Modernité et européanité vues par Malaparte

La modernité et l’Europe sont les thèmes les plus récurrents de l’œuvre malapartienne. Toutes deux intimement liées, elles représentent pour le Toscan le négatif de l’esprit italien, contre lequel elles ont un effet dévastateur. Cultures et esprits incompatibles, Malaparte n’avait pas de mots assez durs pour exprimer son mépris envers ce qu’il considérait comme une véritable colonisation culturelle de la péninsule. L’esprit européen, chez Malaparte, est indissociable de la modernité, car tous deux sont issus d’une mentalité « septentrionale » qui serait le négatif de la latinité qu’il célèbre. Cependant, Malaparte ne se contenta pas de rédiger des lignes de rancœur à l’encontre de cette modernité européenne – pléonasme– mais faisait preuve d’une clairvoyance des plus alertes quant à l’avenir de l’Europe qui se dessina après-guerre.

LES SENTIERS DE LA MODERNITÉ

Malaparte est l’un des premiers à avoir voulu tirer les conséquences du progrès de manière originale, en tout cas en Italie. Ses diatribes antimodernes se retrouvent dans tous ses écrits, mais c’est notamment dans Italie Barbare qu’il sonna la charge contre l’idéologie de la modernité, mais aussi contre la volonté autiste de l’élite italienne à vouloir enchaîner l’Italie et les Italiens à l’Europe. Sous la plume malapartienne, le modernisme est synonyme de décadence, mais aussi de mort. Si son pamphlet Italie Barbare peut être qualifié comme l’équivalent italien de La France contre les Robots, Malaparte se fend aussi de critiques dans divers articles de presse qu’il surnommait ses « prises de bec » réunies et traduites en France en 2017 sous un même recueil du même nom aux éditions Les Belles Lettres.

Le premier des constats que dressa Malaparte a vu son évidence et son importance altérée par le temps, du fait de la sophistication des méthodes de travail, mais ses « prises de bec », même après-guerre, demeurent une piqûre de rappel salvatrice ; le progrès nécessite un coût humain aussi important qu’il prétend apporter le confort à la société. Loin d’être une image, le tribut de sang qu’exige le Progrès pour sa bonne marche était une toile sociale de la fin du XIXe siècle jusqu’après-guerre dont la société de consommation a éradiqué le souvenir. Nul ne se rappelle des mannes d’êtres humains qui furent sacrifiées sur l’autel progressiste pour obtenir du chauffage ou de l’électricité ; pourtant, il ne peut y avoir de « progrès » sans perte humaine, fût-elle matérielle ou spirituelle. « On tremble à la pensée de tous les morts qui jonchent le chemin de la civilisation ! Qu’il s’agisse d’ouvrir une route, de construire une centrale électrique, de percer une montagne, de creuser un puit dans une mine ou bien un bassin pour un nouveau port, d’expérimenter un sérum, de tester une voiture, l’œuvre de la civilisation et du progrès humain exige à chaque fois, implacablement, son tribut de sang. » Pour Malaparte, « Tout honnête homme se trouve mal à l’aise et se sent oppressé par un obscur sentiment de culpabilité, lorsqu’il jouit des fruits d’une civilisation et d’un progrès qui reposent sur le sang, l’injustice et la misère d’une grande partie de l’humanité. » Malheureusement, si Malaparte rappelait de telles évidences, c’est parce qu’il assistait déjà, impuissant, au triomphe de cette nouvelle religion du Progrès que même le dernier conflit mondial n’avait pas empêché, mais au contraire soutenu et imposé. S’il n’a pas formulé l’expression des « conséquences du progrès » au profit de « modernisme », Malaparte les appréhendait parfaitement ; ces dernières ne s’inscrivent pas uniquement dans le prix du sang, mais exige aussi le sacrifice de la spiritualité et vise plus avant à retirer à l’homme tout moyen d’avoir recours à ce qu’Ernst Jünger nommait « les forêts intérieures ». Le Progrès veut un homme nouveau, déraciné à l’insu de son plein gré au point qu’il doive renier tout ce qui pouvait le sauvegarder. Malaparte dressait notamment dans Italie Barbare l’orchestration bourgeoise et européenne qui œuvrait en ce sens ; après avoir fait l’Italie, ses élites ont défait les Italiens.

