La Technique du coup d’État

Oui, c’est vrai. Curzio Malaparte était fasciste. Il l’était. Ou, plus précisément, il l’a été, durant sa jeunesse agitée, encarté au tout nouveau Parti National Fasciste, de 1921, année de sa création, jusqu’en 1931, quatre ans avant l’alliance avec Hitler. Il a notamment vécu de près la marche sur Rome et la prise de pouvoir par Mussolini en 1922. Mais, avant tout, c’était un homme libre (même et peutêtre surtout lorsqu’il était en prison), lui qui a payé très cher cette liberté, et dont les nombreux écrits, emprunts d’une profonde culture classique, peuvent encore servir de lumière en des temps troublés. Homme engagé dans la gangue de son temps, il s’est construit un destin de penseur d’action, d’actif réflexif, maniant avec générosité le mordant de l’ironie et l’autodérision. Engagé à 16 ans dans l’armée française en trichant sur son âge, ses exploits lui ont valu la croix de guerre avec palmes ainsi que deux citations (sans compter un gazage des poumons début 1918 qui restera marqué dans sa chair au point d’être une cause probable de sa mort prématurée quarante ans plus tard). Il fut aussi diplomate, témoin privilégié du Traité de Versailles, mais aussi journaliste, directeur de presse, romancier, ne rechignant pas non plus sur quelques conséquentes expériences dans le théâtre et le cinéma. Immanquablement, conséquence directe de sa trajectoire d’homme libre, Curzio Malaparte a donc aussi été antifasciste et résistant. A ce titre, la publication de sa Technique du coup d’État en 1931 constitue un tournant, deux ans après un premier pamphlet contre Mussolini qui sera censuré.

LE PRIX DE LA LIBERTÉ

« Je hais ce livre. Je le hais de tout mon cœur », tonne Malaparte en ouverture de sa préface de 1948. « Il m’a donné la gloire, cette pauvre chose qu’on appelle la gloire, mais il est en même temps à l’origine de toutes mes misères ». Et pas n’importe lesquelles. « Pour ce livre, précise-t-il, j’ai connu la trahison des amis, la mauvaise foi des ennemis, l’égoïsme et la méchanceté des hommes ». De fait, l’ouvrage sera « interdit par les gouvernements totalitaires qui y voyaient une sorte de manuel du parfait révolutionnaire », mais aussi « mis à l’index par les gouvernements libéraux et démocratiques, pour lesquels il n’était rien d‘autre qu’un manuel de l’art de s’emparer du pouvoir par la violence ». Malaparte a ainsi été « accusé de fascisme par les trotskistes » ou encore de « trotskisme par certains communistes ». Dès sa publication, ce livre sent le soufre. Mais tout le monde l’a sur la table, même ceux qui cherchent à l’interdire. La Technique du coup d’État fut prise à partie par Léon Trotski lui-même, lors de sa première et très médiatique intervention publique après la Révolution d’Octobre. C’était en octobre 1931, lorsqu’il fit halte au Danemark sur le chemin de son exil au Mexique, invité par la radio de Copenhague à répondre publiquement aux accusations de Staline, son rival, son futur exécuteur. « Aussi l’attente du discours qu’il allait prononcer étaitelle énorme », explique Malaparte. « Il ne parla, hélas ! que de Staline et de moi. […] Il cracha sur Staline, il vomit sur moi ».

En Allemagne, avant même l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la campagne électorale antinazie reproduisait sur les murs des villes « les passages les plus désobligeants du chapitre sur Hitler », présenté comme un dangereux opportuniste efféminé (tiens, le féminisme intégriste – qui ne sert pas la cause des femmes – pourrait aujourd’hui aussi demander l’interdiction de ce livre). « C’est un homme faible qui se réfugie dans la brutalité pour masquer son manque d’énergie, ses faiblesses surprenantes, son égoïsme morbide, son orgueil sans ressources », un jaloux « conduit bien plutôt par ses passions que par ses idées ». Car, selon Malaparte, « la dictature est la forme la plus complète de la jalousie », autrement dit c’est la force du faible, car la véritable grandeur n’a pas besoin de la dictature. On peut le supposer, Hitler fit condamner le livre au bûcher public dès 1933 (« cette fin est la plus noble que, de nos jours, un écrivain puisse souhaiter à ses livres », se vante Malaparte), puis demanda la tête de son auteur à Mussolini, qui le fera jeter en prison, « humilié de toute manière, battu même, et enfin condamné à cinq ans de déportation », sur l’île de Lipari au nord de la Sicile, pour cause d’« activité antifasciste à l’étranger ».

