La perfection de la technique

La perfection de la technique fait partie de ces ouvrages au destin ironique. Réquisitoire contre la technique, les publications initiales du livre furent repoussées pour échapper  à une éventuelle censure pour ensuite être détruites en 1942 lors du bombardement britannique de Hambourg à peine sorti des presses, puis par un autre bombardement à Fribourg en 1944 auprès d’un autre éditeur. Livre harcelé par les conséquences de la technique qu’il dénonce, il faudra attendre 1946 pour que l’essai de Friedrich Georg Jünger soit enfin diffusé en Allemagne, et 2018 en France par les soins des éditions Allia et de la traduction de Nicolas Briand. Bien moins connu que son frère, La perfection de la technique de Friedrich Georg Jünger  permet cependant de rendre compte de la réciprocité intellectuelle entre eux, et d’apporter certains éclairages sur l’œuvre d’Ernst Jünger.

Chose qui peut en surprendre certains, Friedrich Jünger prend appui sur la science-fiction pour entamer son analyse sur la technique. La définissant comme « la possibilité émergeant dans le présent », il lui reconnaît son rôle de métaphore du réel, et la considère donc à ce titre comme une littérature réaliste. Nicolas Briand, qui a traduit l’essai aux éditions Allia, avance dans sa préface l’idée selon laquelle Ernst Jünger se nourrissait intellectuellement des analyses de son frère cadet. Hypothèse fortement probable, puisque ses livres d’anticipations comme Abeilles de verre ou Heliopolis peuvent directement se rattacher au développement de Friedrich pour qui l’utopie « nécessite un schéma autorisant le prolongement rationnel, et la technique est actuellement le schéma de cette sorte le plus adéquat. » D’ailleurs, la sensibilité de Friedrich Jünger vis-à-vis de la science-fiction dévoile une justesse d’analyse que beaucoup dénigreraient au sujet de ce genre de la littérature : « lorsque nous considérons une telle utopie, par exemple un roman de science-fiction, nous ne cherchons pas l’utopique dans le schéma technique développé par l’auteur, comme on aurait pu le supposer. » En vrai, ce sont les conséquences sociales de la technique qui importent dans le roman de science-fiction, qui n’est pas une vulgaire « fantasy avec des boulons » comme le pensait Terry Pratchett.

Le cœur de l’essai de Friedrich Jünger se situe là aussi, sur les conséquences de la technique et de son perfectionnement vis-à-vis du corps social et dans quelle mesure cela affecte l’habitus. Foncièrement pessimiste, il y voit une Titanomachie que l’être humain est en train de perdre à l’insu de son plein gré, du fait qu’il se subordonne lui-même à sa création, puisque la sophistication de la technique étant perpétuelle – puisque la technique comme les machines peuvent être toujours plus parfaites que leurs modèles précédents en tant qu’elles sont l’expression du rationalisme le plus pur qui soit – l’accroissement de son perfectionnement engendrerait un accroissement des besoins des hommes. Friedrich Jünger perçoit quelque chose d’entéléchique dans la technique ; elle trouve en elle-même ses propres moyens de perfectionnement à partir du moment où l’être humain se soumet à elle alors qu’il s’agit de sa création. « La technique ne produit aucune richesse, écrit-il ; pourtant, par son truchement, des richesses sont acheminées jusqu’à nous, élaborées et offertes à notre consommation. Celle-ci est permanente, sans cesse croissante et toujours plus violente. C’est une déprédation comme la Terre n’en a encore jamais connue. La déprédation aveugle, sans cesse amplifiée, caractérise notre technique. »Position qui peut faire rappeler celle de Ludwik Klages qui disait dans L’homme et la terre que « Nous ne nous trompions pas en suspectant le « progrès » d’absurdes appétits de puissance, et nous voyons que la démence destructrice n’est pas dénuée de méthode. Sous couvert de l’« utile », du « développement économique », de la « culture », il vise en vérité la destruction de la vie. » Un rapport de réciprocité pervers s’installe entre la perfection de la technique et la consommation, et la seconde étant soumise à la première, de nouveaux besoins superflus sont incessamment créés en ce sens.

