Poésie et spectacularisation du sport vues par Pasolini

À Herrera qui affirmait que le but du football était de détourner les jeunes de la révolution, Pasolini rétorqua par entrevue interposée que : « Le football est la dernière représentation sacrée de notre temps. » Cela ne l’aveuglait pas pour autant sur le phénomène de spectacularisation du sport, phénomène qu’il appréhendait dès le début des années 1960 au travers de ses articles de la revue Vie Nuove. Le terme de spectacle sous la plume pasolinienne ne revêt pas exactement le même sens que celui de Debord. Lorsque Pasolini parle de spectacle, il entend réellement une substitution du sport au spectacle traditionnel : celui du théâtre, dont l’exigence intellectuelle a dépassionné les masses au profit du sport. « Seul un petit groupe d’initiés supporterait un spectacle théâtral composé de lectures poétiques ; pour le grand public, il ne serait pas concevable. »

En parlant de spectacularisation du sport, Pasolini visait surtout l’athlétisme pour lequel il ne nourrissait aucune affinité particulière, comme il l’avoua lui-même. Le cent mètres ? « un hendécasyllabe ». Le deux-cents mètres ? « un hémistiche ». Et le sacro-saint marathon un « spectacle comme un long monologue, désespéré, dramatique. » Les stades sont aussi concernés dans la critique pasolinienne, en premier lieu le stadio Olimpico de Rome, qu’il jugeait trop petit, inadapté aux exigences modernes du sport, contrairement à l’URSS. L’enchantement sportif, pour Pasolini, consistait au contraire au lien direct entre compétiteurs et le public, contrairement au cinéma ou ce rapport est brisé par l’écran. C’est d’ailleurs ce qu’il relevait allègrement dans son article du 17 Septembre 1960 dans Vie Nuove : « Il fallait voir le public ! Des dames, les sœurs et les femmes des baigneurs, les serveuses du restaurant, les jeunes filles du peuple qui étaient encore là… ». Nous sommes encore loin des effets mesurables du génocide culturel et de la foule uniformisée qu’il dénoncera une décennie plus tard. Sous ses yeux, dans l’instant qu’il décrivit, Pasolini voyait encore le peuple, c’est-à-dire cet ensemble de classes sociales que le sport parvenait à unir sous son aura sacrale. Pasolini disait dans le même article qu’il n’était pas élitiste, ayant « horreur de toute exhumation », position qui évoluera comme on le sait quand il rétorquera à la fin de sa vie regretter « l’âge du pain. » Mais en 1960, Pasolini n’avait encore que 38 ans, la vie nationale-populaire recouvrait la réalité.

Pourtant, Pasolini le reconnaissait : « Depuis trop longtemps le sport n’est que spectacle : et toute l’organisation sportive est vouée au spectacle. La pelouse des stades et le ring sont des scènes de théâtre qui ont carrément remplacé les véritables scènes de théâtre. » Et bien qu’affirmant en 1970 que « Le football est la dernière représentation sacrée de notre temps » là où toutes les autres déclinaient, le poète remarquait déjà la transformation de l’individu en consommateur au travers du tifoso qu’il comparait allégoriquement à la figure d’une réclame : « il sait, il est illuminé, touché par une sorte de grâce. Les raisonnements ne lui servent à rien, et encore moins les démonstrations et les expériences dominicales de la réalité du jeu. » On sent un Pasolini tiraillé entre le football en tant que réalité de jeu et le football en tant que fait social. Le premier est pour lui hiérophanie ; c’est-à-dire manifestation directe du sacré dans la réalité. La hiérophanie est un thème cardinal de la pensée pasolinienne, elle est source de son paradigme du sacré, et donc de sa critique du « nouveau Pouvoir » laïc, irréligieux, faussement tolérant. Dans son Enquête sur le Dieu, Pasolini endossa le rôle de pédagogue que l’on trouve notamment dans la première partie de ses Lettres luthériennes. Le voilà expliquant à un jeune comment se déroule une partie, l’organisation d’une équipe, pourquoi tel ou tel système de jeu s’applique, et pourquoi tel ou tel phénomène durant le jeu est une manifestation du sacré. Comme il le disait : « Moi, à ce sujet, je suis resté à l’idéalisme du lycée, quand jouer au ballon était la plus belle chose au monde », et de critiquer ceux qui ne voient en le football qu’un moyen de s’enrichir, de faire du joueur un vulgaire produit, une marchandise. Douze années avant de tourner Salò, Pasolini abordait déjà la problématique de réification des hommes : « il est clair que si notre Juanito est sélectionné, puis choisi, son prix augmentera de cinquante, de cent millions. D’où l’intérêt de la Société, d’où la nécessité de le mettre en valeur, de le rendre populaire, etc., etc. Bref : de conquérir l’opinion publique, afin qu’elle puisse ensuite avoir du poids dans le for intérieur de monsieur Ferrari. »