« Partisans d’une révolution qui, tout en prenant des noms différents selon qu’elle est en rapport avec la morale politique, religieuse ou artistique, pourrait simplement être appelée modernisme (et qui consisterait à assujettir l’âme italienne aux valeurs de la Réforme et à celles qui en découlent et ont formé, au cours des derniers siècles, la mentalité européenne), ils n’hésitent pas à se proclamer Italiens civilisés, c’est-à-dire modernes, et traiter les autres de barbares. »
– Curzio Malaparte, in « Italie Barbare » –

Ainsi, pour Malaparte l’antagonisme essentiel est entre modernité et italianité, cette italianité considérée comme « barbare » dont il revendiqua le sobriquet par ironie en l’opposant à la sophistication bourgeoise et européenne de l’élite italienne post-risorgimentale qui voulait faire, comme le disait Carducci, « l’Italie de ses messieurs ». Modernité et européanité sont pour la pensée malapartienne les deux faces d’une même médaille ; l’une ne peut aller sans l’autre, ainsi c’est parce que l’européanité est intrinsèquement, essentiellement, profondément moderne qu’elle est européenne, et réciproquement. Or, l’Europe en tant que porteuse naturelle de la modernité est l’antithèse de ce qui fait l’italianité. Comme il le dit lui-même dans Italie Barbare, « Renier notre tradition particulière pour courir derrière les idéologies en vogue ne nous aiderait pas à nous hisser au niveau des nations dominantes. La modernité anglo-saxonne n’est pas faite pour nous : l’assimiler nous conduirait fatalement à une décadence irréparable. » Bien avant Pasolini, mais contemporain de Simone Weil et Bernanos, Malaparte concevait parfaitement le « génocide culturel » à l’œuvre. Même sans apprécier la dialectique paradoxale de la Tolérance absolue comme répression uniformisatrice, Italie Barbare se fait largement l’écho de l’extermination méthodique des cultures particulières de la péninsule au nom de l’Europe. Cette assimilation européenne et de ses valeurs est un acte contre-nature ; pour Malaparte l’italianité se caractérise par ses cultures, mais aussi son esprit farouchement attaché à la tradition. Sans l’affirmer de la même manière que Pasolini, le pamphlet Italie Barbare de Malaparte s’insurgea que la modernité européenne parce qu’elle incarne le véritable péril culturel, et non pas le fascisme dont Malaparte s’était fait l’ennemi après la sortie de son fameux ouvrage Technique du Coup d’État.

L’EUROPE CONTRE LA MÉDITERRANÉE

Italie Barbare fut néanmoins lui aussi publié en plein ventennio. Le constat dressé dans le pamphlet ne tend donc pas seulement témoigner d’un esprit « européen » dont l’expression contemporaine se trouve dans les totalitarismes du XXe siècle, mais bel et bien à poser l’Europe comme une construction politique et culturelle que l’après-guerre n’a nullement arrêtée. Son ouvrage posthume, Mamma Marcia, ira plus loin dans la dénonciation de l’européanité envers la construction économique voulue par les « pères fondateurs » : « C’est la nouvelle Europe qui naît du cadavre de la vielle Europe morte. Les cadavres des femmes ensevelies sous ces décombres sont enceints. Des enfants en naîtront. L’Europe n’est autre qu’une mère moisie. »

