Jedi contre siths : Stoïciens contre monstres sadiens ?

Les Jedi et les Siths sont à eux seuls des syncrétismes de nombreux courants philosophiques et religieux, rattachables en général à tout ce qui a pu exister. Star Wars devant sa structure narrative, et mythologique, à ce qu’on appelle le monomythe – ou voyage du héros – théorisé par Joseph Campbell à la fin des années 1940 dans son essai Le Héros aux Mille et Un Visages. Pour autant, deux rapprochements rarement, voire jamais, effectués avec la philosophie Jedi et Sith mériteraient d’être étudiés : la proximité des deux forces antagonistes avec, respectivement, le stoïcisme et le monstre sadien. Le stoïcisme étant l’un des courants philosophiques des plus anciens, renvoyant littéralement à « école du portique » où les cours étaient dispensés à Athènes, il n’est pas exempt toutefois d’assimilation d’autres courants philosophiques. Pour autant, de nombreuses similitudes existent entre lui et le mantra Jedi. Loin de renvoyer au sens réducteur, mais populaire du mot « stoïque », la philosophie stoïcienne va au-delà du simple détachement. De la même façon, la monstruosité sadienne ne se réduit pas seulement à la figure du pervers, ni du sadisme, élaboré par le Marquis de Sade au travers de ses ouvrages, mais renvoie à un système de conduite complexe et flirtant largement avec le paradoxe, car dépendant aussi bien du cadre social dans lequel il se situe que de ses propres principes – dont l’existence à eux seuls constitue justement un paradoxe – , à l’instar des Siths dont l’ordre est aussi régi par des règles expressément établies pour être… transgressées.

LES JEDI, OU SÉNÈQUE KENOBI

Résumer la philosophie stoïcienne en quelques mots relèverait de l’absurdité et apporterait des approximations trop inexactes pour lui rendre justice ; mieux vaut se contenter d’en énoncer les concepts principaux. En premier lieu, le stoïcisme – et les stoïciens, notamment Sénèque – s’inscrivait en négatif des hédonistes, et parfois même des épicuriens, dont ils jugeaient les enseignements mauvais et détournant l’homme de la vertu. Pour les stoïciens, l’âme est naturellement exposée à des « maladies » au même titre que le corps – notion que l’on doit à Chrysippe, l’un des premiers stoïciens, mais que Sénèque reprendra. En bref, « le vrai plaisir est le mépris des plaisirs », pour reprendre la formule de Sénèque, en ce que les plaisirs réduisent l’être humain en esclavage, car le rendant dépendant d’eux, entraînant cette tautologie malsaine de la recherche du plaisir pour le plaisir en lui-même, au détriment de l’élévation intellectuelle, de la contemplation, mais aussi du soin de son entourage. Sénèque instaura donc cette séparation essentielle entre posséder des richesses et être possédé par elles : « chez moi, les richesses n’occupent qu’une place, chez toi, la place principale ; en fin de compte, les richesses m’appartiennent, tu appartiens aux richesses ». La richesse n’est cependant pas bannie, elle est un « préférable ». La vertu stoïcienne ne rime pas avec la pauvreté ; évidemment qu’il est toujours préférable d’être fortuné – au sens pécuniaire, mais aussi chanceux – à condition que cette fortune serve un objectif supérieur à l’individu lui-même. « Le sage, en effet, ne s’estime pas indigne des dons de la Fortune : il n’aime pas les richesses, mais il les préfère. Ce n’est pas dans son âme qu’il les accueille, mais dans sa maison ».

Ce détachement des contingences matérielles, cette lutte contre les « maladies de l’âme », qui est l’un des piliers du stoïcisme se retrouve pleinement chez les Jedi. Les « maladies de l’âme » ne sont peut-être pas les richesses, mais la lutte contre la tentation du côté obscur de la Force, ainsi que contre les Siths qui l’utilisent. De la même manière, le côté obscur retrouve les mêmes attraits que les vices décriés par les stoïciens : apportant un plaisir immédiat, mais illusoire, car l’on en devient esclave et non pas maître, comme l’explique Yoda à Luke Skywalker sur Dagobah.

