommage  :

 

On ne naît pas Juliette, on le devient. Quand Juliette voit le jour, sa sœur Justine a dix ans d’existence romanesque. Magie de la fiction : c’est Juliette qui est l’aînée. Sade n’a pas écrit une préJuliette, une Juliette et une Nouvelle Juliette comme il a écrit Les Infortunes de la vertu(en détention à la Bastille en 1787), Justine ou les Malheurs de la vertu (1791) et La Nouvelle Justine (1797). L’Histoire de Juliette ou les Prospérités du viceest de suite la version définitive. Dès sa première apparition sur la page blanche Juliette bénéficie de l’expérience littéraire de sa cadette.

Dans sa préface aux Infortunes de la vertu (1945) Jean Paulhan écrit : « Il existe un curieux livre de Crébillon, les Lettres de la marquise de M., où la tendresse et la jalousie, le besoin d’amour et les regrets, le désir et la coquetterie sont peints avec une grande finesse sans que le lecteur, à aucun instant, sache à coup sûr si la marquise et le comte ont couché ensemble. Mais Les Infortunes de la vertu c’est tout le contraire. Et les coucheries très diverses, très involontaires de Justine nous sont montrées dans le plus grand détail sans que jamais, au grand jamais, nous soupçonnions désir, amour, horreur, indifférence ce que peut bien éprouver notre héroïne. De vrai, c’était difficile à dire. Et Sade le sait trop. Il le sait trop parce que Justine c’est lui [c’est moi qui souligne]. »

Vint Madame de Sade écrit par Mishima en 1969. Dans l’acte III elle conteste cette identification du personnage à l’auteur : « Vous rappelezvous, ma mère, la phrase que j’ai prononcée lorsque nous nous sommes querellées si honteusement dans ce salon, il y a dix ans ? J’ai dit, en imitant Mme de SaintFond : ‘‘Donatien, c’est moi !’’ […] C’était une erreur. Je m’étais bien trompée. J’aurais été plus proche de la vérité si j’avais dit : ‘‘Justine, c’est moi ‘‘ [je souligne à nouveau]. »

On se bouscule pour être Justine et personne pour se sublimer en Juliette ! Un personnage intrépide, flamboyant, assez avisé pour satisfaire d’un seul élan et avec autant de brio le plaisir sexuel et l’ascension sociale… Sade se désole encore de tant d’aveuglement et d’ingratitude de la part de ses lecteurs. Croyaient-ils lire un exposé de contre-morale — ou de morale, c’est pareil — ou un ouvrage de philosophie ?  Si Mme de Sade était aussi bonne lectrice qu’on le dit que n’a-t-elle médité sur cette note de l’auteur en bas d’une page de L’Histoire de Juliette : « Remercieznous, mesdames, et imitez nos héroïnes [Juliette et Mme de Clairwil], c’est tout ce que nous vous demandons ; car votre instruction, vos sensations et votre bonheur sont en vérité le seul but de nos fatigants travaux ; et si vous nous avez maudits dans Justine, nous espérons que vous nous bénirez dans Juliette » ! Dès lors, n’aurait-elle pas eu à cœur de s’écrier : « C’était une erreur. Je m’étais bien trompée. J’aurais été plus proche de la vérité si j’avais dit : Juliette c’est moi » ?

C’est faire injure à Sade romancier ou tout ignorer de l’art du roman que d’identifier l’auteur à un personnage. Ce n’est pas que Sade n’est pas Justine, il l’est – Paulhan et Mishima ont raison. Mais ce n’est pas pour autant qu’il n’est pas Juliette, il l’est également. Il est au-dedans des deux sœurs (il les expérimente) et hors d’elles (il les envisage à distance). Il est Justine comme il est Juliette comme il est Mme de Clairwil, la princesse Olympe Borghese, le ministre Saint-Fond et M. de Noirceuil, la Durand et la Duvergier… Mieux : il est l’hôtel particulier de la Société des Amis du crime et les auberges napolitaines, le temple d’Apollon et l’asile de fous de Salerne. Encore mieux : il est la clé du trésor du Vatican, le cratère de l’Etna…

Chaque personnage qu’il crée, chaque lieu qu’il décrit, chaque situation qu’il met en scène, pas une phrase où il n’est pas. N’a-t-il pas écrit chaque mot de Juliette comme Cézanne a peint chaque centimètre carré de chaque SainteVictoire ?