Malaparte retrouvera une plus grande liberté de mouvement en 1938, mais il connut alors « toutes les mesquines et trop faciles persécutions policières » : « à cause du complexe d’infériorité qu’il avait à l’égard de ceux qu’il avait offensés, Mussolini ne m’a jamais pardonné de m’avoir jeté en prison ». Le Duce fit même « ouvrir une enquête » pour savoir si Malaparte était juif afin de justifier son acharnement. Malaparte était donc considéré comme dangereux : « chaque fois qu’un chef nazi venait lui rendre hommage à Rome, il me faisait arrêter par mesure de précaution ! »En 1939, Malaparte fit un voyage de 3000 km à travers l’Éthiopie comme correspondant du Corriere della Sera. Mussolini le fit accompagner et surveiller par un agent et un commissaire de police, ce qui lui a valu quelques scènes mémorables, vérifiables (comme le reste) grâce à la documentation officielle qui lui a ensuite été remise, après la chute du Duce en 1943, par le Haut Commandement Allié en Italie (pour lequel il sera d’ailleurs nommé « officier de liaison »).

Mobilisé comme capitaine de chasseurs alpins en 1940, attaché par Mussolini « au corps des correspondants de guerre » dans le but de tenter de le compromettre par des écrits, il fut envoyé (par amitié sans doute) sur le front russe où il fut finalement expulsé par les Nazis du fait de ses écrits « nettement défavorables à l’Allemagne ». Résultat ? Quatre mois de résidence forcée, avant d’être renvoyé au front en Finlande. Témoin privilégié des révolutions et tentatives de coups d’État dont il fait le récit dans son livre, Malaparte n’est « intimement » et « consciemment » mêlé qu’à une seule révolution, c’est celle « qui a renversé le fascisme » : « pendant deux ans, j’ai fait les coups de feu contre les Allemands et les fascistes », en participant activement aux fameuses batailles du Monte Cassino, de la libération de Rome et de Florence.

UN LIVRE DANGEREUX ?

Venons-en maintenant au contenu de l’ouvrage. « Rarement une œuvre a si bien servi, et d’une manière si désintéressée, au bien et au mal », dit son auteur. C’est le propre d’un bon outil que de pouvoir servir toutes les causes, qu’elles soient nobles ou ignobles. Ce livre est donc un outil.

Les deux principaux chapitres de la Technique du Coup d’État traitent du coup d’État bolchévique en octobre 1917 et de la supériorité de la tactique opératoire de Trotski sur l’idéalisme théorique de Lénine, ainsi que du coup d’État raté de Trotski contre Staline en novembre 1927. Le chapitre suivant met en lumière les journées de Varsovie d’août 1920, auxquelles Malaparte a assisté à la même fenêtre qu’un certain commandant nommé de Gaulle. D’autres chapitres analysent et comparent le coup d’État manqué de Kapp en Allemagne en mars 1920, le coup d’État de Napoléon Bonaparte le 18 Brumaire de l’an VIII (9 novembre 1799), la prise de pouvoir de Primo de Rivera dans l’Espagne de 1923, le coup d’État de Mussolini en 1922 que l’on réduit à tort à la marche sur Rome, avant de finir avec un portrait d’Hitler au vitriol, avant son arrivée au pouvoir « par un compromis parlementaire », par incapacité à monter un véritable coup d’État.