Un autre point commun très important entre les stoïciens et les Jedi est probablement le concept de palingénésie, signifiant renaissance ou régénération. Ce terme, présent chez Héraclite et les premiers stoïciens, désigne la reconstitution ou apocatastase du monde après que le Feu l’a détruit ; une sorte d’Éternel Retour avant que l’expression ne fût forgée par le philosophe au marteau. Les Jedi ne croient pas en un feu purificateur qui remodèlerait le monde, mais en revanche ils ont la capacité de fusionner avec la Force, comme le fit Obi-Wan notamment dans l’épisode IV de Star Wars. La palingénésie chez les Jedi existe de cette manière ; en renonçant à leur enveloppe charnelle pour ne faire plus qu’un avec la Force, ils peuvent toujours interagir avec le monde sensible ; c’est une autre forme d’existence que prend l’âme, analogue à ce que décrit Platon dans Phédon : « Il existe une antique tradition dont nous gardons mémoire, selon laquelle les âmes arrivées d’ici existent là-bas [dans l’Hadès], puis à nouveau font retour ici même et naissent à partir des morts. »

DARK VADOR EST UNE FEMME

Les Siths sont diamétralement opposés à ce que nous venons d’aborder. Une citation de Sénèque pourrait leur convenir tout à fait : « Comme des mortels, vous craignez tout, mais comme des immortels, vous désirez tout. » Les Siths sont animés par le désir, désir d’autant plus fort qu’ils sont dans la crainte perpétuelle de quelque chose ; la mort ou la vieillesse comme c’est le cas de Palpatine et de son ancien maître Dark Plagueis. Les cas de Palpatine et de Dark Vador demeurent les plus intéressants. En premier lieu parce qu’ils apportent chacun une démonstration d’un différent aspect de la monstruosité sadienne qui est profondément dans leur nature. En second lieu, et en extrapolant notre propos, parce que leur philosophie, si l’on peut la qualifier ainsi, est profondément féminine.

L’une des spécificités de la monstruosité sadienne découle de sa propre genèse, de sa formation. Ce qui structure le monstre sadien et la forme des perversions, ce sont les institutions elles-mêmes : le monstre sadien ne s’affirme que négativement vis-à-vis d’elles. C’est le cas des Siths : ils s’érigent toujours en négation d’un ordre institutionnel structuré qui structurera de leur formation. C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve dans les films de la prélogie à travers le personnage de Palpatine qui critique fréquemment les institutions républicaines, puis à son tour Anakin lorsqu’il commence à tomber sous son influence.

Palpatine est en effet l’archétype du pervers sadien. Il recherche avant tout la satisfaction de son propre plaisir et n’hésite pas à sacrifier son entourage pour cela. Le système des Siths, un maître pour un élève, l’un finissant par tuer l’autre de façon systémique, est l’illustration la plus parfaite de la jouissance transgressive des Siths. Cet archétype, que l’on retrouve souvent dans les œuvres du Divin marquis, trouve son paroxysme dans son œuvre Justine, ou les malheurs de la vertu où la pauvre infortunée se retrouve tour à tour chez des représentants de l’ordre établi, apparemment bien sous tout rapport (ecclésiastes, médecins, hommes de lettres), mais qui, dans leur sphère de contrôle, perdent toute inhibition et torturent, violent et violentent tous ceux qui ont le malheur de se trouver sous leur coupe (peu important leur âge, leur sexe ou leur volonté). On retrouve cette figure du monstre sadien à la fin de l’épisode VI, lorsque l’empereur Palpatine s’amuse de la colère de Luke, et le pousse à rejoindre le côté obscur en tuant son père, qui devient alors pour lui rebut dès lors qu’il trouve en Luke un réceptacle encore plus grand à sa jouissance personnelle. Pour le pervers sadien comme pour Palpatine, seul compte leur plaisir personnel et leur triomphe sur le reste du monde. Certes, il peut nous être objecté que le plan des deux (visant à faire disparaitre l’ordre sith de la vue du monde) visait à cette victoire du camp du côté obscur, car ceux-ci s’estimaient beaucoup plus capables de gouverner, il n’en demeure pas moins que Palpatine ne gouverne pas mieux que les anciens républicains (en témoigne le piteux état des planètes qui sont visitées dans la trilogie originelle), et cela parce qu’il est gouverné par sa passion :  son pouvoir et qu’il en jouit comme peut en jouir un pervers sadien sur sa pauvre victime (la victime étant ici l’ensemble de la galaxie sous le contrôle de l’empire. Il est également possible de voir dans son accession au rang de maître sith (où Dark), une manifestation de sa passion dévorante pour le contrôle. Celui-ci en effet assassine son maître (Darth Plagueis) avant d’en avoir absorbé toutes les connaissances, lui faisant perdre un avantage non négligeable dans la potentielle capacité de ce dernier à tromper la mort… et la vie. Cependant, il convient de tempérer ce constat, car dans les règles mêmes de l’ordre sith, la transgression est la loi. Selon leurs lois en effet, l’apprenti ne devient maître qu’après avoir assassiné son propre maître. Aussi il est difficile de discerner quoi de la passion dévorante de Palpatine pour le pouvoir où des règles régissant l’ordre sith prévalent dans la tête d’un être pareil.

