Contre les séries télévisées

PRUDENCES PRÉLIMINAIRES

Pour m’assurer d’être bien compris (car il arrive que mes lecteurs s’y perdent un peu, et je les comprends – moi-même, parfois…), je voudrais commencer par établir la chose suivante : le raisonnement qui va suivre sera partial, volontiers malhonnête et dans l’ensemble peu pertinent. Je vais, en gros, forcer le trait pour mieux dire ma détestation des séries télévisées.

Je présente donc par avance toutes mes excuses aux amateurs de séries, d’une manière générale à tous ceux qui les regardent (Dieu merci, ça n’est pas mon cas !), aux lecteurs d’Accattone s’il y en a, et surtout à Fabrizio Tribuzio-Bugatti son grand timonier – je profite d’ailleurs de l’occasion pour le saluer bien bas par-delà la distance (géographique, politique, intellectuelle et morale) qui nous sépare.

Mais si l’on veut bien croire, comme il m’arrive certains soirs, à la brune, que l’exagération est un moyen comme un autre pour atteindre la vérité, alors que l’on me suive hardiment. J’ai pleine confiance dans mes lecteurs adultes pour faire le tri et retenir, dans mon raisonnement, le peu qui leur sera utile.

Ces précautions étant prises, en avant.

PSYCHOLOGIE DES FOULES SPECTATRICES

Avez-vous remarqué combien, depuis quelques années, les séries télévisées (et, à présent, même plus télévisées), essentiellement américaines comme il se doit, soulèvent des concerts d’enthousiasme comme on n’avait l’habitude d’en croiser, dans le monde d’avant, qu’à l’occasion des miracles et des fêtes religieuses – et encore, seulement chez les croyants les plus fervents ? Comme il paraît de nouvelles séries tous les ans, selon la logique essentiellement industrielle qui prévaut à leur création, on assiste à ce curieux phénomène environ tous les six mois, d’après mes savants calculs. Or, là où la répétition s’obstine à ignorer sa propre nature, le comique devrait logiquement reprendre ses droits.

Seulement, tâchez d’expliquer à un ami que ses cris d’admiration pour Game of Throne ressemblent étonnamment à ceux qu’il poussait au sujet Breaking Bad, qui eux-mêmes n’étaient pas sans rappeler ceux qui avaient accompagné la diffusion de The Wire quelques années plus tôt, et il vous regardera d’un air interloqué. Surtout s’il est déjà en train de vous expliquer à quel point Black Mirror a bouleversé sa conception du monde…

De même que le système capitaliste repose sur l’obsolescence programmée des objets qu’il offre à la consommation, et dont la « durée de vie » doit nécessairement être de plus en plus brève avant d’en favoriser le renouvellement, l’industrie du divertissement exige de ses spectateurs une mémoire brève, une culture restreinte ainsi qu’une capacité de jugement proche du néant si elle entend poursuivre avec succès ses petites affaires. Dont acte.

Les arguments sont toujours à peu près les mêmes : un chef d’œuvre chasse l’autre, mais ce qui fait que lesdits chefs d’œuvre pullulent ne semble pas tellement varier. On a donc droit au discours suivant (je synthétise ici plusieurs panégyriques lus ou entendus au fil du temps) : d’abord il y a série et série, aujourd’hui ce n’est plus comme autrefois, autrefois ce n’était pas bien, pas « ambitieux » ; mais maintenant la série est « entrée dans l’âge adulte », elle est « exigeante », traite de personnages « sombres » et « complexes », s’autorise le spectacle (ô combien original par les temps qui courent !) du sexe et de la violence. Mais surtout, surtout (là on tient l’argument massue), la longueur du traitement, les heures additionnées que proposent certaines séries particulièrement copieuses permettent de « creuser les personnages en profondeur » (j’espère que ça n’est pas trop douloureux pour eux).

Le temps, ce grand sculpteur…

BALZAC VERSUS TÉLÉVISION

Moi je veux bien, mais il faudrait qu’on m’explique. Car quand on me dit que la série permet enfin de hisser la complexité de ses personnages au niveau de la grande littérature romanesque (et que cela, qui plus est, restait inaccessible au cinéma), je reste perplexe.

