Sade, le divin citoyen

En dehors de son œuvre littéraire, l’action révolutionnaire de Sade demeure fort méconnue. Elle permet cependant de porter un éclairage important sur ses récits à l’aune de ses opinions politiques. Fervent républicain, inscrit à la Section des Piques, il y défendit ardemment les thèses rousseauistes sur la souveraineté, mais lançait aussi des avertissements à ses concitoyens au sujet de la révolte des élites. Bien que méprisé par Robespierre, tous deux partageaient manifestement une même idée de la souveraineté populaire et du rôle institutionnel du citoyen. C’est d’ailleurs à la lecture de son manifeste Idée sur le mode et la sanction des Loix que Sade se révèle plus explicitement que jamais ce « poète de l’anarchie du pouvoir », pour reprendre l’expression de Pasolini. Klossowski notait dans son essai Le philosophe scélérat, que l’œuvre littéraire du divin marquis se caractérisait par sa volonté de pousser à leur comble les conséquences de la « raison normative », antienne philosophique qui fait d’ailleurs débat au sujet du parallèle entre Sade et Kant. La lecture d’Idée sur le mode et la sanction des Loix abonde cependant dans le sens de Klossowski, mais en conférant au propos sadien une dimension dénonciatrice. Si Sade n’exprimait explicitement ses opinions que dans ses textes politiques, Idée sur le mode et la sanction des Loix dévoile justement un homme méprisant le positivisme juridique et l’universalisme qu’il prétend incarner. Tout au long de son texte, c’est uniquement à la liberté que Sade estimait qu’il valait la peine de vouer un dogme. Sa critique dressée contre la révolte des élites, qu’il jugeait inévitable dans les systèmes représentatifs, n’est pas sans faire rappeler les 120 Journées de Sodome, où les figures tutélaires de la société de l’Ancien Régime abusent du pouvoir normatif dont ils jouissent pour entretenir leurs propres vices en oppressant les gens de rien. Le pouvoir normatif, entre les mains des élites, ne serait selon Sade qu’un outil leur permettant d’organiser un système paradoxal de jouissance transgressive.

LE PEUPLE, RIEN QUE LE PEUPLE, TOUT LE PEUPLE

Imprégné de la culture philosophique du XVIIIe siècle, Sade reprit la thèse du contractualisme telle que la développa Rousseau dont on sait qu’il réclama vainement les ouvrages durant sa détention. Son texte opère logiquement une distinction fondamentale entre mandat représentatif et mandat impératif, qu’il formula en les termes « autorité déléguée » et « autorité confiée ». L’enjeu de la souveraineté est chez lui, comme chez Rousseau, la clef de voûte de son propos; elle est inaliénable et incessible. Or, les systèmes représentatifs portent, selon Sade, les germes de la confiscation du pouvoir, et donc de la révolte : « J’ai étudié les hommes et je les connais ; je sais qu’ils renoncent avec bien de la peine au pouvoir qui leur est confié, et qu’il n’est rien de difficile comme de poser des bornes à l’autorité déléguée. » Idée sur le mode et la sanction des Loix n’a de cesse de rappeler : « Peuple, vous pouvez tout sans eux, eux seuls ne peuvent rien sans vous », car « Les hommes simples, libres, et vos égaux, auxquels vous ne déléguez que momentanément une portion de la souveraineté, qui n’appartient qu’à vous, ne peuvent, sous aucun rapport, posséder cette souveraineté dans un plus haut degré que le vôtre. La souveraineté est une, indivisible, inaliénable, vous la détruisez en la partageant, vous la perdez en la transmettant. »

L’idée que Sade se faisait du Peuple est certes idéaliste, mais au moment où son texte fut imprimé elle rejoignait celle qui estimait que la Révolution symbolisait la politisation populaire. Ernest Renan confirmera cette impression en déclarant dans son discours Qu’est-ce qu’une Nation qu’elle représenta le moment où les mots « patrie » et « nation » prirent une dimension nationale-populaire concrète. Ce qui était important pour Sade, c’était de lutter contre la réitération du schéma oligarchique de l’Ancien Régime ; peu importe que les bourgeois succèdent aux nobles, ce sont les élites au sens large qui, pour paraphraser Montesquieu, sont portées à abuser du pouvoir qui leur est confié. L’idée de souveraineté populaire chez Sade est aussi intransigeante que chez Rousseau ; la volonté ne se représente pas tout simplement parce qu’elle ne peut se transférer, et avec elle le pouvoir souverain qu’elle renferme. Sade, « poète de l’anarchie du pouvoir » selon Pasolini ? Cet extrait d’Idée sur le mode et la sanction des Loix  le confirme « quand il s’agit de prononcer sur la nature du frein qui doit lui convenir, vos ennemis alors, dont le seul but est de perpétuer votre anarchie, profitant de la faiblesse certaine d’un Peuple qui n’a point de lois, ou qui n’en a que de mauvaises, parviendront bientôt non pas à vous, vaincre… vous êtes Français… mais à vous diviser. »

