Lovecraft, une brève biographie politique

Concernant Lovecraft, le sujet débattu avec le plus d’acrimonie est toujours celui du racisme. Tantôt interprété comme une sorte de crime absolu, il est un argument pour ne pas le lire ou pour ne le faire qu’en prenant toutes les mesures prophylactiques imaginables ; tantôt réduit à l’opinion, il est évacué comme un élément anecdotique de nature purement biographique sans lien avec l’œuvre ni même avec la pensée de son auteur. Parfois, certains évoquent une évolution politique qui l’aurait amené à renoncer in articulo mortis à ses péchés de jeunesse, conservateurs et racistes. Ici, le vrai et le faux se mêlent, mais cette approche a au moins le mérite de replacer la question de l’idée que Lovecraft se fait des races dans le cadre plus général du politique.

Chez lui, en effet, le concept de la race n’est ni perversion ni opinion, mais partie intégrante d’une vision du monde qui a, tout à la fois, donné la fiction et la pensée – y compris la pensée politique. Or, toute vision implique un point de vue et le point de vue de Lovecraft a bien évidemment changé en fonction de son âge, des expériences vécues, de la situation sociale ou matrimoniale… Grâce à sa correspondance – à coup sûr l’une des plus abondantes de toute l’histoire de la littérature (si le chiffre de cent mille lettres est abandonné, celui de 40000 au minimum n’est pas débattu) – il est possible de suivre pas à pas les variations du regard de cet homme qui a vécu une époque de grands bouleversements intellectuels, économiques et démographiques. Mais cela affleure aussi dans la fiction de cet auteur dont l’œuvre littéraire est, de façon souterraine, peut-être, l’une des plus importantes du XXe siècle. Faire la biographie politique de Lovecraft est, donc, faire celle d’un homme de son temps qui, excellent témoin, nous éclaire sur les mentalités de toute une époque, mais plus spécifiquement, c’est une nécessité pour mieux comprendre un moment clef de l’histoire littéraire, le moment Lovecraft.

LE CONSERVATISME EN HÉRITAGE

Lovecraft est né en 1890 dans une famille de la petite aristocratie de Nouvelle-Angleterre. Ses premières années furent celles d’un enfant protégé, privilégié, heureux. Le monde qui était le sien était un monde stable, pérenne. Rien ne s’agitait, rien n’avait jamais bougé, rien ne devait jamais changer. C’est du moins ce que l’on croyait ou feignait de croire dans son entourage et c’est à cela que l’enfant Lovecraft a cru de toute son âme juvénile. Car dans cette famille puritaine, la vérité n’est pas toujours bonne à dire. La maladie du père – rendu fou par la syphilis et interné – lui est présentée comme du surmenage et il semble s’accommoder du mensonge comme de l’absence. Élevé par des femmes, sa mère, ses tantes et de vieilles gens, ses grands-parents maternels, il trouve en la personne du père de sa mère, Whipple Van Buren Phillips (1833-1904) une figure paternelle et un initiateur à la littérature.

Ses premières lectures le marqueront pour la vie et contribueront largement à l’élaboration de sa vision du monde. Il y a, en tout premier lieux, les récits de la mythologie grecque et les contes des Mille et une nuits et ceux de Grimm. Puis les historiettes gothiques du grand-père qui ont préparé Howard à aborder Poe à l’âge de huit ans. Le monde solaire de l’enfant était délicieusement assombri par les « exhalaisons malsaines de la tombe »…

Cependant, la formation intellectuelle du jeune Lovecraft ne se borne pas à la littérature et aux humanités. Très rapidement, il devient féru de sciences expérimentales, fasciné par la spéculation scientifique, tout entier adonné à l’observation des faits et à l’exercice de la raison pour rendre compte des phénomènes. L’année où il découvre Poe, en 1898, est aussi celle où cet enfant gâté (comme il le dit lui-même) se fait offrir le matériel nécessaire du parfait « jeune chimiste ». Quelques années plus tard, sa mère lui fait cadeau d’un télescope. À travers sa lunette, il regardera le cosmos tout au long de sa vie.