Cependant Friedrich Jünger n’entend pas la technique uniquement dans un sens machiniste ou technoscientifique, mais aussi comme technostructure. Il relève que l’hégémonie de la technique affecte la politique, et surtout le politique. Le lecteur rigoureux peut y reconnaître l’empreinte de Théologie Politique de Carl Schmitt, il convient que la substitution du politique par le technicien – et le bureaucrate, son extension administrative – sacrifie la décision à la norme. « Que signifie technocratie ? La seule signification possible de ce mot est que le technicien règne, qu’il prend en charge la direction de l’État. Or, le technicien n’est pas un homme d’État, et n’a montré aucune aptitude aux affaires de la politique. Son savoir recouvre la bonne marche de processus mécaniques, fonctionnels ; il est caractérisé de façon irréfragable par l’impersonnalité, par la « stricte objectivité » des résultats. Cette impersonnalité suffit à nous faire douter de l’aptitude du technicien à prendre en charge les affaires de l’État et à les mener à bien. » Friedrich Jünger distingue donc le politique du technicien en ce que le premier se caractérise par la décision et l’autre par la gestion. Le technicien n’étant qu’un gestionnaire, il est inadapté à la conduite des affaires de l’État, lesquelles requièrent la capacité de décider. D’où la déclinaison technocratique en matière politique et juridique, et la disproportion inévitable entre l’administration et les travailleurs manuels. À ce titre, il se démarque de son frère aîné, qui croit encore au « recours aux forêts » et que l’État universel ne serait pas en soi un aboutissement foncièrement négatif. Mais pour Friedrich Jünger, le recours aux forêts est impossible si l’être humain se laisse conditionner par la technique. Il lui octroie une indispensabilité qui est en réalité purement virtuelle, mais que son confort le pousse à conserver, améliorer. La technique ne crée pas de richesse. La question du capitalisme lui-même lui est liée : « Le capitalisme lui-même, jusque dans ses phases ultimes, n’est rien d’autre que l’application de la légalité mécanique à l’économie monétaire […] Mais dans le domaine où la technique atteint la perfection, il est absurde de rejeter le capitalisme et d’approuver la technique jusqu’à sa fin, qu’il soit privé ou d’État, car la mécanique monétaire qu’il a mise en place en dépend ». D’où la création d’inégalités, et l’opposition que l’on peut déduire du capital au travail, puisque ce dernier est toujours « opération de travail en cours ». La mondialisation elle-même est avant tout le phénomène de la mondialisation de la technique, et celle du capitalisme ne fait que suivre ce mouvement dont il est le corollaire, ce qui explique, selon Friedrich Jünger, pourquoi le capital circulant finit par l’emporter sur le capital fixe. De la même manière que le travail se rationalise par la technique, l’économie obéit aux lois de la technique. Ford est d’ailleurs l’exemple choisi par Friedrich Georg Jünger pour illustrer cette transformation : « Celui-ci se distingue des capitalistes du XIXe siècle ; il passe de la fonction de capitaliste propriétaire à celle de cadre technique de direction. Il conçoit son entreprise comme déjà intégrée dans le collectif, comme un collectif spécial englobé dans un autre, plus grand. »

En clair, l’homo faber est l’héritier de Prométhée. Ce faisant, il n’est pas tant coupé de la transcendance divine que partie prenante dans une Titanomachie au détriment des Olympiens. Il symbolise le retour des Titans, idée que l’on retrouve aussi chez son frère, mais qui n’est qu’une première phase : « La technique entre insensiblement dans sa troisième phase. La première était titanesque; elle visait à édifier le monde des machines. La seconde fut rationnelle, et aboutit à l’automatisme parfait. La troisième est magique, car elle donne vie aux automates en leur donnant un sens. La technique prend un caractère d’enchantement; elle se plie aux désirs. » Ce caractère d’enchantement est cependant éphémère, comme tout plaisir, c’est un « automatisme de la mécanique dans lequel l’homme s’est enfermé », bref, la « civilisation des machines ». Cependant, « ce qui est sans histoire n’est pas le contraire de l’histoire », nous prévient Friedrich Georg Jünger. Il y a une dialectique païenne chez Friedrich Georg Jünger, l’homme doit rester dans une relation d’interdépendance avec la Nature, et non pas tenter de la soumettre afin de satisfaire ses besoins. En persévérant dans cette voie, la fin de l’histoire correspond à l’épuisement de la Terre elle-même, du cycle de la consommation qui cesse parce qu’il ne reste plus rien à consommer.

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