Un conte de deux villes : Lovecraft/Odoïevski

Je ne crois pas aux coïncidences. Y croire serait être superstitieux et je ne le suis pas. Pourtant je ne pus m’empêcher de tressaillir en tombant inopinément (tant il est vrai que le désarroi et le malheur aussi bien que l’amour et la grâce viennent toujours d’en-haut et s’abattent sur nos frêles épaules qui ne peuvent en supporter le poids très longtemps), alors que je feuilletais un volume de Lovecraft, sur un texte intitulé La Ville sans nom. Aussitôt me revint en mémoire un récit qui portait le même titre. Je me mis alors en quête de l’ouvrage du prince Odoïevski que je savais posséder et qui renfermait cette autre Ville sans nom. Commença alors à se former dans mon esprit une étrange théorie que je crois de mon devoir de professeur, mais surtout de scientifique (car je suis tout sauf un affabulateur), d’exposer aujourd’hui au lecteur : il pourra certes n’être pas tout à fait convaincu de la justesse de mes observations et de la validité de mes conclusions, mais il saura, je n’en doute pas, se montrer magnanime à mon égard et me prêter une oreille bienveillante à défaut d’être attentive. Ce n’est pas sans trembler, toutefois, que je me tiens au seuil de mon récit : mon enthousiasme ne saurait être totalement dénué d’appréhension tant je redoute d’être mal compris. Surtout, j’insiste une fois encore : mes élucubrations, comme certains se plairont sûrement à les nommer, ne sont pas l’œuvre d’un esprit malade ou ratiocinant, elles se fondent sur des éléments plus que probants que j’ai patiemment recueillis et sur lesquels j’ai longuement médité.

Rien ne semble a priori pouvoir relier Lovecraft à Odoïevski. L’un est mort plus d’une vingtaine d’années avant que l’autre ne vienne au monde. Rien ne prouve que le premier, malgré sa très grande érudition, ait jamais lu le second. D’ailleurs connaissait-il le russe ? J’en doute personnellement, et mes recherches ne m’ont pas permis de répondre avec certitude à cette question, même s’il n’est bien sûr pas complètement inenvisageable que sa brève épouse Sonia Greene, qui était d’origine ukrainienne, ait pu le lui apprendre ou du moins l’y initier. Quand bien même il eût maîtrisé cette langue, il me paraît hautement douteux qu’il ait pu avoir entre les mains Les Nuits russes, cette œuvre n’ayant pas eu le rayonnement que peut-être elle méritait.

Malgré tout, il est indéniable que Lovecraft se soit intéressé à la Russie : en consultant certaines archives déjà à moitié rongées (avec un acharnement silencieux et une constance admirable quoique sinistre) par des créatures microscopiques, je découvris un lien, sans doute ténu mais qui mérite que je le mentionne, entre Lovecraft et un peintre russe, Nicolas Roerich, dont les paysages asiatiques, les monstres rampants et les villes cubiques aux couleurs étrangement crépusculaires et glaçantes semblent l’avoir profondément marqué. Il les évoque d’ailleurs à plusieurs reprises dans At the Mountains of Madness (que le lecteur me pardonne de donner le titre anglais et qu’il ne m’accuse pas de snobisme : la traduction française – Les Montagnes hallucinées – ne saurait convenir à ma démonstration comme on le comprendra bientôt). Ainsi que je l’appris par la suite, ce Roerich, dont le nom me semblait rimer avec celui de Riurik, prince de Novgorod, fondateur mythique de la Rus’ de Kiev et lointain ancêtre d’Odoïevski (encore une fois, je vous prie de garder en mémoire que je ne crois pas aux coïncidences : je crois aux faits et aucun esprit, même le plus sceptique, ne saurait nier qu’ils sont là), était lié à la fameuse Madame Blavatski, créatrice de la non moins fameuse Société Théosophique et elle aussi, comme Sonia, originaire d’Ukraine. Or, et c’est là que le nœud se serre si fort qu’il sera désormais impossible à quiconque de le dénouer, Odoïevski présida et accueillit chez lui pendant plusieurs années la Société des Lioubomoudry, la Société des Amants de la Sagesse.