Par ailleurs, ce comportement qui caractérise Palpatine est assimilable à celui du pervers sadien. Comme le cerne Klossowski dans son essai Le Philosophe scélérat, le propre du pervers dans l’œuvre sadienne est la réitération ; sa jouissance est soumise à l’exécution d’un acte particulier, unique. Tout ce que fait le pervers sadien, l’intégralité du rapport sexuel, de sa mécanique jusqu’à l’orgasme et la nature de l’orgasme, est gouverné par l’idée obsessionnelle de commettre un acte précis, toujours le même, sans lequel il ne peut jouir. C’est ce que Klossowski nomme l’idée fixe déterminée. Cette mécanique perverse se retrouve pleinement chez Palpatine ; toute son action de seigneur sith est orientée vers la seule réitération d’un acte unique en particulier : tuer son acolyte après l’avoir fait sombrer dans le Côté Obscur. Si c’est en apparence un rapport passionnel, l’acte criminel – le meurtre – qui est la jouissance recherchée par le seigneur sith, toute la séduction et le rapport y sont subordonnés en font l’archétype du pervers sadien. La dimension sadienne de la perversion de Palpatine est d’autant plus totale que la réitération de l’acte revêt réellement les éléments qu’analyse Klossowski : « le pervers poursuit l’exécution d’un geste unique ; c’est l’affaire d’un instant. L’existence du pervers devient la perpétuelle attente de l’instant où pouvoir exécuter ce geste. » Et surtout, cet acte ne vaut pas seulement pour lui-même, mais pour la totalité du fait d’exister. La conversion définitive d’Anakin lorsqu’il tue Mace Windu n’est qu’une étape pour le chancelier. De même, la séduction d’Anakin elle-même est typiquement celle du pervers sadien : le discours de Palpatine, sous couvert d’invoquer le sens commun, est sophiste ; il ne persuade Anakin que parce qu’icelui rejette aussi les normes, son adhésion au propos de Palpatine n’est donc pas rationnelle, il est obtenu par complicité. Et la complicité avec Palpatine, pour qu’elle puisse naître, ne peut qu’impliquer la destruction de la raison d’Anakin, que ce dernier ne soit plus « raisonnable » grâce à une impulsion provoquée par la parole du pervers qui rencontre un écho en lui. Cela se retrouve tout au long de la prélogie : lorsqu’Anakin sauve sa mère en tuant tous les hommes des sables, lorsqu’il tue Dooku sur demande de Palpatine, etc. Tous ces actes sont un cheminement de désintégration d’Anakin en tant qu’homme « raisonnable » qui offrira un terreau idéal pour que le propos sith rencontre un écho en lui.

Ce cheminement ne s’arrête toutefois pas ici. L’une des marques profondément sadienne qui imprègne les Siths va encore plus loin en ce que la conversion implique de mettre le converti hors de lui-même, d’opérer une dépossession de son individuation, concrétisée par le changement de nom typique des Siths, qui symbolise le renoncement pour le sujet à son ancien moi. Cette dépossession n’œuvre pas seulement chez le sujet lui-même par le sujet lui-même, il y a une forme de spoliation, d’expropriation du sujet par le pervers. Lorsqu’on observe la fameuse scène où Anakin tue Mace Windu jusqu’à sa consécration sith par Dark Sidious qui le rebaptise Dark Vador, il y a chez ce dernier une neutralisation des « limites du moi responsable et identique à lui-même », qui « supprime logiquement l’identité du corps propre », pour citer Klossowski. Or, pour Dark Sidious, en tant que pervers, s’il sent l’altérité, « ce qu’il ressent le mieux c’est le corps d’autrui comme étant le sien ; et celui qui est de façon normative et institutionnelle le sien comme étant réellement étranger à lui-même. » Ce propos de Klossowski se retrouve à plusieurs reprises dans le film. Tout d’abord, si l’on prend la saga dans l’ordre chronologique, lorsqu’Anakin bascule définitivement et que Dark Sidious le nomme Dark Vador, ensuite lorsqu’il tente de séduire Luke Skywalker. Dans les deux cas, Palpatine s’investit dans le corps d’autrui ; pour se l’approprier en le baptisant dans le cas d’Anakin, pour ressentir son moi profond dans le cas de Luke. Le Sith, comme le pervers sadien, habite préalablement dans autrui et non dans lui-même.

