Le Chaos

Le Chaos de Pasolini était une rubrique qu’il inaugura dans le journal Il Tempo en 1968, traduite pour la première fois en France cinquante ans après par les éditions R&N. Les articles s’inscrivent dans le contexte particulier de l’Italie post-Mai 1968, avec un PCI hégémonique sur le plan culturel, puis l’avènement des années de plomb commençant par l’attentat de la piazza Fontana en décembre 1969 à Milan.

Au fil de ses articles, le lecteur découvre un Pasolini lancé dans une véritable croisade contre la bourgeoisie. C’est dans l’inauguration de la rubrique qu’il formula sa comparaison entre la bourgeoisie et la figure du vampire. À ses yeux, elle incarnait une véritable maladie qui s’attaquait petit à petit au monde intellectuel italien, notamment littéraire. L’intellectuel, d’ailleurs, et sa fonction sociale sont largement détricotés par Pasolini, qui s’interrogea sur la place occupée par cette figure à son époque. En dehors de la distinction entre l’intellectuel traditionnel, comme Pasolini lui-même, et l’intellectuel techique ou spécialiste, c’est l’occasion de le confronter surtout à l’émergence du nouveau Pouvoir, issu des couches industrielles de l’Italie. Or, pour Pasolini, il ne fait aucun doute que « L’intellectuel est là l’industrie culturelle le situe : comme et pour la raison que le marché désire. » Il n’est désormais plus un vates, c’est-à-dire un poète au rôle providentiel dans une société donnée, « l’autorité de l’auteur, en tant que guide spirituel, compagnon de lutte, etc., est périmée », il n’est plus que « le bouffon d’un peuple et d’une bourgeoisie en paix avec sa conscience et, donc, à la recherche d’évasions agréables. » En clair, l’auteur, l’écrivain, est au mieux un divertissement à part entière, au pire un anticonformiste tout confort pour les salons bourgeois. Il est homologué à l’insu de son plein gré par l’industrie, devenant ainsi toujours moins populaire et toujours plus un produit de masse ; une marchandise avec ses propres logiques d’écoulement des stocks. Et comme tout écrivain du pouvoir, il est avant-gardiste

« En réalité, l’écrivain chéri par l’industrie culturelle, n’est pas seulement un écrivain produisant de faux beaux romans dans lesquels on parle par exemple du Vietnam : mais il est (ou a été jusqu’à hier) également un écrivain d’avant-garde. D’ailleurs, les premiers écrivains qui ont été des écrivains de “pouvoir”, complètement inventés et lancés par l’industrie culturelle, ont été justement les écrivains d’avant-garde. »
–Pier Paolo Pasolini, in « Le Chaos »–

Mais Le Chaos fut aussi pour Pasolini l’occasion d’aborder l’un de ses sujets les plus chers: le passé. Il n’y a pas de passé sans sacré, ils forment tous deux une figure janusienne dans la pensée de Pasolini, dont la modernité a rompu l’équilibre. Les soucoupes volantes, phénomène médiatique en vogue à l’époque qu’il évoqua lui aussi, représentaient à ses yeux « le dernier sursaut du monde magique paysan […]. Il naît de l’affrontement historique entre le vieux monde agricole, justement, survivant encore, et la nouvelle civilisation technique : qui n’a pas pu ne pas se présenter, à ses niveaux les plus bas, comme une cratophanie. » Si le néologisme est bien de lui, le concept induit est, en revanche, très jungerien. Bref, ce phénomène était une preuve pour le poète que « l’homme entende s’identifier encore au divin. »

Malgré son anticléricalisme, Pasolini demeurait cependant attaché à la mystique, la hiérophanie, et il eut le bon sens de détacher la religion comme croyance de la religion comme système politico-liturgique. Il l’opposait volontiers comme ressac, même pour les laïcs, soulignant la dimension universelle et intrinsèque à tout homme du besoin de mystique, face à un « futur non religieux, dépourvu de promesses et de « lendemain », entièrement vécu « ici », par un homme comme « mens momentanea », immunisé contre l’angoisse de l’histoire, de la disparition de toutes les formes qui ont jusqu’ici protégé l’histoire et la tradition : un pouvoir transnational comme l’est le nouveau pouvoir industriel. » Nouveau pouvoir que Pasolini développera largement dans ses Écrits Corsaires, et notamment son essence fasciste visant à façonner un homme nouveau, dont il dressa déjà les contours : « l’homme de l’industrialisation totale se réalise sur la Terre, et il remplace tous les vieux paradigmes mythiques par de nouveaux mythes (dépourvus d’archétypes, semble-t-il) nés d’une qualité de vie nouvelle. » On sent déjà la saillie des Lettres Luthériennes : « Cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle « culture », exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et la moralité). Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité — ce qui leur fait élire, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes. »

Le Chaos, c’est aussi l’opportunité de mettre un terme aux divagations oiseuses de quelques douaniers de la pensée qui tentent de lisser Pasolini pour en faire un anticonformiste bon teint. Comme le disait Moravia lors de son oraison funèbre en 1975, Pasolini était un authentique patriote, parce qu’il n’avait pas l’incohérence qu’ont certains de prétendre combattre le génocide culturel tout en se disant citoyen du monde. Pasolini l’affirmait très clairement : « Je le répète, je ne suis pas en train de faire du vieil antinationalisme. L’antinationalisme prévoyait la nation, pour la nier. Pour ce qui me concerne, en réalité, refuser l’Italie ne m’intéresse guère. »

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