Il y avait donc bien un lien secret, tortueux, souterrain, occulte, obscur – mais qui m’apparaissait à présent dans toute la limpidité de son évidence – entre Lovecraft et Odoïevski (c’était comme si l’un ne pouvait mener qu’à l’autre) et il me fallait, pour en comprendre le sens profond, étudier avec toute la précision requise leurs œuvres jumelles. Je m’attelai donc à la tâche, la joie au cœur, tant j’étais sûr de découvrir une vérité qui m’avait jusque-là échappé et convaincu que j’étais de faire œuvre arachnéenne en tissant un fin mais solide réseau entre des événements apparemment sans lien.

Je décidai de commencer par relire (et relire, n’est-ce pas déjà, d’une certaine façon, relier ?) la nouvelle de Lovecraft, suivant en cela sa méthode qui consiste à explorer les phénomènes les plus récents afin de mieux comprendre ceux qui les ont précédés et dont ils procèdent. Pour les lecteurs qui n’en auraient qu’un souvenir lointain, je rappellerai brièvement qu’elle raconte l’exploration d’une cité maudite (je veux ici signaler à l’attention des esprits scrupuleux dont je n’aurais pas encore vaincu la tenace incrédulité, que The Doomed City est le titre d’un tableau de Roerich, mais également le premier titre du poème d’Edgar Allan Poe, un des maîtres de Lovecraft, que l’on connaît aujourd’hui sous celui de « The City in the Sea » : tout se tient et l’araignée s’oriente à merveille au sein d’une toile harmonieuse qui n’est un labyrinthe instable qu’aux yeux des profanes) perdue dans les sables d’Arabie. Celui qui nous y sert de guide semble être une sorte d’archéologue. Il affirme être le seul à l’avoir vue et découvre, dans un de ses temples souterrains, l’« épopée en images » de la « race oubliée » qui l’a habitée. Au fur et à mesure de ma lecture, je voyais se dessiner les angles des murs, les autels effondrés, les monumentales fresques, les traces ondulées laissées sur les parois par les créatures monstrueuses qui y avaient vécu, les cercueils de verre dans lesquels elles reposaient et il me semblait que le vent, qui comme souvent balayait en rafales la terre isolée qui me sert de refuge et faisait craquer le bois des poutres, mugissait plus furieusement que d’habitude. Je refermai le livre avec précaution et sursautai en découvrant la lumière crue du disque lunaire qui se découpait avec une étrange précision dans le ciel – comme si elle l’avait littéralement troué.

Le lendemain, au sortir d’une nuit fort agitée, je décidai d’aller marcher le long des dunes, mais le vent qui ne s’était pas calmé me fit assez rapidement renoncer à mon projet, dont j’espérais pourtant qu’il apaiserait mon âme. Je rentrai donc et me mis à lire les pages d’Odoïevski, avec toujours cet espoir d’y voir mon hypothèse – ou plutôt devrais-je dire mon intuition et presque ma certitude – confirmée. De nouveau, pour que le lecteur ne puisse mettre en doute la rigueur de ma démarche et qu’il soit en mesure de suivre ma démonstration jusqu’à son terme, je m’efforcerai de lui présenter le texte le plus clairement possible. Les Nuits russes racontent neuf nuits durant lesquelles des jeunes gens se réunissent autour d’un personnage prénommé Faust pour aborder une série de questions philosophiques, politiques, sociales, esthétiques, etc. Leur conversation est souvent alimentée par la lecture que fait Faust de fragments d’un « Manuscrit » qu’il tient de certains de ses amis de jeunesse dont il précise qu’ils étaient en quête de vérité et de réponses. Un de ces fragments est consacré à la ville sans nom : c’est au cours de la cinquième nuit que les personnages le lisent et y réfléchissent. Les amis de Faust rapportent l’histoire que leur a racontée « l’homme noir », personnage solitaire qui médite sur les ruines de ce qui fut « sa patrie » et qui ressemble désormais à un vaste cimetière.

