Serge Latouche : « Les institutions politiques que nous avons sont plus coercitives que jamais »

Philosophe, économiste, animateur de la Revue du MAUSS, Serge Latouche est la figure de proue de la décroissance et son principal théoricien. Après ses essais comme La Mégamachine (La Découverte – MAUSS), Survivre au développement : De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative (Mille et Une Nuits), il a entamé en 2016 une collection nommée Les Précurseurs de la Décroissance (Le passager Clandestin) qui connaît aussi une déclinaison italienne. Il nous a sympathiquement accordé un entretien au sujet des rapports entre décroissance et modernité.

Dans Les dangers du marché planétaire, ainsi que dans votre article Decostruire l’economia (« Déconstruire l’économie »), vous pointez les conséquences de la modernité, qui est pour vous synonyme de capitalisme, marché, croissance, etc. La décroissance requiert-elle une part d’antimodernisme ?

La formule « antimodernisme », je ne l’assumerais pas. Je dirais que la décroissance implique une critique de la modernité, ce qui ne veut pas dire un rejet de la modernité. Les aspirations de la modernité, en particulier les aspirations d’émancipation, nous les portons. Ce qui différencie peut-être ce que certains appellent la décroissance de droite de la décroissance de gauche. Comme vous le savez, un des très bons livres qui a été fait sur la décroissance a été écrit par Alain de Benoist, qui est le théoricien de la Nouvelle Droite. Ce qui nous différencie peut-être, c’est ce rapport critique à la modernité. Ce que nous critiquons dans la modernité, c’est l’illimitation qui est à la base du système de la société de croissance, le mythe du progrès bien sûr, en revanche, les aspirations à l’émancipation de l’homme par rapport à la transcendance, à la révélation et à la tradition, nous les assumons complètement.

Dans l’article que vous évoquez, « Déconstruire l’économie », je précise bien que j’utilise effectivement dans les conférences et dans les textes « capitalisme », « économie de marché », « économie » tout court même, « croissance », « modernité », etc. comme si c’était la même chose. Bien évidemment, je sais bien que ce n’est pas exactement la même chose, mais en les utilisant un peu l’un pour l’autre, il y a derrière une thèse, ou un certain nombre de thèses – je pense en particulier qu’il n’y a pas d’économie en dehors du capitalisme ; l’économie est une invention du capitalisme, et le capitalisme est une invention de l’économie, les deux apparaissent ensemble. Pour quelqu’un comme Karl Polanyi, cela paraîtrait sans doute hérétique. C’est la thèse que je défends dans différents livres, comme L’invention de l’économie, qui est pour moi le livre le plus important.

À propos de l’essai d’Alain de Benoist que vous mentionnez, ce dernier y définit l’idéologie du progrès comme étant le fait de croire que ce qui est possible est nécessaire. Est-ce que vous souscrivez à cette définition ?

Je ne sais pas si je le dirais comme cela. On peut reprendre les fameuses lois du progrès technique formulées par Ellul, mais avant lui ça avait été formulé aussi : tout ce qu’il est possible de faire sera fait. Comme le disait un savant, « je ne sais pas si on peut faire faire des enfants aux hommes, si les hommes peuvent même accoucher, mais ce que je peux vous dire, c’est que si c’est possible, on le fera ! » Cela est évidemment typique de l’idéologie du progrès, de la technique.

En tant que décroissant, l’affrontement avec les tenants de la mondialisation, du Marché, du capitalisme, se déroule aussi sur le champ lexical. La plus grande difficulté n’est-elle pas dans la recherche de moyens de résister face à un vocabulaire qui est positif en parlant de progrès, de modernité, de bien-être, de consommation, etc. ?

Bien évidemment. La première chose que les gens bien-pensants disent, c’est « la décroissance, c’est bien gentil et vous avez peut-être raison, mais avec un mot aussi négatif vous n’aurez aucun succès ! Il faut être positif ! » C’est assez incroyable, pourquoi ce serait négatif au fond ? Il y a dans la décroissance la même racine que le mot croître et crue ; lorsqu’il y a crue d’un fleuve, tout le monde aspire à la décrue. Personne ne va dire que la décrue est négative et non souhaitable. Si le fleuve de l’économie a tout envahi, il est évident que sa décrue est souhaitable. Par conséquent, la décroissance n’est pas forcément négative d’une part – elle ne l’est que si on est un idolâtre de la croissance – et d’autre part, si nous avons choisi ce slogan, c’est parce qu’il est nécessaire de casser la langue de bois du développement durable, qui est un bel oxymore. Tous les discours peuvent chercher de gentils mots, mais comme le dit mon ami Paul Ariès, la décroissance est un mot-obus, ça choque. Après, nous expliquons ce que nous voulons : une société d’abondance frugale, de prospérité sans croissance, comme le dit mon collègue Tim Jackson, ou de sobriété heureuse, comme le dit Pierre Rabhi.

Dans vos ouvrages, notamment La Mégamachine et Les dangers du marché planétaire, vous analysez l’impact sur la souveraineté populaire de la mondialisation, l’anéantissement de la citoyenneté et l’absorption du politique par l’économique. Pourrait-on dire que, sous l’effet de la mondialisation, il y aurait en fait un « vide du pouvoir législatif ou exécutif, pas un vide du pouvoir de direction, ni, enfin, un vide du pouvoir politique dans n’importe quel sens traditionnel ; un vide du pouvoir en soi », pour citer Pasolini, bref que le pouvoir réel agit ailleurs ?