Rome et la Grèce, l’Orient, les lettres anglaises du XVIIIe, la littérature gothique, les sciences : voilà toutes les racines de la personnalité et de la pensée de Lovecraft. Ses fictions comme ses convictions (politiques ou autres) s’inscrivent toutes dans cette même généalogie. De l’antiquité classique lui vient la conviction que jamais le monde ne fut plus beau ni plus libre que sous le joug de la raison romaine et dans les illusions du paganisme. De l’orientalisme, le goût du rêve, de l’exotisme, mais aussi le désir de saisir l’altérité et à jouir d’elle, d’être, en somme, relativiste. De l’anglais du XVIIIe, sa langue littéraire et le fondement éthique de sa relation à l’autre (qui toujours, d’abord, passe par la correspondance écrite). Du gothique, l’idée que le passé ne passe pas, qu’il est toujours là, que, en donnant un sens aux choses, il les rend plus belles, mais plus inquiétantes aussi ; de la science, la certitude qu’il n’y a qu’un principe, que ce principe est la matière et que la matière répond aux lois de la mécanique. De cela, jamais Lovecraft, de l’enfance à la mort, ne se départira.

Grandissant dans ce milieu si confortable et sûr, l’enfant Howard aurait certainement voulu que jamais rien ne change, que tout soit conservé à l’identique, indéfiniment, comme dans La Clef d’Argent (nous y reviendrons). Tout enfant est conservateur, il le montre en refusant de grandir, en refusant de voir ceux qu’il aime vieillir puis mourir. Mais c’est un conservatisme au premier degré, un simple refus du temps qui passe, un conservatisme voué donc à l’échec, car jamais il n’est possible de faire face au temps – ou à l’Histoire – pour lui dire stop. En 1904, le grand-père meurt et avec lui disparaît non seulement un être aimé, mais aussi le garant de la sécurité financière et du rang social. Il faut renoncer à l’antique demeure familiale à la périphérie presque rurale de Providence, pour s’installer dans un lieu plus modeste, plus urbain. L’enfance est close et Lovecraft sombre, lentement : cet adolescent n’aura pas d’adolescence. Sa mère le protège trop, l’empêchant de se lier aux garçons et aux filles de son âge. De toute façon, il est trop précoce pour y trouver un grand intérêt. Il serait malade. C’est du moins ce que sa mère pense et dont elle finit par persuader tout le monde, lui y compris. Lovecraft abandonne les études où il aurait pu exceller puis s’enferme dans le silence. Pendant plusieurs années, de 18 à 25 ans, ou à peu près, celui qui sera à tort surnommé le Reclus de Providence vit bel et bien en reclus dans la chambre d’une maison de Providence.

LA VILLE, LA VIE, LA RACE

Le journalisme amateur arrache Lovecraft à ce qu’il faut bien supposer être une forme de dépression. Cette activité bien oubliée aujourd’hui peut sans doute se comprendre à l’aune des nouvelles pratiques liées à Internet. Ces dernières montrent comment des communautés d’amateurs peuvent s’organiser pour échanger et discuter de leurs idées par écrit dans un cadre plus ou moins formel. En tout cas, Lovecraft trouve sa place dans ce milieu. Après tout, enfant, il rédigeait déjà de petites brochures de chimie ou d’astronomie à l’usage de sa famille. Par ailleurs, le caractère amateur correspond tout à fait à l’idée qu’il se fait de lui-même : un gentleman dont l’activité intellectuelle est exempte de toutes considérations vénales. En tout cas, il publie son propre journal, Conservative, où il défend une idée très… conservatrice de la littérature. Bien qu’il s’avoue parfois trop formel et trop académique dans ses analyses et trop raide dans ses critiques, les autres journalistes amateurs le respectent et l’écoutent.

Dans ces années qui précèdent puis accompagnent l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Allemagne en 1917, la question de l’isolationnisme est prégnante. Lovecraft s’implique corps et âme dans ce débat pour défendre bec et ongle une politique interventionniste destinée à sauver sa chère Angleterre des Huns. Ici, comme dans d’autres domaines, Lovecraft montre à quel point, en tant qu’autodidacte, il est tributaire d’une information de seconde main, voire du journalisme jaune le plus grossier. Dans la même veine, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que ce puritain proclame sa détestation de l’« hydromonstre Rhum ». Fidèle à son milieu et docile aux lieux communs de son temps, Lovecraft est en effet favorable à la prohibition…

À cette époque, en tout cas, Lovecraft se met en scène comme un vieux gentleman anglais conservateur et adepte du « pansaxonisme » [Idéologie qui place l’Angleterre au-dessus de tout et la race anglaise au-dessus de toutes.] qu’une sorte d’anomalie aurait jeté dans l’Amérique moderne. Pour autant, ce personnage qui peut sembler pédant, distant, aussi timide lors des rencontres organisées par les clubs de journalisme amateur qu’arrogant à l’écrit, impressionne et séduit, y compris des gens très différents de lui pour ne pas dire opposés.