Penchons-nous maintenant sur Dark Vador. Avant de devenir le Jedi noir le plus craint de la galaxie, il était un Jedi particulier. Là où les autres padawan commencent leur éducation à un âge où ils ne peuvent plus se souvenir de leurs parents, Anakin Skywalker a commencé son apprentissage à l’aube de son adolescence, à un âge où il pouvait se souvenir de ses racines, et de sa mère. C’est précisément ce point qui gouvernera sa chute. En effet, dans le deuxième épisode L’attaque des clones, Anakin Skywalker retrouve sa mère enchainée dans un camp d’hommes des sables juste avant qu’elle meure dans ses bras. C’est ce moment précis qui révèlera une tendance sous-jacente de sa personnalité : incapable de se maitriser, gouverné par ses passions et en cela, dévie des préceptes stoïciens que lui ont inculqués les Jedi. Comme nous l’avons dit avant, cela participe au processus du pervers sadien en la personne de Palpatine. Néanmoins, cela nous apprend autre chose sur Anakin lui-même en tant que Dark Vador en devenir : il est une femme. Sa manière d’agir, ses raisons, ses justifications sont hautement féminines. Comme l’avait écrit Curzio Malaparte dans sa Technique du Coup d’État pour Hitler, Dark Vador se trouve dans le même cas de figure. Alors que l’un des préceptes stoïciens les plus importants, que l’on retrouve aussi chez les Jedi, est de se focaliser sur les choses sur lesquelles nous avons un impact réel et concret et d’oblitérer ceux sur lesquels nous n’avons aucune mainmise, car tenter de les influer est aussi vain que vaniteux – et source de souffrance – Dark Vador fait exactement le contraire. Obsédé par la volonté de contrôler des choses sur lesquelles il n’a aucune mainmise, obsession mue par sa nature féminine, il ne fait qu’accélérer sa chute vers le côté Obscur. Alors que l’ordre Jedi insiste sur l’éloignement des passions, mais sans être apathique, Dark Vador est en proie à la colère (lors de son combat avec le comte Dooku), à la haine (lors de l’extermination du camp des hommes des sables) et à l’amour et donc à la jalousie (vis-à-vis de Padmé Amidala et d’Obi-Wan). Cela n’est pas sans conséquence. Il est incapable de dissocier son être de ses émotions et représente extrêmement bien les mantras siths (qui prônent la violence du sentiment et la submersion dans la force). Il n’hésite pas à exécuter ses subordonnés lorsqu’ils le déçoivent, à tendre des pièges violents et à revenir sur sa parole.

Dark Vador est essentiellement féminin en ce qu’il n’est absolument pas viril, et qu’il tente de dissimuler son manque de virilité par la brutalité, lui conférence un aspect caricatural à côté de Palpatine. Sa brutalité, sa haine et ses imprécations trahissent son égoïsme morbide, son manque d’énergie et de volonté virile, son orgueil, et même toutes ses faiblesses en général. D’ailleurs, son affrontement avec Obi-Wan à la fin de l’épisode III dévoile largement tous ces aspects ; la raison pour laquelle il étrangle Padmé, pourquoi il est devenu Sith, jusqu’à ses reproches à son ancien camarade qui révèle un autre aspect de sa féminité : sa jalousie. Nul doute que Dark Vador aurait une place de choix dans l’ouvrage précité de Malaparte ; il est un prolongement de ce qu’il nous enseigne sur Hitler ; les Siths sont guidés par leurs passions, et Dark Vador en particulier. Cela est d’ailleurs parfaitement cohérent avec la trilogie originelle, lorsqu’il tente d’embrigader son propre fils ; il fait appel à ses sentiments, tente la même séduction que Palpatine avait opérée avec lui, mais sans succès. Son échec est précisément dû au fait que Luke s’affirme là où son père se dissimule : il fait le choix de devenir Jedi, contrôle ses émotions, et même lorsqu’il semble envahi par la colère sait demeurer maître de lui-même. D’ailleurs, il ne fait pas autre chose que les choix inverses de son paternel.

 

Article co-rédigé par Jan Roesch et Fabrizio Tribuzio-Bugatti

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