« Vous êtes perdus, s’ils vous donnent des lois que vous n’aviez pas sanctionnées, car s’emparant alors du foyer de puissance dont vous ne leur avez communiqué que des rayons par cette réunion de forces acquises à vos dépens, ils éclipseront bientôt l’autorité, qui ne doit jamais sortir de vos mains. »
-DAF de Sade, in « Idée sur le mode et la sanction des Loix »-

Le débat autour de la question s’agissant de savoir si le divin marquis cautionnait ou non le contenu de ses romans est toujours des plus épineux. Si toutefois l’on place son œuvre littéraire à l’aune de ses textes politiques, l’on voudrait avancer que l’expérimentation à laquelle Sade se livrait avec ses personnages comporte une fonction critique. Comment penser qu’un homme aussi méprisant envers les élites – élites qui l’embastillèrent la majeure partie de sa vie – puisse les mettre en scène en les transformant en idéals ? Sade avertissait son lecteur dans la première partie de sa Nouvelle Justine : à ceux qui pensent que le crime paie tandis que la vertu ne récolte qu’ingratitude, et qu’il vaille mieux sombrer dans le vice : « Il est donc important de prévenir ces sophismes dangereux d’une fausse philosophie. » On nous objectera que l’édition de 1797 connut quelques menues modifications faisant croire à une apologie du crime, ce à quoi on rappellera que le divin marquis y inséra cette remarque-ci : «c’est en raison de ces motifs, unissant le langage le plus cynique aux systèmes les plus forts et les plus hardis, aux idées les plus immorales et les plus impies. »

Sade, enragé ? Indubitablement. C’est d’ailleurs toute la force de son pamphlet Français, encore un effort si vous voulez être républicains où l’on trouve ce qui pourrait le plus être assimilé à l’idéal politique sadien. C’est aussi dans ce texte qu’il y délivra sa vision du contractualisme qui le rapproche de nouveau de Rousseau : « je vous demande maintenant si elle est bien juste, la loi qui ordonne à celui qui n’a rien de respecter celui qui a tout. » Le contrat social, selon Sade, doit assurer l’égalité des droits, aussi bien civiques que mobiliers : « un serment doit avoir un effet égal sur tous les individus qui le prononcent ; il est impossible qu’il puisse enchaîner celui qui n’a aucun intérêt à son maintien, parce qu’il ne serait plus alors le pacte d’un peuple libre ». Un contrat social qui consacrerait l’inégalité de la richesse mobilière, contraignant les plus humbles liés par ce pacte à assurer malgré eux la pérennité de cette inégalité serait inique, et « serait l’arme du fort sur le faible, contre lequel celui-ci devrait se révolter sans cesse », puisque , « le riche seul a intérêt au serment que prononce le pauvre avec tant d’inconsidération qu’il ne voit pas qu’au moyen de ce serment, extorqué à sa bonne foi, il s’engage à faire une chose qu’on ne peut pas faire vis-à-vis de lui. »

« Quels sont les éléments du pacte social ? Ne consiste-t-il pas à céder un peu de sa liberté et de ses propriétés pour assurer et maintenir ce que l’on conserve de l’un et de l’autre ? »
-DAF de Sade, in « Français, encore un effort si vous voulez être républicains »-

La religion n’est pas en reste ; elle serait elle-même source d’inégalité selon Sade, ou tout du moins concourrait à son maintien. Son pamphlet Français, encore un effort… est un florilège d’attaque à la hiérocratie catholique. Néanmoins, contrairement à un solide préjugé sur le sujet, le divin marquis n’était pas l’athée « jusqu’au fanatisme » tel qu’on l’entend aujourd’hui.