Plus étrange, peut-être, est son relatif succès auprès des femmes. Certes, le mot de Méphistophélès dans le Faust de Goethe est juste – méprise-les et elles seront toutes à toi – et jamais Lovecraft ne semble rechercher la présence féminine et encore moins à séduire n’ayant que peu d’intérêt pour le « phénomène anatomique » auquel ce matérialiste réduisait volontiers l’amour. Est-ce son désintérêt qui les attire ? C’est très possible, en tout cas, au regard des idées de Lovecraft, la biographie de celle qui l’a emporté étonne. Sonia Greene née Shafirkin est une immigrée juive d’origine russe, divorcée et plus âgée que Lovecraft de sept ans. Rien dans cette description qui ne soit une pierre d’achoppement pour Lovecraft et sa famille. À cette époque, de par Conservative, les opinions politiques de Lovecraft sont connues. Il est très hostile à l’immigration en témoigne son poème de 1912, Providence en l’An 2000 : « dernier de mon espèce, un triste homme orphelin / Mon nom est Smith ! Je suis Américain ! » en est l’ultime vers, et il n’aime pas l’« esprit oriental » des Juifs depuis sa première rencontre avec l’un d’entre eux, à l’école, alors qu’il a 14 ans. Pourtant, il l’épouse, en 1921 et l’échec de leur mariage n’est en rien un fruit direct de cette question.

Il semble indubitable que Sonia a fait tout ce qui était en son pouvoir pour assurer non seulement le succès de leur mariage, mais aussi l‘intégration de son époux dans le monde moderne, l’un ne pouvant aller sans l’autre. Époux d’une femme plus âgée de sept ans, très active, indépendante financièrement, il fallait à Lovecraft prendre son envol, quitter sa famille et Providence pour New York, s’y faire des amis, y bâtir une vie qui soit la sienne, celle de sa femme, celle d’une famille à venir, peut-être. Mais, pour cela, il lui fallait trouver un emploi, avoir une place dans l’ordre économique et social d’une ville gigantesque où le passé disparaissait sous la modernité et l’immigration de masse. Il lui fallait rentrer dans le rang, avoir un « vrai métier », comme disaient les bourgeois à leurs fils tentés par la littérature ou l’aventure. Ce fut un échec complet, mais Ô combien fécond !

Sans doute Lovecraft a-t-il sincèrement voulu répondre aux attentes de sa femme, du moins il a voulu le croire. Mais pour cela, il lui fallait renoncer à être ce qu’il était, à accepter un monde qu’il refusait presque physiquement. En un sens, il a trahi sa femme aussi sûrement que s’il l’avait trompé. Sans doute s’est-elle, elle-même, illusionnée sur celui qu’elle avait épousé. Et dans ce drame, la ville n’est pas la scène, mais un acteur, un acteur haï. En effet, New York que Lovecraft appelle parfois Jew York est la ville de son échec et cette ville a un visage, celui d’un bâtard, d’un sang-mêlé, d’un hybride. Lovecraft met tout son vocabulaire au service de son angoisse nativiste de remplacé.

De fait, la population de la ville connaît de considérables changements. La ville majoritairement WASP – blanche, anglo-saxonne et protestante – est en passe de cesser de l’être sous les yeux même de Lovecraft. Est-ce irrationnel de sa part ? Pas du point de vue quantitatif, en tout cas. Après tout, aujourd’hui moins de la moitié de la population de New York est blanche et la moitié de cette moitié est juive. L’auteur de Providence en l’an 2000 aurait bien pu écrire un New York en l’an 2020… Concernant le qualitatif, c’est-à-dire non le nombre, mais la nature de ces nouveaux habitants, l’irrationalité, voire le délire sont manifestes, en tout cas, ici, du politique on passe dans le littéraire et il y a dans certaines des lettres de la « Zone des nuisibles » des visions de la réalité sociale et raciale de New York qui valent, comme l’avait fort bien remarqué Michel Houellebecq, les pages les plus belles (c’est-à-dire les plus horribles) de sa fiction.

Lovecraft est une bête acculée et dans une ville qui devient un piège et un enfer, sa conscience de WASP comme sa vision des races tourne au pathologique. Au fond, la terrible vérité est que toute une partie de son œuvre n’est rien d’autre que bagatelles pour l’indicible.

