Repenser l’austérité avec Berlinguer

Enrico Berlinguer fut secrétaire du Parti Communiste Italien de 1972 à sa disparition en 1984. Une longévité illustrée par la fameuse citation : « Berlinguer s’est inscrit très tôt à la direction du Parti ». Personnalité politique préférée des Italiens, il fut l’initiateur de l’eurocommunisme, issue de sa volonté de rompre avec l’alignement soviétique cher au PCF, mais aussi d’un revirement hétérodoxe du communisme que l’on pourrait qualifier rétrospectivement de décroissant. Opposant l’austérité juste à l’austérité capitalistique, Berlinguer semblait incarner le prolongement politique de Pasolini, incarnation d’autant plus flagrante que l’austérité révolutionnaire voulue par Berlinguer le marginalisa idéologiquement au sein de son propre parti. Comme nous le disait Serge Latouche : « Dans la tradition du PCI, quand Berlinguer disait quelque chose tout le monde répondait « Amen », mais dans la réalité personne n’était convaincu. Des types comme d’Alema ou Napolitano n’y croyaient absolument pas. Une fois que Berlinguer a été enterré, il a été bien enterré. » Alors que les gauches européennes sont dissolues à force de compromission avec la « maladie infantile », l’ancien secrétaire du PCI pourrait cependant être une boussole pour les derniers survivants d’une certaine tradition politique de la gauche mise à l’index.

L’austérité révolutionnaire de Berlinguer s’articulait autour de deux axes principaux de sa pensée politique : la décadence inévitable et intégrale du Capitalisme, emmenant l’Europe occidentale dans son déclin et l’eurocommunisme. La décadence du premier se mesurant par ses conséquences : le consumérisme, l’exploitation illimitée et irraisonnée de l’environnement et, plus avant, la dégradation politique, morale et culturelle de la civilisation elle-même.

« Dans l’arrière-plan de ce conflit accru entre les pays et les groupes capitalistes, mal dissimulé par une solidarité fragile, les processus de désintégration et de décadence avancent, tout en redonnant de plus en plus insupportables les conditions de l’existence de grandes masses populaires, menaçant les fondements mêmes, non seulement de l’économie, mais de notre propre civilisation et de son développement. »
–Enrico Berlinguer, in Austérité. Occasion pour transformer l’Italie

Quant à l’eurocommunisme, il s’agissait pour Berlinguer de développer un pôle communiste en adéquation avec les problématiques propres à l’Europe occidentale, mais aussi de rompre avec une direction soviétique tyrannique et mortifère dont il dénonça régulièrement les dérives. L’eurocommunisme prenait la voie d’une internationale réduite, mais s’inscrivant dans la veine de la pensée gramscienne, à savoir que les problématiques nationales divergeant incontestablement entre les États nécessitaient une adaptation nationale de la stratégie de la conquête du pouvoir tout comme des solutions politiques à apporter. Toute sa stratégie politique, européenne comme italienne, pourrait d’ailleurs s’analyser à la lumière de Gramsci : Berlinguer voyait, à raison, dans la crise capitalistique celle des classes dominantes, qui s’étaient déjà illustrées par « l’expérience des années ‘20 et des années ’30, quand, profitant aussi des sédiments opportunistes et des erreurs sectaires commises par les partis ouvriers et démocratiques, les forces les plus réactionnaires du grand capital réussirent à imposer en leur faveur les rapports de force et instaurèrent en divers pays des régimes fascistes ou de type fasciste. » Berlinguer entendait donc incarner une volonté collective, volonté collective qu’il croyait déceler grâce aux critiques de plus en plus nombreuses et populaires du capitalisme. En cela, sa stratégie se voulait être celle du nouveau Prince théorisé par Gramsci : rassembler et articuler la volonté collective pour en faire un bloc historique contre l’hégémonie des classes dominantes visant son émiettement au profit du maintien de ses propres privilèges en cas de crise. Dans son second discours sur l’austérité, Berlinguer appuya d’ailleurs la responsabilité du « vieux personnel politique qui occupe encore des positions de pouvoir », dont il vit le crépuscule des classes dominantes – et non plus dirigeantes – grâce à la résistance des classes subalternes envers les sacrifices qui leur étaient auparavant imposés.