À la toute fin de La Nouvelle Justine, l’héroïne, fraîchement évadée de la prison de Lyon, a décidé de regagner Paris « dans l’espoir d’y rejoindre sa sœur » qu’elle n’a pas revue depuis une dizaine d’années. Or justement, dans les environs ô combien feuilletonesques de l’Essonne, Juliette avance à sa rencontre. Elle reconnaît Justine au premier regard. Scène de retrouvailles sans grande émotion de la part de Juliette. La dame élégante, Juliette devenue Mme de Lorsange, conduit la vagabonde sans feu ni lieu, Justine, dans son château. Celle-ci lui raconte alors son histoire – c’est le roman des Malheurs de la vertu écrit à la troisième personne. Le récit à peine achevé, Les Prospérités du vice est à l’approche : « On passe dans un salon délicieux. La compagnie [les amis de Juliette] se place sur des canapés ; Justine ne prend qu’une chaise ; et Juliette, au fond d’une ottomane, commence ses récits … »

Fin de La Nouvelle Justine. Début de L’Histoire de Juliette, chassé-croisé entre les récits des deux sœurs.

Reprenant au même point de départ que Justine, leur enfance, Juliette mène son récit à la première personne : « Le passé m’encourage, le présent m’électrise, je crains peu l’avenir […] ce n’est que par des forfaits que la nature se maintient, et reconquiert les droits que lui enlève la vertu. Nous lui obéissons donc en nous livrant au mal ; notre résistance est le seul crime qu’elle ne doive jamais nous pardonner. Oh ! mes amis, convainquonsnous de ces principes : dans leur exercice se trouvent toutes les sources du bonheur de l’homme. »

L’Histoire de Juliette reste cependant incluse dans La Nouvelle Justine avec quoi elle forme un seul ensemble romanesque puisque les dernières pages vont renouer avec le récit de Justine : « C’est ainsi que Mme de Lorsange [Juliette] termina le récit de ses aventures, dont les scandaleux détails avaient arraché plus d’une fois des larmes bien amères à l’intéressante Justine […]. »

Le roman conclut par la mort de Justine foudroyée par un éclair après que les libertins l’ont poussée hors du château sous un violent orage afin de vérifier si le Ciel, doté de sa divine majuscule, l’épargnera. Il ne l’épargne pas : le ciel est athée, CQFD. S’ensuit le triomphe allegro des libertins : « Allons, mes amis [dit Noirceuil], réjouissonsnous, je ne vois dans tout cela que la vertu de malheureuse : nous n’oserions peutêtre pas le dire, si c’était un roman que nous écrivissions. — Pourquoi donc craindre de le publier, dit Juliette, quand la vérité même arrache les secrets de la nature, à quelque point qu’en frémissent les hommes ? La philosophie doit tout dire. »

Les libertins des romans de Sade, hommes ou femmes, sont donnés d’emblée tels qu’ils sont, sans capacité de remords ni de repentir. Justine, de son côté, persévère en sa vertu dans les trois versions. Seule Juliette « devient » qui elle est, ce n’est à la portée d’aucun autre personnage des romans de Sade. Reprenons son histoire. Le rideau s’est donc à nouveau ouvert sur la mort du père. Leur pension au couvent de Panthemont où elles étaient élevées n’étant plus payée, les deux sœurs en sont chassées malgré l’amitié amoureuse que l’abbesse Mme Delbène porte à Juliette. Celle-ci s’interroge : « Juliette pauvre ou Juliette riche formaitelle deux créatures différentes ? » À l’opposé de sa sœur qui choisit de se placer comme servante et de rester « Justine pauvre » (et non pas « Justine vertueuse »), elle décide qu’elle sera « Juliette riche » (et non pas  « Juliette libertine ») — l’analyse socio-économique des romans de Sade reste à faire.