TEMPS ET POLITIQUE

La catastrophe du mariage et du séjour à New York ne pouvait avoir d’autre issue que le divorce et, pour Lovecraft, son retour à Providence. Dans la ville de son enfance, dans l’honnête pauvreté d’une maison qu’il partage avec ses tantes et qu’il peuple de souvenirs, de livres et d’objets, les uns se confondant aux autres, Lovecraft s’apaise, s’assagit, vieillit, mais ne change pas. Au contraire, il affermit sa pensée. À New York, il a été confronté à l’immigration, il a été obligé de vivre au milieu de populations antagonistes, dans un monde décousu et dépourvu de continuité avec le passé. Chez lui, la réaction fut épidermique, presque pathologique, cela a été dit. Mais une fois sorti de la cage new-yorkaise, où ce patricien de Providence était enfermé avec le juif des ghettos d’Europe de l’Est, le nègre ou le Levantin pour leur disputer la maigre pitance jetée par le capitaliste, Lovecraft reprend le contrôle de lui-même et de sa plume. L’horreur qu’il a ressentie dans les rues de quartiers peuplés d’étrangers s’est faite littérature d’une façon triviale dans Horreur à Red Hook, par exemple ; d’une façon à peine plus subtile dans L’Appel de Cthulhu, mais désormais, cette horreur littéraire va s’arracher à son modèle trivialement humain pour prendre une dimension plus cosmique.

En effet, si dans Horreur à Red Hook il décrit la faune humaine de ce quartier cosmopolite de la même façon qu’il le fait dans sa correspondance, en revanche, dans L’Appel de Cthulhu, il y a un peu plus de distance et les sectateurs louisianais du Grand Ancien sont bel et bien une fiction. Mais nous sommes là, encore, avec des hommes décrits comme une masse aveugle, imbécile, cruelle tout à la fois radicalement étrangère et aussi absolument adaptée à la fonction que lui assigne l’économie du récit que les immigrés le sont à l’économie capitaliste dans laquelle Lovecraft n’a pu trouver sa place. L’auteur de fiction n’a pas encore su s’arracher à une certaine trivialité, le cosmique n’est pas encore tout à fait là. Dans Les montagnes hallucinées, enfin, l’armée de réserve du capital, le grand remplaçant, l’autre à la peau et aux traits différents n’a plus rien humain, il prend la forme – ou plutôt l’absence de forme – du shoggoth, l’esclave rebelle qui a pris la place de son ancien maître et qui sinistrement le singe.

Au même moment, Lovecraft devient plus tolérant à l’égard d’une présence étrangère qu’il ne perçoit plus dans les catégories de l’horreur pure. La tolérance, c’est s’accommoder de ce que l’on n’en souhaite pas, mais que l’on ne peut empêcher. Le gentleman de Providence n’accepte pas de se voir dépossédé de son passé, de sa terre, de son identité, en un mot de se voir – lui, sa famille, sa race – remplacé par des gens venus d’ailleurs, mais il en prend son parti.

D’une façon plus positive, il étend son relativisme foncier à la question raciale. Il n’est plus le suprématiste anglo-saxon d’avant son mariage, mais une sorte d’ethno-différencialiste. La question raciale reste pour lui prioritaire, mais il a appris à ne plus voir sa propre race, sa propre culture, comme l’étalon du Beau et du Vrai (ce qui était banal en son temps), mais comme un point de vue possible sur le monde, un point de vue parmi d’autres qui, certes, a ses mérites et en tout premier lieu celui d’être le sien, mais qui n’est pas en soi supérieur aux autres. De là découle sa conviction que non seulement les races ou les cultures ne doivent pas se mêler les unes aux autres, mais qu’elles doivent, approfondir leur être, leur spécificité, en un mot – mais un mot nietzschéen –, leur idiosyncrasie.

Toutefois, cela ne vaut que pour les races supérieures au sens de l’époque, c’est-à-dire à l’exclusion des populations noires qu’elles soient africaines ou non, d’ailleurs. À l’égard de ces peuples, une ferme « color line » doit être maintenue. Bien sûr, Lovecraft, qui a fait l’expérience de la ségrégation lors de ses séjours dans le Sud, défend l’idée que la cohabitation est possible, mais uniquement dans l’inégalité radicale et la séparation stricte. Le Noir, quelle que soit son origine, est inférieur et doit être réduit au rang d’éternel mineur. Charge aux races supérieures obligées de vivre dans leur compagnonnage de se montrer humaines… mais fermes, ce qui est, au mieux, un vœu pieux.