« Ce pays n’a plus de nom, il n’en est plus digne ; il en a porté un jadis, un nom éclatant, glorieux, mais il l’a foulé aux pieds ; les années l’ont recouvert de poussière ; je n’ai pas le droit de lever le voile sur ce mystère… »

Le voile est pourtant en partie levé : le pays avait pour nom Benthamia. De colonie florissante, régie par le seul principe du profit et de l’intérêt, convaincue de la vérité la philosophie utilitariste de Bentham, la ville finit par se diviser, ses habitants par s’entre-déchirer et par être violemment ramenés à leur bestialité, la nature par se révolter et par répandre ses maux sur la terre désolée. Sourds aux paroles de leur dernier prophète, les benthamites préférèrent l’enfermer dans un asile de fous. Et ceux qui vivent désormais autour des ruines de l’ancienne ville considèrent que les sermons apocalyptiques de « l’homme noir » sont le fait d’un homme qui a perdu la raison et d’un errant (errant, comme l’est aussi le personnage de Lovecraft[1]).

Pourtant, et c’est là l’essentiel, « l’homme noir » est le témoin, l’apôtre même, qui précisément lève le voile : il est celui (et le seul désormais) qui a vu. Ce qui ne peut que me ramener à l’insistance avec laquelle l’archéologue de Lovecraft affirme qu’il est le seul homme vivant à avoir vu la ville sans nom. Or, et je vous demande toute votre attention, voir chez Lovecraft c’est savoir – non pas nécessairement comprendre, notez-le bien – et être ensuite hanté, habité, halluciné par ce qu’on a vu. Voir, c’est aussi nécessairement croire et risquer de passer, aux yeux de ceux qui n’ont pas vu, pour un fou. D’ailleurs, ne sont-ce pas les vers qu’Abdul Alhazred, le poète fou, a composés après avoir rêvé de la ville sans nom, qui reviennent à la mémoire de l’archéologue ? De même, l’épigraphe d’un des cahiers du « Manuscrit » des amis de Faust n’affirme-t-elle pas que « Humani generis mater, nutrixque […] dementia est[2]. » ?

Mon agitation était à son comble : je venais peut-être de découvrir le sentier sinueux qui me permettrait d’aller d’une ville à l’autre. Je me précipitai du grenier qui me servait de bureau dans ma bibliothèque et m’emparai en hâte d’un autre volume de Lovecraft qui, je l’espérais, allait m’aider à y voir encore plus clair. Il contenait la nouvelle intitulée La Couleur tombée du ciel et j’y retrouvai assez facilement les mots que je cherchais. Ils décrivent la folie qui s’empare de Mrs Gardner, après la chute de la météorite dans un des champs de son mari et les étranges phénomènes qui en découlent : « Dans son délire, il n’y avait plus un seul nom spécifique, mais seulement des verbes et des pronoms. » N’était-ce pas là la clé ? Le point commun qui allait me permettre d’établir de façon définitive le pont entre les deux œuvres ?

La ville sans nom, c’est la ville qu’on ne peut pas (ou plus) nommer, mais aussi la ville où l’on ne peut plus rien nommer (la ville sans noms, donc) parce que ce qu’elle renferme est innommable et que seuls les esprits fous (ou géniaux – mais vous aurez compris que cela revient au même) peuvent voir sans pour autant pouvoir le nommer, car il n’y a pas de nom pour le désigner. Que ce soit l’une ou l’autre de ces villes, que leurs habitants aient été une race de reptiles antédiluviens ou des hommes injustes, peu importe dans le fond, elles abritent toutes deux une forme de mal que l’on ne peut que décrire, que l’on ne peut que donner à voir et qui nous ramène à notre propre impuissance, à celle du langage et, au-delà, à ce que nous vénérons sous les vocables de progrès ou de civilisation – et qui paraissent si dérisoires. D’ailleurs ont-ils encore un sens ? Odoïevski en doute, qui fait dire à « l’homme noir » et au prophète que « les mots avaient changé de sens » et que les hommes ont « déformé le sens des mots ».