L’histoire de Juliette est celle d’une initiation au libertinage mis par elle au service de son désir de s’élever dans la société, suivie de son émancipation. Avoir des dispositions pour le libertinage ne suffit pas. Si Juliette veut devenir riche elle doit apprendre à faire commerce d’elle et de son corps, seule monnaie d’échange à sa disposition. Son initiation est le fait de personnages qu’elle rencontre au début du roman : Mme Delbène, M. de Noirceuil, le ministre Saint-Fond, Mme de Clairwil. Ils ont en commun les principes et les pratiques du libertinage dont ils l’instruisent : non-existence de Dieu, de l’âme, de la faute originelle, de l’Enfer, nécessité du crime pour se conformer aux vues de la Nature, néant de la vertu individuelle dans une société corrompue, supériorité de l’intérêt personnel sur l’intérêt général. Juliette les écoute sagement discourir. Elle interrompt, questionne, s’étonne, parfois rechigne avant d’approuver les principes et d’accepter les pratiques. Élève modèle, elle découvre la variété inépuisable des plaisirs possibles et la jouissance qu’il y a à transgresser les valeurs sociales, familiales, religieuses — destin opposé à celui de Justine qui n’a éprouvé aucune jouissance d’aucune sorte dans le masochisme (elle aurait pu).

Les histoires de Justine et de Juliette se déroulent dans des espaces-temps romanesques différents. Le récit de Justine avance selon un mouvement horizontal uniforme qui ne fait que la reconduire du même au même : qu’elle soit victime d’un moine, d’un brigand, d’un comte ou d’un faux-monnayeur, ses infortunes, si diverses soient leurs réalisations, sont égales. Sa vertu ne lui est d’aucun secours romanesque. Elle n’est pas plus vertueuse à la fin qu’au début du roman, nulle révélation mystique ne la secoue. Son histoire est celle d’une persévérance individuelle dans le Bien qui n’aurait sans doute pas laissé de traces profondes dans la littérature sans la proximité de Juliette.

L’histoire de Juliette n’est pas le verso de l’histoire de Justine, le récit des prospérités du vice n’est pas l’envers (encore moins le revers) du récit des malheurs de la vertu. Juliette progresse par une suite de bonds en avant et d’accélérations qui induisent une évolution de son personnage. Sa trajectoire est une ligne ascendante, chaque partenaire lui fait rencontrer un partenaire plus haut placé dans l’échelle sociale, elle-même s’élevant parallèlement. De l’initiation à l’émancipation, elle franchit des degrés dans la liberté et dans le crime. Bénéficiant, via Sade, de l’expérience de sa sœur, Juliette est l’accomplissement romanesque de Justine.

De nombreuses figures féminines interviennent dans l’histoire de Juliette. Leur amitié se fonde sur la pratique commune du libertinage avec leurs homologues hommes ou femmes et sur des relations amoureuses entre elles. Si le libertinage mixte leur fait tenir les mêmes discours que les hommes sur la non-existence de Dieu, de l’âme, etc., leurs relations spécifiques sont à l’origine de discours sexués contre une société qu’on peut qualifier de patriarcale même si elles n’emploient pas ce terme. À noblesse égale, leur statut reste inférieur à celui des hommes. Elles ne disposent ni de leur pouvoir ni de leurs fortunes. Conséquence remarquable, elles bénéficient d’une plus grande liberté : pas d’ennemis politiques dont il faut se défier, pas de train de vie ruineux pour maintenir son rang, pas de décalage entre la personne publique et la personne privée. Jamais elles ne critiquent les femmes en tant que telles, seulement les valeurs de chasteté, fidélité, dévotion, dévouement que la famille, l’école et l’Église leur imposent et que la société détourne à son profit afin d’obtenir d’elles une complète docilité. Leurs relations entre elles diffèrent de leurs relations avec les hommes : elles n’excluent ni la tendresse ni l’ironie ; le plaisir qu’elles éprouvent n’exclut pas qu’elles en donnent en retour. Logique romanesque oblige : ces qualités n’empêcheront pas Juliette de les assassiner les unes après les autres, tel est le sort qui attend Mme de Donis, Mme de Grillo, Olympe Borghèse et Mme de Clairwil. Seule la Durand arrivera saine et sauve à la fin du roman. (Mme Delbène se sera prudemment cloîtrée dans son couvent.)