D’autre part, à titre individuel tous ceux qui, quelle que soit leur race, paraissent blancs, peuvent s’assimiler à l’américanisme. Il en va ainsi des juifs dont, par exemple, Sonia Greene devenue aryenne par la grâce du mariage comme Lovecraft a eu la candeur de le lui dire. Ce dernier point permet de comprendre certaines des critiques que Lovecraft fait à propos de Hitler et du nazisme à la fin de sa vie. Lovecraft reste un autodidacte qui, s’il a voulu jouer au gentleman anglais, reste terriblement américain. Il ne connaît le monde qu’au travers des œuvres de vulgarisation et de la presse de son pays. Or, cette dernière pousse à la guerre et n’hésite pas à présenter les lois de Nuremberg comme étant presque aussi dures [Alors qu’il n’y a aucun équivalent en Allemagne du one-drop rule américain qui fait que quiconque a un ancêtre noir, aussi lointain soit-il, doit légalement être considéré comme noir] pour les juifs que ne le sont celles de Jim Crow [Lois organisant la ségrégation dans le sud des États-Unis des années 1870 aux années 1960 du XXe siècle] pour les Noirs. Bien sûr, ce biologisme largement fantasmé heurte les convictions de Lovecraft, car pour lui il ne vaut que pour les Noirs.

Pour autant, du point de vue de la politique générale, Lovecraft reste jusqu’à l’extrême fin de sa vie non seulement favorable à Hitler, mais enclin à penser que le fascisme offre une solution à la crise du monde moderne. Au fond, pourquoi était-il conservateur ? Parce qu’il voulait préserver les privilèges d’une caste (la sienne) et de l’ordre social qui en était le garant ? Superficiellement, oui, bien sûr, mais plus profondément, ce qui importe pour lui est la préservation de l’ordre – « nom social de la beauté » comme disait Bonnard – c’est-à-dire de la civilisation. Or, face à l’avènement de la machine, les mutations du capitalisme, les bouleversements de la globalisation, il prend conscience que les idées du Great Old Party, qui étaient celles de sa jeunesse et qui sont toujours celles de son milieu, sont parfaitement inadéquates.

Désormais, rien n’est moins authentiquement conservateur que d’être un conservateur au sens classique du terme. Pour que rien d’essentiel ne change, il faut que tout le reste change. Le socialisme, entendu au sens de principe d’organisation, comme chez Spengler dont il fut un lecteur, est dès lors la plus efficace forme de conservation, le meilleur moyen de sauver ce qui doit l’être quitte à envoyer au diable les illusions d’un instant. De ce point de vue, le New Deal n’est rien d’autre qu’une façon très américaine de mettre les États-Unis en chemise de couleur comme l’était déjà une partie de l’Europe [Militarisation du travail, port de l’uniforme, chants patriotiques, etc.].

Le conservatisme de Lovecraft s’arrache à l’histoire et au temps. Il ne s’agit plus de préserver à contretemps le transitoire qui fut, mais, de maintenir vif le pérenne qui est. Le temps n’est plus la logique sous-jacente de ce conservatisme, mais un simple élément contingent et subjectif. Est-ce donc un hasard si le « socialisme fasciste » qui est la forme aboutie du conservatisme lovecraftien trouve sa plus parfaite illustration dans une longue nouvelle dont le thème essentiel est justement l’idée de temps et sa vanité ? Dans l’abîme du temps est l’un des tout derniers textes de Lovecraft. Il met en scène la Grande Race, peuple extra-terrestre de très haute culture dont la civilisation est si avancée que sa science lui offre la maîtrise du voyage dans temps. Grâce à cela, ce peuple peut persévérer dans son être sans se soumettre au temps qui passe. Au naturalisme civilisationnel de Spengler qui soumet toutes les civilisations à la même logique évolutive et temporelle qui les voue, en dernière instance, au déclin et à la mort (comme cela est mis en scène dans l’ekphrasis des Montagnes hallucinées) Lovecraft répond dans cette ultime grande nouvelle par une féroce négation du temps.

Peut-être est-ce là, finalement, ce qui hante Lovecraft. En 1926, il écrit une brève nouvelle, très belle, très nostalgique, très étrange. Il s’agit de La Clef d’Argent, récit d’une quête onirique dont le protagoniste découvre, à la fin, que l’ultime étape n’est ni à venir, ni ailleurs, mais chez lui et dans les souvenirs de son enfance. Là encore, le temps est l’obstacle ; sa négation, la solution. En 1929, Lovecraft écrit à l’un de ses nombreux correspondants :

« Je suis, voyez-vous, une sorte d’hybride intermédiaire entre le passé et le futur – archaïque dans mes goûts personnels, mes émotions et mes intérêts, mais d’un tel réalisme scientifique en philosophie, que je ne peux supporter d’autre point de vue intellectuel que le plus avancé. »

On ne saurait mieux manier le scalpel de l’introspection. Tout le drame de l’inadaptation de Lovecraft est là, mais toute l’originalité de sa fiction s’y trouve aussi et, enfin, l’essence même de son conservatisme puis de son fascisme (pour peu qu’il y ait une véritable différence, chez lui, entre l’un et l’autre) s’y révèle.

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