Malaparte se défendait d’être un Machiavel moderne, mais la comparaison est récurrente et légitime. Le Florentin avait écrit Le Prince comme un traité sur l’art de prendre le pouvoir, établissant une nette séparation entre morale et politique, entre raison individuelle et raison d’État. Ses Discours sur la première décade de TiteLive approfondissaient ses réflexions quant à l’art de faire durer un régime établi. L’objet du livre de Malaparte est strictement identique : « comment on s’empare d’un État moderne et comment on le défend ». Mais « loin d’être une imitation », l’œuvre de Malaparte est une analyse distanciée de la technique moderne du coup d’État, à la lumière d’une séquence révolutionnaire européenne débutée en Russie en février 1917. Si l’intention est apparemment la même, le monde a profondément changé. La Révolution industrielle est passée par là, et avec elle tout son cortège d’inventions.

Technique du coup d’État a été considéré comme un livre « dangereux entre les mains des ennemis de la liberté, aussi bien de droite que de gauche », mais « précieux entre les mains des hommes d’État, auxquels il incombait la responsabilité de défendre les libertés démocratiques », comme l’écrivait l’un de ses lecteurs, Jean Chiappe, qui ajoutait encore : « vous apprenez aux hommes d’État à comprendre les phénomènes révolutionnaires de notre temps, à les prévoir, à empêcher les séditieux de s’emparer du pouvoir par la violence ». Selon un autre lecteur attentif, le communiste Jean-Richard Bloch, Malaparte pose « aux défenseurs de la liberté » un important « problème non seulement politique, mais moral ». La question fondamentale de toute démocratie, de tout système fondé sur la paix civile (comme le nôtre aujourd’hui) est en effet celle-ci : « à quelles mesures peut et doit recourir un gouvernement » pour défendre l’État « sans mettre en danger la liberté du peuple ? » Pertinente question, qui reste valable à travers le temps. Malaparte avance ainsi sa thèse : « De même que tous les moyens sont bons pour tuer la liberté, de même tous les moyens sont bons pour la défendre ». Cela présuppose la distinction machiavélienne entre la morale et la politique. Mais Malaparte va plus loin que son prédécesseur. La technique du coup d’État, ce n’est justement pas la théorie du coup d’État. La conquête et la défense de l’État, ce n’est même « pas un problème politique », mais un simple « problème technique ». Il y a d’une part « le programme révolutionnaire », d’autre part « la tactique insurrectionnelle », d’une part les idées du Politique dans toute sa noblesse (ou sa naïveté utopique), d’autre part les rouages du pouvoir de la politique politicienne. D’un côté « l’idéologie », de l’autre « la technique ». Porte ouverte au cynisme ? Sans doute. Mais questionnement nécessaire si l’on ne veut pas être les idiots utiles des ennemis de la République. Comprendre n’est pas approuver. Mais c’est diantrement utile.

UNE POIGNÉE DE TECHNICIENS

C’est chez Trotski que Malaparte trouve le modèle tactique de l’insurrection, réalisée par une petite troupe de choc, au moyen de petites escouades aux objectifs stratégiques clairement définis : blocage des chemins de fer, des centrales électriques, des services publics, du téléphone, du télégraphe, des banques, des dépôts de charbon, de blé et de pétrole (certainement pas des ministères)… Là où Lénine pensait la révolution comme une insurrection populaire, un mouvement des masses prolétariennes contre le gouvernement de la bourgeoisie, Trotski a permis la révolution d’Octobre 1917 avec seulement mille hommes déterminés, des techniciens agissant sur un terrain limité, concentrant leurs efforts sur les principaux organes de l’État. Lénine voulait, grâce à l’engagement du peuple tout entier, « battre le gouvernement pour s’emparer de l’État ». Trotski a réussi, avec un corps spécial d’un millier d’hommes seulement, à « s’emparer de l’État pour battre le gouvernement ».

La stratégie de Mussolini, brillant élève du marxisme selon Malaparte, est d’ailleurs tout à fait similaire : en 1922, à l’occasion de la médiatique marche sur Rome, « le fascisme s’était emparé de l’État bien avant l’entrée des chemises noires dans la capitale ». Et l’État, ce n’est pas le gouvernement, c’est l’infrastructure qui le rend possible. C’est encore la même méthode, celle de l’organisation scientifique d’un coup d’État, et non la révolte des masses ouvrières, que Trotski va tenter d’appliquer une nouvelle fois le 7 novembre 1927 contre Staline, fraîchement désigné comme successeur de Lénine. Mais celui-ci a profité des leçons d’octobre 1917. Et « à l’attaque invisible de Trotski, il oppose une défense invisible », elle aussi composée d’une poignée de techniciens, formés à la contre-révolution et à la défense de l’État.