Or, l’européanité, en tant que « modernité policée », est clairement imposée selon Malaparte aux Italiens à l’insu de leur plein gré, et l’écrivain exprimait son regret de ne pas avoir lancé une véritable lutte culturelle contre le phénomène européen dont il n’appréhenda les conséquences que trop tard. Comme il le soulignait dans Italie Barbare, « Nous aurions dû, nous intellectuels au sens classique, anciens par nature plus que par tradition, antimodernes, anticivilisés, antirhéteurs, faire place nette de ces infâmes qui se sont moqués de nous et de notre passion au nom de ce qu’ils appellent leur culture moderne, grossière copie de la culture hérétique et barbare du Septentrion et de l’Occident. » Il y a une analogie à faire de manière plus globale sur le rôle de l’intellectuel entre Malaparte et Gramsci ; bien que Malaparte lut les Cahiers de Prisons une fois ceux-ci publiés en Italie, il remplit très tôt le rôle de l’intellectuel organique, mais aussi celui de la guerre de position envers l’hégémonie culturelle, le fascisme, la modernité et l’européanité – malgré le mépris ostensible que nourrissait Gramsci à son égard – notamment au travers de Technique du Coup d’État. Mais Malaparte, contrairement à Pasolini, ne nourrissait pas de désespoir, estimant naturellement que « Nous autres Italiens représentons en Europe une opposition vivante à la culture triomphante des nations septentrionales : nous avons à défendre une civilisation très ancienne, forte de toutes les valeurs de l’esprit, contre une nouvelle, hérétique et fausse, forte de toutes les valeurs physiques, matérielles et mécaniques. » Il nourrira cette dichotomie entre l’État italien et les Italiens dans ses prises de bec où il insistera à plusieurs reprises sur le rôle éducateur de l’État envers le peuple – point similaire à Gramsci – en contradiction avec les théories qui voudraient que l’État procède des peuples, notamment dans la péninsule : « il n’y a pas d’État en Italie : il existe une caste bureaucratique qui s’identifie avec l’État. » Cependant, en tous les cas Malaparte maintenait qu’ « il n’est pas vrai que les peuples ont l’État qu’ils méritent. C’est l’État qui fait le peuple et non le peuple qui fait l’État. » Cette affirmation nourrit logiquement celle de la nature « barbare » indéfectible des Italiens qui devinrent malades d’un génocide culturel imposé par des dirigeants étrangers à leur propre nation.

« Ainsi que je l’ai montré par ailleurs, c’est là précisément qu’est l’erreur : les maux dont nous souffrons depuis presque cent ans proviennent au contraire de nos tentatives nombreuses, et toujours inutiles, d’assimiler l’esprit européen moderne, absolument opposé au nôtre. La volonté de brider notre nature pour nous modeler sur les peuples nordiques ne pouvait que nous conduire à un état d’incertitude et de faiblesse politiques permanent, polluer notre pure tradition d’irréductible aversion aux formes étrangères ou, comme on disait dans l’Antiquité, barbares. »
–Curzio Malaparte, in « Italie Barbare »–

Malaparte soulignait dans Italie Barbare qu’« Il est impossible de partir en guerre contre l’esprit européen hérétique et antihéroïque sans avoir au préalable combattu et vaincu les formes qu’il prend ici, antihistoriques à nos yeux et contraire à notre nature incorrigiblement antique. » Il importait pour lui qu’en Italie surgisse un véritable front d’airain, uni, qui s’opposât à la « modernité européenne ». Chose paradoxale, Malaparte fut le contemporain d’hommes qui entretenaient une opinion très proche de la sienne, pour ne pas dire identique. Tandis qu’il s’escrimait contre le modernisme, Bernanos s’apprêtait à entrer en lutte contre ce qu’il dénommait « la civilisation des machines ». Pourtant, nombre d’intellectuels italiens se lancèrent, à la suite de Malaparte, dans la lutte désespérée mais acharnée contre le génocide culturel qui le révulsait avant la fin même du second conflit mondial, entre autres un certain Pier Paolo Pasolini.

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