Cela ne fait-il pas de nous des déshérités ? N’est-ce pas le signe que nous avons démérité du don que Dieu fit à Adam ? Odoïevski le pense :

« Des légendes parvenues jusqu’à nous affirment que l’homme a vraiment été, jadis, le roi de la nature, et que chaque créature écoutait sa voix, parce qu’il la connaissait par son nom ; toutes les forces de la nature, comme des esclaves soumis, rampaient alors à ses pieds ; est-il possible que l’humanité se soit vraiment détournée du juste chemin, et que, de son plein gré, elle coure à sa perte ? »

Si cela est vrai, c’est aussi le signe que nous sommes incapables de nous élever jusqu’à une vision conceptuelle du monde et que nous sommes condamnés à un retour au chaos primitif. N’est-ce pas d’ailleurs ainsi qu’il faut comprendre la dernière image de la nouvelle de Lovecraft ? Souvenez-vous des mots de l’archéologue :

« Je me retournai et je vis, se découpant sur l’éther lumineux de l’abîme, invisible dans le couloir obscur, une horde de cauchemar, une foule de démons, à demi transparents, aux faces tordues de haine, grotesquement armés, appartenant à une race sur laquelle aucun doute n’est permis : c’étaient les reptiles de la ville sans nom. »

Je ne sais si vous considérerez que je m’égare ou que je délire, mais cette ultime vision constitue à mes yeux une sorte de version renversée (renversée parce que primitive) de la caverne platonicienne. La vérité se réduit à ce que l’on voit. La vérité, ce sont ces ombres qui se découpent, et celui qui les voit ne pourra plus jamais croire à ce monde des essences vers laquelle la philosophie prétend nous élever. Il sera condamné à ne plus pouvoir nommer les choses, mais simplement à en décrire le mouvement, la couleur, l’aspect, car c’est la seule chose qui lui  reste, avant peut-être que tout langage ne lui soit ôté et qu’il ne soit plus capable que de pousser un cri d’effroi.

Croyez-le si vous voulez, je refermai tous les livres que j’avais consultés avec un soin infini et j’allai les ranger à leur place respective. Alors que je m’accordais un peu de repos en fumant mon meilleur tabac dans le fauteuil confortable du salon, j’entendis comme un murmure (ou n’était-ce pas plutôt un chuchotement, une sorte de messe basse ?) venant de la bibliothèque. Intrigué, je me levai et avançai avec prudence. Le bruit cessa quand j’entrai dans la pièce. Je m’approchai et découvris avec stupéfaction que le volume d’Odoïeski s’était mystérieusement déplacé et qu’il se trouvait à présent, alors que j’étais absolument certain de l’avoir rangé parmi les O, au milieu des L. Je tentai en vain de m’en emparer pour le remettre à sa place, mais je ne pus le faire bouger d’un demi-centimètre (le livre d’ailleurs était poisseux, comme recouvert d’une colle d’araignée) et je décidai de le laisser là où il avait choisi de se tenir.

Je vous l’ai dit, je ne suis pas superstitieux et je ne crois pas aux coïncidences –  à moins bien sûr de considérer qu’elles sont là, partout, tout le temps et qu’elles sont l’étoffe dont sont faits nos rêves – c’est-à-dire notre réalité.

[1]« Mon esprit était déréglé par cet instinct qui avait fait de moi un voyageur errant à l’aventure, un homme qui aime hanter les endroits perdus et les lieux interdits. »

[2]La démence est la mère et la nourrice du genre humain.

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