« La politique des vieilles classes dominantes, responsables de la crise actuelle, menace de porter cette partie du continent européen vers une décadence économique, civile, culturelle et morale. »
–Enrico Berlinguer, in Construire une Europe nouvelle

Toutefois, là où Berlinguer se distinguait par son originalité politique et théorique, ce fut par sa capacité à synthétiser une critique de la modernité très proche de celle de Pasolini à l’ADN politique du parti communiste. S’il sortait du communisme orthodoxe, il en gardait néanmoins une culture marxiste très prégnante dans sa manière d’analyser les évènements, d’où sa confrontation entre les deux austérités : « L’austérité peut être adoptée comme instrument de dépression économique, de répression politique, de perpétuation des injustices sociales, ou comme occasion pour un développement économique et social nouveau, pour un rigoureux assainissement de l’État, pour une profonde transformation de la société, pour la défense et l’expansion de la démocratie : en un mot, comme moyen de justice et de libération de l’homme et de toutes ses énergies aujourd’hui mortifiées, dispersées, gaspillées. » Par austérité juste, Berlinguer entendait établir « un modèle économique, social, étatique, qui ne soit plus capitaliste, mais qui ne recopie aucun modèle et ne répète aucune des expériences socialistes jusqu’ici réalisées, et qui, en même temps, ne se réduise pas à exhumer des expériences de type social-démocrate, lesquelles se sont limitées à la gestion du capitalisme. » Le rapport de l’être humain à l’environnement tel qu’il existe sous le capitalisme relève du nihilisme, d’un nihilisme dicté « par les logiques les plus aveugles du profit maximal et du court-terme. » Dénonçant la « barbarie moderne » de l’exploitation environnementale exigée par les logiques capitalistiques, Berlinguer aurait pu faire sienne la locution latine « TERTIVM NON DATVR » (« Il n’y a pas de troisième voie »), résumant l’urgence de la situation italienne dans son fameux discours Austérité. Occasion pour transformer l’Italie : « Nous vivons, je crois, dans un de ces moments dans lesquels – comme l’affirme le Manifeste du parti communiste – pour certains pays, et en tous les cas pour le nôtre, ou commence « une transformation révolutionnaire de la société » ou la rencontre « à la ruine commune des classes en lutte » ; et donc à la décadence d’une civilisation, à la ruine d’un pays. »

Bien loin de la dégradation sociétale et tribale des partis communistes, ou de leurs héritiers modernes, Berlinguer restait fidèle à la tradition marxiste qui ne se contentait pas d’interpréter le monde, mais entendait le changer. Sans tomber dans la vulgate du « pour changer l’individu, il faut changer la société », la ligne de Berlinguer procédait inversement, conscient que l’émancipation intellectuelle des masses est la condition sine qua non de la liberté d’un peuple, comme il le répéta dans son discours sur la Culture à Mantoue quelques mois avant sa mort : « La culture est une ressource indispensable pour le développement et elle est aussi et surtout une finalité du vivre-social des hommes… levier déterminant et essentiel non pour la domination, mais pour la libération de chaque individu et de la société dans son ensemble. » La société réglée imaginée par Berlinguer n’était ni celle des bolcheviks, ni même celle de Marx, mais une société réglée reposant sur la rigueur, la justice, et « la jouissance de biens authentiques que sont la culture, l’instruction, la santé, un rapport libre et sain avec la nature » qu’il distinguait de « la consommation privée » qui, elle, est par nature égoïste et parasitaire. Comment cela devait-il se traduire politiquement ? Berlinguer avançait dans son second discours sur l’austérité la nécessité de sortir de la société de consommation qu’il jugeait « malsaine », l’imposition d’un « développement soutenable » qui ne passerait plus par l’exploitation de la force de travail des ouvriers, de subordonner l’économie à des fins politiques et non l’inverse, comme le souhaiteraient les « paladins du capitalisme ». Aux sarcasmes l’accusant d’ascétisme, Berlinguer pris une position somme toute pasolinienne en rétorquant à ses détracteurs que le bonheur ne consiste pas à la possession de biens superflus.

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