PAS DE RÉPUBLIQUE SANS MYSTIQUE RÉPUBLICAINE

Sade se proclame ouvertement athée, et son athéisme est l’une des constantes cardinales de ses œuvres, littéraires et politiques. Néanmoins, l’athéisme de Sade ne s’exprime pas comme la volonté d’un monde à jamais débarrassé totalement de toute mystique. Dans Français, encore un effort si vous voulez être républicains, il met l’accent sur la hiérocratie avant la religion elle-même comme source de malheur. Quant au dogme chrétien en lui-même, il se dit bien athée, et appuie la notion en l’écrivant « a-théisme ». Sade est athée avant tout en ce qu’il rejette toute forme de théisme et non pas de déisme ; le théisme s’entendant comme un culte organisé, avec ses clercs et sa liturgie, contrairement au déisme. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il reprochait à Robespierre de vouloir recycler le christianisme au travers de son culte de l’Être suprême qui, s’attribuant des rites, n’était plus un déisme mais un théisme. À l’impératif qu’il proclama : «  Cessons de croire que la religion puisse être utile à l’homme. Ayons de bonnes lois, et nous saurons nous passer de religion. », Sade reconnut : « Mais il en faut une au peuple, assure-t-on ; elle l’amuse, elle le contient. » La question de la mystique est abordée par le marquis sous deux angles, largement oblitérés des débats à son sujet : le rapport à la loi et à la cohésion sociale. La mystique n’est pas négligée par Sade, bien au contraire. Il y accorda de l’importance, estima que l’athéisme absolu et total était impossible : le peuple a besoin d’une mystique, d’une transcendance. Pis même, la mystique est nécessaire : des lois promulguées sans religion seraient un risque, celui que la Raison devienne son propre culte ; or, la critique de la raison normative est l’antienne sadienne majeure de sa philosophie. « Que ferions-nous de lois, sans religion ? » est la question qu’il se posait, et la réponse, bien que pouvant paraître surprenant, est au contraire symbolique de l’époque de Sade : « Il nous faut un culte et un culte fait pour le caractère d’un républicain, bien éloigné de jamais pouvoir reprendre celui de Rome. Dans un siècle où nous sommes aussi convaincus que la religion doit être appuyée sur la morale, et non pas la morale sur la religion. »

L’on a tendance à l’oublier, mais toute la modernité de la littérature sadienne n’en ôte pas moins à son auteur son enracinement culturel dans le XVIIIe siècle, qui lui valut aussi bien d’être le contemporain de la première révolution industrielle que des retours en vogue du paganisme. Le culte que le marquis appelait de ses vœux dans Français, encore un effort… n’est rien d’autre qu’un retour à l’Antique : « À la bonne heure ! Donnez-nous donc, en ce cas, celle qui convient à des hommes libres. Rendez-nous les dieux du paganisme. Nous adorerons volontiers Jupiter, Hercule ou Pallas ; mais nous ne voulons plus du fabuleux auteur d’un univers qui se meut lui-même. » Si cela peut paraître saugrenu à l’aune de notre XXIe siècle, il convient de rappeler que Napoléon Ier, fervent lecteur du pseudo-Ossian, fonda dès 1804 une Académie celtique dont le but pourrait être résumé par cette épître d’Alexandre Lenoir dans les Mémoires de ladite académie : « Le désir de retrouver et de réunir les titres de gloire légués à leurs descendants par les Celtes, les Gaulois et les Francs. »

À ce titre, Sade fut pleinement un homme du XVIIIe siècle, et sa critique du christianisme, tout comme la solution païenne qu’il proposa, s’y inscrivaient pleinement. Cette volonté d’avoir une religion avant tout sociale, puisque la mystique devait servir un but social avant tout, qui s’opposait sous sa plume à l’esprit chrétien n’est pas sans rappeler le pamphlet de Celse qui vantait la mystique païenne comme meilleure garante de la cohésion sociale là où le christianisme l’affaiblissait. Les divinités païennes auraient le mérite, selon Celse comme Sade, d’exacerber les talents de tout à chacun, d’incarner des idéaux où tous pourraient se reconnaître. Que Sade voulût donc réédifier « de même l’effigie des grands hommes sur les piédestaux de ces polissons adorés par le Christianisme » n’est pas un appel à une tabula rasa, mais à la (re)fondation d’une mystique qui soit une mystique républicaine, laquelle selon lui ne saurait découler de la même mystique de l’Ancien Régime car elle fut une mystique oligarchique.

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