Absolument. Les instances, les institutions politiques que nous avons – gouvernement, administrations, préfets, etc. – sont plus coercitives, plus pesantes que jamais, au point que l’on peut parler d’une forme de totalitarisme. Mais elles n’ont qu’un pouvoir d’exécution, c’est-à-dire de faire exécuter, de nous exécuter. Elles sont les marionnettes entre les mains de cette mégamachine techno-économique et transnationale. Nous le voyons bien quand on élit un président qui déclare : « Je n’ai qu’un seul ennemi : la finance » et qui nous file ensuite Macron entre les pattes, l’homme de la finance. Dans toute sa politique, il n’a rien fait pour en contrecarrer le pouvoir et d’ailleurs, à peine arrivé au pouvoir, a baissé sa culotte devant Mme Merkel et il a renoncé à réformer la gouvernance ultra libérale de l’Europe et  l’orthodoxie monétariste de la BCE et de l’euro.

Vous avez justement une très belle phrase dans La Mégamachine : « Si l’on ne peut plus faire autre chose que de gérer des contraintes, le gouvernement des hommes est remplacé par l’administration des choses, le citoyen n’a plus de raison d’être. »

Oui, ce n’est peut-être pas très original, parce que cette formule est déjà chez Auguste Comte, a été reprise par Engels, sans doute par Saint-Simon aussi. Elle a été prise dans un sens positif à l’époque, alors que pour nous, c’est le comble de l’horreur.

Dans quelle mesure pensez-vous que les questions de décroissance et de souveraineté (nationale comme populaire) doivent-elles s’articuler pour présenter une alternative à l’ère du management où on ne jure que par la mondialisation et l’économicisme ?

J’avoue que cette question m’embarrasse, parce que je n’utilise jamais, et je crois que vous aurez du mal à trouver dans mes travaux le mot « souveraineté ». Peut-être que la chose est présente d’une certaine façon, mais cela ne fait pas partie de mes catégories de pensée. Je n’ai jamais vraiment bien compris ce que cela signifiait, finalement. C’est une case vide de mon système, lequel est ma foi très bien garni cependant.

De manière purement utopique, si un homme politique comme Enrico Berlinguer parvenait au pouvoir en France ou en Italie avec un programme décroissant, comment serait-il mis en œuvre selon vous pour avoir une chance de fonctionner ?

Je ne sais pas s’il aurait pu mettre en place quoi que ce soit. Il aurait pu tenter, mais des gens qui ont tenté de changer les choses ont généralement été assassinés assez rapidement. Je pense à Allende, à Sankara, et bien d’autres. D’ailleurs, des gens bien-pensants m’ont dit que je devrais faire de la politique, j’ai répondu que oui, mais que si j’en faisais je serais assassiné ; ils m’ont répondu : « mais justement, on a besoin de martyrs ! » C’est très gentil, mais vous m’excuserez, je ne me sens pas vraiment fait pour ce rôle (rires). C’est peut-être un tort d’une certaine façon. J’ai été frappé par un texte de Gandhi, Hind Swaraj, écrit au début du XXe siècle et qui est un très beau texte, mais je ne connaissais pas ce qu’on appelait « le programme constructif ». En 1940-1941, Gandhi a écrit des thèses sur un programme constructif très intéressant, qui allait très loin, et on comprend pourquoi il a été assassiné. Gandhi est en fait l’un des plus grands cocus de l’Histoire ! Ce qu’il avait l’intention de réaliser n’a pas du tout été réalisé. Au fond, il y a eu un assassin exécutif, mais Nehru avait déjà tué le père à travers son gouvernement de technocrates progressistes et développementistes, des gens comme Amartya Sen. Si j’avais un peu de temps de loisir, j’écrirais un livre pour dénoncer l’imposture Amartya Sen.

Mais j’en reviens à Berlinguer. Dans son cas, à l’époque – soit avant l’immondialisation – ce n’était déjà plus possible. Je pense qu’il pouvait présenter ce que j’ai appelé mon programme électoral en dix points, dans Le petit traité de la décroissance sereine. En particulier, la lutte contre la mondialisation, c’est-à-dire démondialiser soit relocaliser. En ce qui concerne l’Italie, c’est d’abord mettre un frein à la destruction du local ; ce n’est pas seulement relocaliser, c’est arrêter la fuite des entreprises en Roumanie ou en Chine. Arrêter le jeu de massacre à l’échelle planétaire qu’on appelle maintenant la mondialisation. Reconvertir les énergies – c’est un volet écologique ; on savait déjà depuis le premier rapport au club de Rome qu’il y avait des limites écologiques à la croissance, en particulier sur le plan énergétique : le pétrole n’était pas illimité, ni le charbon. Il fallait reconvertir les énergies fossiles vers des énergies renouvelables, ce qui implique un grand plan de reconversion –  ce qui veut dire renoncer éventuellement à l’automobile. Évidemment, cela implique aussi de penser à transformer les gains de productivité en réduction du temps de travail, et non pas en accélérant la production. Aujourd’hui cela nécessite aussi de se réapproprier la monnaie ; à l’époque nous n’en étions pas aussi dépossédés, puisqu’elle était encore émise par une banque centrale qui pouvait se financer en émettant du papier, et non pas en étant obligée d’emprunter aux banques – même si en France c’est arrivé assez tôt, en 1973. Giscard nous a trahis non seulement en nous faisant payer un impôt colossal avec son indexation sur l’or, mais il nous a en plus étranglés en laissant la monnaie entre les mains des banques. Si la monnaie, comme le disait Aristote, est un bien commun – ce que je crois ; je ne suis pas comme les anarchistes radicaux qui veulent supprimer la monnaie, je pense qu’elle peut être un bon serviteur, mais que c’est un mauvais maître –, si elle est un bien commun donc, il ne faut pas la laisser entre les mains d’organismes privés comme les banques. Son émission et sa gestion doivent être contrôlées, au moins par des procédés démocratiques plus que par l’État lui-même.

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