Pourtant, lorsque Herrera déclara en 1969 que « le football – et en général le sport – sert à détourner les jeunes de la contestation. Il sert à tenir les travailleurs. Il sert à ne pas faire la révolution. Comme Franco fait en Espagne avec les corridas », Pasolini fut le premier à s’en scandaliser dans les colonnes du Tempo : « Personne n’a commenté cette énormité ! Personne, pas même les journaux de gauche ! » Que les choses soient cependant claires ; Pasolini n’accusait pas Herrera d’être à la solde du Pouvoir, mais qu’au contraire sa phrase étant lancée innocemment, elle en devenait encore plus violente. Malgré tout, si pour Pasolini aussi « Herrera […] a démasqué le football et de façon générale le sport : sa fonction réactionnaire, son asservissement au pouvoir. C’était des choses qu’on savait », c’est justement la violence de la répartie, la possibilité d’exprimer ces choses-là « avec tant de clarté, de violence et de fermeté [qui] était impensable. » Moraliste, Pasolini ? Pas à son corps défendant ; sportif lui-même, il vivait « les contradictions du sport », tout comme le sport le passionnait réellement. Scandalisé, mais pas dans une posture moraliste donc. Herrera venait d’énoncer un sujet tabou, bien que tenant du secret de polichinelle, et encore une fois, Pasolini exprimait dans sa tribune la contradiction même du football, sa réalité en tant que telle sur le terrain, et sa réalité en tant que fait social. Lui qui avait déclaré en 1960 que « de nos jours, peu à peu, rien de ce qui est physique n’est plus nécessaire, tout a été remplacé par la machine, et le sport est lentement devenus, vis-à-vis de la nécessité, un pur et simple fait hygiénique », il se trouva lui-même pris dans la contradiction sportive, comme il l’avoua lui-même par ailleurs : celle d’être à la fois sportif et à la fois passionné de sport. Qu’est donc le football, à ses yeux ? Spectacle réactionnaire ou moment sacré ? Les deux en fait. Sans l’exprimer ainsi, le football revêt deux corps pour Pasolini, son corps sacré qui en fait « la dernière représentation sacrée de notre temps », et son corps temporel qui, sans annuler sa valeur sacrale, reste cependant « une évasion ». Mieux, le football est un langage, car il est chargé de signes. C’est un langage non verbal, mais un langage réel, dont les compositions comme le catenaccio donnent la forme – en l’espèce la prose. À ce titre, les joueurs revêtent une fonction précise ; le catenaccio « est un football en prose, il est fondé sur la syntaxe, c’est-à-dire sur le jeu collectif et organisé : c’est-à-dire sur l’exécution raisonnée du code », là où le football sud-américain est un football de poésie car « il est entièrement fondé sur le dribble et dans le but. »

Ce qui fait du football un moment sacré, une hiérophanie, pour Pasolini, c’est précisément grâce à son rapport « entre un public en chair et en os et des personnages en chair et en os », d’où sa comparaison avec le théâtre. Les joueurs, au moment de la partie, ne jouent pas un rôle de composition au sens du divertissement comme le cinéma, mais « un spectacle dans lequel un monde réel, de chair, celui des gradins du stade, se confronte avec des protagonistes réels, les athlètes sur le terrain, qui bougent et se comportent selon un rituel précis. » C’est la différence majeure que Pasolini posait entre le spectacle footballistique et le spectacle au sens vulgaire que nous lui donnons généralement : les joueurs dépendant d’un rituel, et donc d’un moment sacré, contrairement aux acteurs qui ne font que divertir, voilà pourquoi le poète considérait « le football comme le seul grand rite qui reste de nos jours. »

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