Deux personnages féminins, au dérobé des alcôves où sourcent de clairs ruisseaux, ont confié à Juliette le secret de leur bien-jouir. Mme Delbène lui a dit : Tu ne jouiras pas si tu ne jouis pas de tout, Mme de Clairwil lui a dit : Tu ne jouiras pas si tu ne sais pas que tu jouis. Juliette les a écoutées. Elle a mis en pratique le secret de ses amies : elle a joui de tout, elle a su qu’elle jouissait — mais après ? Ces secrets-là ne lui étaient rien car ils n’étaient pas les siens. Là commence son émancipation. Son secret à elle, auprès de qui elle l’a découvert, le roman ne le dit pas. Ni quel âge elle avait. Passade d’un grand soir ou d’un petit matin, un tel secret se révèle par hasard, presque par inadvertance. Demeure de prince ou petit hôtel par-delà les barrières, elle oublierait où, elle l’a oublié. Homme ou femme, jeune ou vieux, elle oublierait qui, elle l’a oublié. Il s’est inscrit dans son souffle, elle le convoque à volonté.

Le voici, transmis par elle à la comtesse de Donis : « Soyez quinze jours entiers sans vous occuper de luxures, distrayezvous, amusezvous d’autres choses ; mais jusqu’au quinzième ne laissez pas même d’accès aux idées libertines. Cette époque venue, couchezvous seule, dans le calme, dans le silence et dans l’obscurité la plus profonde ; rappelezvous là tout ce que vous avez banni depuis cet intervalle, et livrezvous mollement et avec nonchalance à cette pollution légère par laquelle personne ne sait s’irriter ou irriter les autres comme vous. Donnez ensuite à votre imagination la liberté de vous présenter, par gradation, différentes sortes d’égarements […] surtout ne précipitez pas vos mouvements ; que votre main soit aux ordres de votre tête et non de votre tempérament. Sans vous en apercevoir, des tableaux variés que vous aurez fait passer devant vous, un viendra vous fixer plus énergiquement que les autres, et avec une telle force, que vous ne pourrez plus l’écarter ni le remplacer. L’idée, acquise par le moyen que je vous indique, vous dominera, vous captivera ; le délire s’emparera de vos sens, et vous croyant déjà à l’œuvre, vous déchargerez comme une Messaline. Dès que cela sera fait, rallumez vos bougies, et transcrivez sur vos tablettes l’espèce d’égarement qui vient de vous enflammer, sans oublier aucune des circonstances qui peuvent en avoir aggravé les détails ; endormezvous sur cela, relisez vos notes le lendemain, et en recommençant votre opération, ajoutez tout ce que votre imagination, un peu blasée sur une idée qui vous a déjà coûté du foutre, pourra vous suggérer de capable d’en augmenter l’irritation. Formez maintenant un corps de cette idée, et, en la mettant au net, ajoutezy de nouveau tous les épisodes que vous conseillera votre tête. Commettez ensuite, et vous éprouverez que tel est l’écart qui vous convient le mieux, et que vous exécuterez avec le plus de délices. Mon secret, je le sens, est un peu scélérat, mais il est sûr, et je ne vous le conseillerais pas si je n’en avais éprouvé le succès. »

L’art d’écrire comme déclinaison de l’art d’aimer, nul autre qu’un personnage de fiction n’aurait su mieux le préserver afin de nous le transmettre.

 

Par Dominique Dussidour

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