Sade au miroir du XIXe siècle, ou le grand frénétique

UN OUBLI

Parmi les entrées du Dictionnaire des idées reçues, quelques-unes sont consacrées à des écrivains (on trouve, entre autres, Chateaubriand, Diderot, Machiavel, Sénèque et même Scudéry !) et on est déçu de ne pas en dénicher une qui évoquerait le marquis de Sade. On ne peut donc qu’imaginer ce qu’on aurait pu y lire :

SADE Toujours l’appeler « le divin marquis ».
Avoir l’air outré d’entendre prononcer son nom, tout en suggérant habilement qu’on l’a lu.
Plaît aux filles de mauvaise vie.
Est-il bon, est-il méchant ?

Et sans doute bien d’autres choses encore, mais n’est pas Flaubert qui veut et je préfère m’arrêter là pour ne pas entacher la mémoire de celui dont les Goncourt rapportent dans leur Journal daté du 9 avril 1861 qu’il était fasciné par Sade :

« Visite de Flaubert. Il y a vraiment chez Flaubert une obsession de Sade. Il se creuse la cervelle pour trouver un sens à ce fou. Il en fait l’incarnation de l’Antiphysis et va jusqu’à dire, dans ses plus beaux paradoxes, qu’il est le dernier mot du catholicisme, la haine du corps. Il faut que chaque homme ait sa toquade… À examiner si de Sade n’est pas, comme Marat, un produit de 93 ? Est-il bien vrai que ses livres aient été écrits avant le sang de la Terreur ?

Il nous raconte cette horrible tentation dont une femme est sortie victorieuse. Une femme honnête, mariée, mère de famille qui, pendant vingt ans, atteinte d’hystérie à son foyer, auprès de son mari et de ses enfants, voyait des phallus partout, dans les flambeaux, dans les pieds des meubles, dans tout ce qui l’entourait, et enivrée, suffoquant, accablée de ces images, se disait en regardant la pendule : « Dans un quart d’heure, dans dix minutes, je vais descendre dans la rue pour me prostituer ». »

Cette anecdote est révélatrice d’un fait historique (sociologique presque) autant que littéraire : chacun semble avoir une histoire à raconter mettant en scène de près ou de loin le marquis de Sade et ses écrits. Et chacun rivalise de détails réalistes, de petits faits vrais qui permettent d’animer les saynètes et de souligner leur authenticité.

 DES RÉCITS

Dans un des premiers ouvrages consacrés à Sade et à son œuvre, publié en 1834, Jules Janin raconte l’histoire de son ami Julien. À peine sortis du collège, les deux camarades se rendent chez l’oncle de Julien, le bon curé Gabriel, qui vit dans un petit village au bord du Rhône. Un jour que le curé est parti au chevet d’un mourant, Julien, poussé par l’ennui, cherche dans la bibliothèque du brave homme un livre qui pourrait l’amuser. La couverture de l’un d’entre eux, « destinée à protéger non pas le livre contre le lecteur, mais le lecteur contre le livre », attire sa curiosité, le titre de l’ouvrage, composé d’un prénom suivi d’un ou…, lui rappelle ceux des œuvres moralisantes de Ducray-Duminil : il ne se méfie pas et se retire dans sa chambre pour lire. Quand son oncle finit par revenir le lendemain (une tempête providentielle, ou plutôt fatale, semble-t-il, l’ayant empêché de rentrer le soir même), Julien ne peut soutenir la vue de sa soutane, ni celle d’un crucifix. Tout dans le monde devient monstrueux à ses yeux : les jeunes filles innocentes lui semblent en permanence menacées par des assassins qui se cachent partout, il ne peut croiser un jeune enfant sans l’imaginer découpé en morceaux et dévoré par des êtres diaboliques et lubriques. Même son oncle, le brave curé Gabriel, l’effraie parce qu’il n’a rencontré que des prêtres infernaux sous la plume de Sade. Janin conclut le récit en indiquant que Julien vit toujours, que son oncle s’efforce de racheter sa légèreté criminelle en prenant soin de lui, mais que leur vie n’est plus désormais qu’un long supplice et que le responsable de ce déplorable drame n’est autre que Sade, ce « fanatique du vice » et son « souffle empoisonné ».

La joie de la vie champêtre, l’idylle d’un séjour au bord du Rhône, non loin du Forez cher à d’Urfé, ont cédé la place à un univers violent, infernal, désespéré. « Julien avait perdu toute idée d’une société qui se défend elle-même, toute idée d’une loi morale qui ne peut pas mourir, toute idée d’une loi politique, maintenue par le concours des citoyens. Il était tombé, le cœur le premier, dans l’abîme du marquis de Sade. »

Sade devient la figure du tentateur et son œuvre un « long pamphlet contre l’espèce humaine ». Mais Janin ne cherche à aucun moment à l’expliquer : ce qu’il dit de l’enfance de Sade se construit aux antipodes de cette cruauté. Il insiste longuement sur la généalogie du « monstre » pour souligner le caractère impensable, impossible, inacceptable presque, d’un être comme Sade dans une famille qui compte tant de belles âmes (Laure de Noves, la Laure de Pétrarque, entre autres). Avec une acrimonie non dépourvue de cynisme, Janin conclut que l’existence du marquis est un des « ces malheurs imprévus dont le ciel frappe de temps à autre les plus vieilles maisons pour les mettre au niveau de tout ce qu’il y a d’impur au monde » et que l’histoire de cette famille constitue une des « tristes et amères leçons [de l’]égalité ».