Prenons l’exemple de Balzac : chez lui aussi, d’une certaine façon, on observe un superbe déploiement dans le temps (temps de l’intrigue, mais aussi de la rédaction et de la publication). Chez lui aussi, les personnages connaissent plusieurs aventures, et, comme on le sait, reviennent de l’une à l’autre. Seulement, et c’est là une différence qui me semble capitale par rapport aux héros des séries télévisées : ils ne reviennent pas à la même place. Il est habituel chez Balzac que le protagoniste d’une histoire ne fasse que passer dans la suivante. Mais qu’il joue un rôle capital dans une troisième, etc. Cela suppose une malléabilité qui ignore les impératifs de l’économie du divertissement comme les caprices du star-system (même s’il ne faut pas éluder les obligations que devait respecter Balzac, et qui avaient aussi à voir avec les règles du marché).

Ainsi, Eugène de Rastignac est une des « stars » de la Comédie humaine. Mais peu d’acteurs auraient accepté d’être une star finalement si épisodique sur l’ensemble du cycle romanesque, omniprésente et pourtant discrète, ne connaissant en tout et pour tout qu’un seul vrai « premier rôle » : Le Père Goriot. Même dans La Maison Nucingen (nouvelle qui narre la façon dont Rastignac fait fortune), en termes de présence il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent.

À la différence de l’écriture balzacienne, la narration que l’on observe dans la plupart des séries permettra certes le déploiement dans le temps – et parfois, donc, le spectacle toujours émouvant du vieillissement conjoint d’un acteur et d’un personnage. Mais, répondant également aux impératifs économiques de la diffusion, ce personnage connaîtra presqu’à chaque fois les mêmes déboires : renversements improbables de son état de fortune, métamorphoses inexplicables de son caractère, chutes et rechutes mécaniques dans le mélodrame pour « relancer » l’intérêt des spectateurs, etc. (Je songe à ce vieux policier bedonnant, dans la série NYPD Blue, qui ne cessait de perdre ses femmes successives et ses enfants, toujours d’une façon tragique ; cela s’enchaînait comme dans les chansons : un mariage, un veuvage, un mariage, un veuvage, etc.)

Finalement, si le succès est au rendez-vous, le personnage demeurera à son poste, puisqu’il est l’argument commercial du show, sans possibilité de s’éclipser pour mieux revenir, comme peuvent se le permettre un Vautrin, une Princesse de Cadignan et tant d’autres merveilleuses créatures balzaciennes. Parfois le spectateur se retrouve même prisonnier, lorsqu’une série se survit au-delà du raisonnable : pris entre deux impératifs, il ne sait plus s’il doit cesser de regarder un programme dont l’invraisemblance et les coups de théâtre à répétition ont fini par tuer tout intérêt, ou s’il doit continuer pour apprendre comment s’achève le parcours de telle ou telle figure dont les débuts dans le monde de la fiction semblaient si prometteurs.

Et c’est bien pour cela qu’on est en droit de haïr les séries : elles nous frustrent doublement, parce qu’elles gâchent trop souvent les bonnes idées qu’elles ont pu avoir. Et elles les gâchent précisément à cause de la manière dont elles sont produites, pensées et diffusées. Autrement dit à cause de ce qu’elles sont.

NOTRE INSATIABLE DÉSIR D’HISTOIRES

La nullité ontologique des séries ayant été établie, reste alors à expliquer pourquoi tout le monde ne partage pas mon avis. Dans sa Critique de la faculté de juger, Kant propose une distinction précieuse entre le Beau et l’Agréable. Avec l’Agréable, l’individu émet un jugement qui ne vaut que pour lui-même (exemple donné par le philosophe de Königsberg : si le vin des Canaries me plaît, il n’y a pas de raison que celui-ci plaise pour autant à tout le monde), alors que le Beau se doit d’être partagé par tous.

Conclusion : si je ne trouve pas les séries belles, c’est qu’elles ne le sont pas. Comment déciller, dès lors, mes contemporains, pour les aider à avoir meilleur goût, et donc à mieux vivre ? En les aidant à prendre conscience que leur goût est bas, histoire d’en guérir plus vite.