La leçon de Malaparte a pu faire froid dans le dos des responsables politiques des démocraties libérales : « La révolution n’est jamais la conséquence nécessaire du désordre ». Autrement dit, une révolution est possible « dans un pays civilisé, puissamment organisé et policé », tout autant que dans « un pays en proie à l’anarchie, miné par la lutte des factions politiques et envahi par une armée ennemie ». Aucun pays n’est à l’abri. Les avancées techniques ont rendu possibles de nouvelles formes de déstabilisations plus globales et plus dangereuses. L’homme politique italien Giolitti, cité par Malaparte, disait ainsi avoir appris que « ce n’est pas contre le programme d’une révolution qu’un État doit se défendre, mais contre sa tactique ».

NOMMER LES CHOSES

Si la filiation entre Machiavel, l’homme de la Renaissance, et Malaparte, l’enfant du XXe siècle,  semble manifeste, reste à se demander comment la réflexion peut être prolongée au XIXe siècle, où le potentiel de blocage et de déstabilisation des États par des moyens technologiques aux mains d’une poignée d’individus s’est démultiplié, notamment par le biais d’internet, donnant mille fois raison aux analyses de la Technique du coup d’État. Aujourd’hui, penser la cyberguerre comme la guerre de l’avenir, cela apparaît comme raisonnable. C’est sans doute avoir déjà une guerre de retard.

Dans son courrier à Malaparte, Jean-Richard Bloch explique que « la besogne liminaire qui incombe aux intellectuels » est avant tout de « nommer les choses ».  Or, nommer les choses, selon Bloch, c’est « faire la toilette de l’esprit », « en évacuer les mots morts, les concepts usés, les façons de penser périmées », mais aussi « frayer la voie aux conceptions de représentations exactes d’un monde entièrement renouvelé ». Que les mots employés fassent plaisir ou non aux commentateurs patentés du moment, c’est une autre affaire. L’on voit bien aujourd’hui le mal qu’il y a à nommer correctement les nouveaux dangers de notre époque. Sur tous ces chapitres, Malaparte semble bien avoir accompli, en son temps, sa part de la tâche « avec une maîtrise exceptionnelle ».

 

Alors, au final, Malaparte, cynique amoral ou défenseur de la liberté ?

Malgré les instrumentalisations de son livre tant par l’extrême droite que par l’extrême gauche, en Angleterre, en Amérique, en Pologne, le livre fut reconnu comme « un traité de l’art de défendre la liberté », par la prise de conscience des mécanismes de déstabilisation des États. C’est un outil, disions-nous. Et comme tout outil, il est neutre, c’est son utilisation qui est morale ou immorale, juste ou injuste, constructive ou destructive. Technique du coup d’État est donc un traité pour déniaiser les Don Quichotte (qui provoquent toujours pire que ce contre quoi ils prétendent lutter, du fait de leur idéalisme contre-productif, et ne voient pas les dangers du réel), mais qui contient, de façon inhérente, le risque d’être dangereusement mis à profit par tous les Macbeth (prêts à toutes les conspirations, prêts à vendre père et mère, pour établir un pouvoir personnel dictatorial).

Alors, au final, Malaparte, fasciste ou antifasciste ?

Ou bien tout simplement, homme libre ?

Laissons la réponse à l’intéressé : « à quoi bon se tourner avec rancune vers le passé, puisque le présent n’est pas meilleur et l’avenir nous menace ? »

Tiens, d’ailleurs, à quoi reconnaît-on un homme libre ? Réponse du même : « à la conscience de son propre esclavage », car « le propre de l’homme, ce n’est pas de vivre libre en liberté, mais libre dans une prison ».

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