Ce qui ne manque pas d’étonner, c’est de lire, dans le même volume, sous la plume de Paul L. Jacobs, que la perversité de Sade s’expliquerait justement par l’implacable loi familiale. Son court texte, intitulé La vérité sur les deux procès criminels du marquis de Sade, s’ouvre sur un hommage très ambigu au travail biographique de Janin. Certes, il ne manque pas de qualités, il est bien écrit, mais il est mensonger et, même si le mot n’est évidemment pas utilisé, racoleur. Il ne fait que développer des idées reçues sur Sade, alors que lui, Paul L. Jacobs, érudit sérieux, se targue d’avoir interrogé des témoins qui ont connu Sade jeune homme et de rétablir une vérité sur les deux affaires qui avaient défrayé la chronique : celle de la veuve Keller en 1768 et celle de Marseille en 1772.

C’est en rapportant « le récit d’un vieillard digne de foi » qu’il montre que les actes du marquis trouvent leur origine dans sa passion amoureuse contrariée pour la jeune sœur de son épouse. Il aurait rencontré la première avant la seconde et aurait tout fait pour l’épouser, mais il se serait heurté à la volonté inflexible de son beau-père, M. de Montreuil, puis de son père, et n’aurait accompli tous ses forfaits que par dépit contre une loi inique. Ses ouvrages ne pourraient dès lors être lus que comme des coups, violents et dangereux certes, contre une société qu’il rend responsable de son malheur : écrire serait une manière de représailles, de vengeance et Sade ne serait plus qu’un « fanfaron du crime », enfermé au nom de la même loi injuste qui l’a déjà puni et condamné au malheur.

Sans aller aussi loin dans la réhabilitation, Charles Nodier affirme, dans ses Souvenirs, épisodes et portraits pour servir à l’histoire de la Révolution et de l’Empire, avoir croisé Sade à la prison du Temple au moment où lui-même y fut incarcéré, à la fin de l’année 1803, ce qui est rigoureusement impossible – Sade étant emprisonné à Charenton depuis 1801 –, mais qui donne l’occasion à l’auteur de faire de Sade « le prototype des victimes extrajudiciaires de la haute justice du Consulat et de l’Empire. »

L’enfermement du marquis devient le fait d’une justice arbitraire, incapable de juger de certains crimes et qui a tôt fait d’ériger la jurisprudence en loi absolue. Pour Nodier, Sade et ses ouvrages méritaient sans doute d’être condamnés : même s’il précise n’en avoir qu’une connaissance lointaine et n’en avoir gardé qu’« une impression vague d’étonnement et d’horreur », il ne remet pas en cause l’outrage fait à la morale et à la religion – à la société tout entière. Toutefois, l’enfermement de Sade, parce qu’il est une décision d’un corps non judiciaire, le Conseil d’État, constitue la première d’une longue série d’« usurpation[s] du droit de juger ».

UNE ALLÉGORIE

Cette multiplication d’anecdotes souligne à la fois la fascination exercée par le marquis de Sade et la propension à en faire un symbole. Un symptôme presque. Lorsque Nodier pénètre dans la chambre où il est écroué, il distingue vaguement trois silhouettes allongées et s’endort assez rapidement sur une couche dont il souligne le confort. Le lendemain, à son réveil (mais n’est-il pas toujours en train de rêver, puisque cette scène, on le sait, n’a pu avoir lieu ?), il voit enfin un de ses codétenus et il est d’emblée frappé par son « obésité énorme » et « ses yeux fatigués » qui ne parviennent qu’imparfaitement à étouffer un reste de grâce et de politesse qui sont celles du XVIIIème siècle, mais qui en sont aussi une déformation monstrueuse. Jules Janin déploie cette idée en faisant de Sade un « homme […] arrivé pour clore indignement le dix-huitième siècle, dont il a été la charge horrible et licencieuse. »

À leurs yeux, Sade est le monstre enfanté par une société qui n’a compris que trop tard qu’elle était perdue. Une société frivole et insouciante où tout se joue et où l’on se joue de tout. Une société de ricaneurs qui adorent en Voltaire leur grand prêtre.

« Personne parmi eux, jeunes gens ou vieillards, ne prenait rien au sérieux ; on leur aurait dit que  le monde allait finir qu’ils se seraient informés aussitôt où se louaient les meilleures places pour voir le monde finir. » Pourtant cette légèreté n’est qu’indirectement responsable de l’effondrement de ce monde qui est tombé sous les assauts du sérieux – et du fanatisme. Dans un monde où rien n’a d’importance, les esprits sérieux deviennent nécessairement enragés et ne peuvent supporter la futilité des autres. Voilà pourquoi un tel monde ne peut qu’enfanter Sade d’abord et Robespierre ensuite. Sade a pris au sérieux le vice, Robespierre, l’extinction de la noblesse.