Pourquoi, en effet, cette abondance de séries en nos temps de détresse et de misère intellectuelle ? Parce que celles-ci, je le crois, comblent notre désir d’histoire, et non notre déclinante soif de savoir. Elles sont la résurgence mécanisée de ce vieux fond de l’âme humaine qui aime qu’on lui raconte des aventures, des vieilles « histoires d’intérêt, d’amour et de mort », comme dirait Jacques Rancière. Elles sont, perfectionnées par les industries culturelles, l’expression d’une grande régression infantile qui entend apporter sa pierre à ce terrible projet : la fin des Temps modernes. Fin de l’individu, fin de l’écrivain, fin du roman. Retour aux contes, aux légendes, à la pure narrativité sans auteur ni objet.

Un peu comme un psychanalyste facétieux, on pourrait dire que, dans une série télévisée, ça raconte. Pas lui, pas elle, pas Cervantès ni Virginia Woolf. Ça. Comme les légendes et les contes d’autrefois, les séries sont l’expression de la communauté plutôt que d’un auteur (et qu’on ne m’oppose pas telle ou telle exception, je la récuse à l’avance !). C’est pour cela que ce sont toujours les mêmes jalousies, les mêmes conflits qui y sont racontés, ces grands archétypes qui structurent l’imaginaire des sociétés humaines. Game of Thrones ? Exemple caricatural, j’en conviens, mais qu’est-ce donc sinon Dallas avec de l’érotisme, des dragons et des scènes de décapitation en plus ?

La série, c’est le règne de la créativité sans signature. Un monde sans auteur. Le show runner des séries hollywoodiennes n’est pas un écrivain. Il est (distinction classique elle aussi mais, vous m’excuserez, j’ai toujours été nul en philosophie) artisan et non artiste. Souvenons-nous du développement proposé à ce sujet par Alain dans son Système des Beaux-Arts :

« Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie. Et encore est-il vrai que l’œuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu’il essaye ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie comme le dessin d’une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’œuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’œuvre qu’il commence ; l’idée lui vient à mesure qu’il fait ; il serait même plus rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l’artiste. Il faut que le génie ait la grâce de nature, et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d’abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et là belle statue se montre belle au sculpteur, à mesure qu’il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. »

Voilà. Oui, un créateur de série peut être artiste par éclairs. J’allais dire : par erreur. On n’est jamais à l’abri du talent, ni même du génie. Mais la série télévisée ne sert pas à ça. Elle n’est pas pensée pour ça. Elle doit seulement abreuver son public d’histoires. Elle doit raconter, raconter encore, et c’est tout. Elle ne découvre rien, elle n’invente rien – et il est assez malhonnête de ma part de le lui reprocher, puisqu’elle n’a jamais prétendu le faire.

Parce qu’elle n’est pas un art.

POURQUOI LES SÉRIES TÉLÉVISÉES SONT DONC TOUTES NULLES (MAIS ALORS VRAIMENT TOUTES)

Faites le test chez vous, et vous verrez : une série télé vous a-t-elle jamais appris quoique ce soit sur vous-même, sur l’homme ou sur le monde que vous ne saviez déjà ? Ne vous a-t-elle pas, au fond, volé un peu de temps en vous divertissant (en vous faisant oublier que vous alliez mourir) sans vous enrichir à quelque niveau que ce soit ? Ne vous a-t-elle donc pas, finalement, paresseusement confirmé dans votre être et dans vos certitudes (les méchants sont méchants, l’amour est une belle chose, la liberté un bien précieux) ?

Or l’art pouvait parfaitement vous apporter ces deux choses ensemble : le divertissement et le savoir. Le plaisir et la sagesse. L’opéra bien sûr l’a fait pour vous. Tout comme la peinture, la poésie et le roman. Même le cinéma. Mais les séries non, jamais. Elles racontent, elles ne cessent de raconter, mais une fois qu’elles s’arrêtent, c’est comme si elles n’avaient jamais existé (c’est d’ailleurs pour ça qu’on peut si facilement passer d’une série à l’autre, industriellement, éternellement).

Cela ne veut pas dire qu’elles racontent mal. Bien au contraire. Seulement qu’elles n’ont rien à dire.

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Une réponse à “Contre les séries télévisées

  1. Conclusion n° 1 : vive le cinéma, cette expérience de temps scellé (dixit : Tarkovski). Le principal argument que j’opposerais aux séries est d’ordre pratique : les regarder prend énormément de temps et le temps n’est pas extensible. Il faut donc d’abord considérer ce que les séries nous enlèvent plutôt que ce qu’elles nous apportent. Conclusion n° 2 : je ne regarde pas de séries.

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