Pour autant, il demeure une différence capitale entre les deux hommes – différence qui tient à leur pouvoir de nuisance dans le temps. Car, si la mort de Robespierre a mis fin à ses crimes, la publication des œuvres de Sade n’a fait que les multiplier à l’infini, empêchant l’oubli pur et simple de celui qui aurait pu n’être qu’une figure criminelle parmi d’autres. Non content de faire de Sade l’horrifique rejeton du XVIIIème siècle, Janin suggère qu’il est aussi un pur produit de la corruption généralisée de la société française sous le Directoire et du triomphe de l’argent. La pauvreté conduit en effet Sade à vouloir faire publier ses écrits. « Trois hommes se rencontrèrent qui se chargèrent de cette publication. Ils prirent d’abord connaissance du manuscrit, ils en regardèrent les gravures, et ils jugèrent que l’affaire était bonne sous Barras. Deux de ces hommes étaient libraires, le troisième, le plus coupable des trois, était un riche capitaliste. Le livre fut imprimé avec l’argent de ce dernier, dont nous tairons le nom ; il fut inscrit sur le catalogue de ces deux libraires, il fut imprimé avec tout le luxe typographique de cette époque. » Janin ajoute qu’il fut aussi envoyé aux chefs du Directoire qui tenaient les destinées du pays dans leurs mains et qui prirent soin d’en remercier l’auteur. Quant à la presse, elle ne trouva pas mauvais de vanter un ouvrage approuvé par ceux qui gouvernaient alors. Seul le général Bonaparte, à qui le livre fut aussi adressé, se trouva vivement offensé de cet envoi.

UN IMPOSSIBLE OUBLI

Jules Janin rapporte d’ailleurs une étrange anecdote au sujet de Napoléon :

« Un jour qu’il présidait le Conseil d’État, il vit sous son portefeuille un second exemplaire pareil au premier : il fait jeter l’ouvrage au feu. Le lendemain et les jours suivants, la même main inconnue plaça le même ouvrage à la même place, et chaque fois le premier consul palissait d’effroi à chaque nouvel exemplaire qu’il faisait brûler. À la fin, on cessa de lui jeter cette insulte inutile ; mais l’empereur devait se souvenir de l’outrage fait au premier consul. »

Ce livre qui revient tel un mauvais sort, et dont Napoléon ne peut se débarrasser –même en enfermant son auteur à Charenton jusqu’à la fin de ses jours –, n’est-il pas le signe de la présence tenace de Sade en ce début de XIXème siècle ? N’est-il pas, comme le sang sur les mains de Lady Macbeth, le signe d’un passé monstrueux qui ne peut ni ne doit s’effacer ?

Le texte de Janin s’ouvre sur une série de mises en garde qui sont autant d’invitations : l’auteur se propose en effet de nous guider dans le tortueux et terrifiant univers du marquis, de « poser une lampe salutaire au bord de ce précipice infect […] afin qu’à l’avenir nul imprudent n’y tombe. » Ce faisant, il fait figure de bonimenteur ou de Monsieur Loyal, et Sade devient le clou d’un spectacle fascinant qui excite notre curiosité : enfin un monstre, un vrai ! Quant à la prose de Janin, faite d’hyperboles emphatiques, de questions rhétoriques, de gradations, de métaphores terrifiantes et d’exclamations épouvantées, elle est précisément celle d’un vendeur de morale un brin grandiloquent que l’on soupçonne d’être de pacotille.

La rhétorique qu’il déploie et qui est celle du plaisir de l’horreur, et même du plaisir dans l’horreur, n’est-elle pas aussi celle du mélodrame qui connaît justement, alors, un énorme succès, ou encore de la littérature dite frénétique ? Sade, de même que les atrocités de la Révolution, sont devenus un spectacle, un spectacle terrifiant, certes, mais qu’il convient d’affronter et dont il faut reconnaître l’ambiguïté des sentiments qu’il suscite en nous. Pour reprendre l’analyse que faisait Janin de l’atmosphère qui régnait en France à l’orée de la Révolution, on pourrait dire que les premières décennies du XIXème siècle sont marquées par un curieux mélange de frivolité et de sérieux. Les événements historiques et leurs acteurs se sont éloignés dans une pure représentation (théâtrale ou romanesque) : on les joue avec frénésie, mais on les juge avec componction. On affiche face à eux une mine grave, mais on veut encore et encore assister à cette fin du monde qui a déjà eu lieu. Sade, qui incarne alors le Mal absolu, ne peut pas disparaître, et ses successeurs imagineront des épigones littéraires permettant d’interroger sans cesse la grande énigme qu’il constitue.

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Une réponse à “Sade au miroir du XIXe siècle, ou le grand frénétique

  1. Bonjour. Je viens de lire votre article sur Sade avec le plus grand intérêt. Je prépare actuellement une publication entièrement consacré à Sade. J’aimerais pouvoir vous en parler. Très cordialement. Sylvain Martin

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