Ce cher maudit Malaparte

Curzio Malaparte est de ces auteurs dont personne ne veut ; paria du régime fasciste et indésirable aux yeux du PCI – auquel il adhéra en fin de vie grâce à l’entremise de Palmiro Togliatti tout en se convertissant au même moment au catholicisme –, critique du progrès, aussi bien dans sa dimension idéologique que l’idée même de progrès, et défenseur infatigable de la « barbarie » italienne, Malaparte prenait un malin plaisir à vivre et écrire sous une constante ironie. Ironie littéraire, où ses « prises de bec », mais aussi ses romans comme La Peau – dont la scène de vente au poids des prisonniers de guerre est emblématique – mais aussi politique. Adhérent très tôt au fascisme pour s’en éloigner radicalement à la publication de Technique du Coup d’État consacré comme manuel de lutte pour la liberté, il fut l’illustration de la pratique censitaire du ventennio pendant lequel, comme le disait le Ministre de la culture d’alors : « Vous connaissez la différence entre Mussolini et moi ? Moi je me contente d’interdire les livres, Mussolini interdit les auteurs. »

Malaparte est comparable à Georges Bernanos et Pier Paolo Pasolini en ce qu’il était un intellectuel hétérodoxe, renié ou minoré par ses pairs, dont Antonio Gramsci lui-même, qui le nommait constamment par son nom d’origine, Curt-Erich Suckert. Reproche dont Malaparte s’amusera d’ailleurs dans ses prises de bec, qu’il considéra comme un mépris de classe de la part du fondateur du Parti Communiste d’Italie. De même que ses propos, critiques et prises de position hétérodoxes le rapprochaient beaucoup des deux intellectuels susmentionnés, Malaparte avait pour lui une affinité avec l’ironie qui nous apparaît parfois des plus cyniques, notamment dans La Peau, mais aussi dans certains de ses éditoriaux, tout comme il savait faire preuve d’une désarmante tendresse lorsqu’il chroniquait par exemple la sollicitation d’une mère illettrée lui demandant d’écrire une lettre à l’officier du régiment de son fils parti sur le front de l’Est pour avoir de ses nouvelles. Sandro Veronesi synthétisa d’ailleurs assez pertinemment la grande proximité intellectuelle entre Pasolini et Malaparte dans une entrevue de Maurizio Serra : « Malaparte était indéfendable par rapport à la droite et au fascisme, tout comme Pasolini par rapport à une certaine gauche plus bigote ou bornée. C’étaient essentiellement deux esprits libres, qui avaient une orientation résolument individualiste et, dans le cas de Pasolini surtout dominée par l’art. Et dans leur diversité, ils se rejoignaient à mes yeux, et souvent leur façon de penser aussi se ressemblait et se ressemble de plus en plus avec le recul. » Malaparte se rapprochait d’autant plus de Bernanos et de Pasolini qu’il combinait plusieurs éléments dialectiques d’iceux ; la critique de la société moderne comme société inhumaine, le génocide culturel imposé par une élite étrangère à sa nation au profit d’une incroyable uniformisation des peuples, mais surtout une affection pour les particularismes culturels et les humbles. Malaparte se veut le partisan du pays réel contre les fictions modernistes de « l’Italie de ses messieurs ».

« Ces hommes qui offrent au monde richesse et civilisation vivent dans des conditions pitoyables ; ils gagnent à peine de quoi pourvoir à leurs besoins matériels élémentaires. […] Toute cette immense armée de créateurs de richesse et de civilisation ne bénéficie qu’en très petite part des fruits de son labeur. »
–Curzio Malaparte, in « Prises de bec »–

Cela étant, si Curzio Malaparte n’était pas homme à étiquettes, il revendiquait volontiers ses racines toscanes, et plus généralement la richesse de l’italianité. Il brossa dans Benedetti Italiani un portrait des Italiens et de certaines régions sous leurs aspects culturels, historiques et artistiques. Livre posthume qui fit suite à Maledetti Toscani, il s’inscrivit pleinement dans la veine du pamphlet Italie Barbare où il dénonçait la colonisation culturelle voulue par les élites politiciennes qui désiraient – et continuent de désirer – ardemment faire de l’Italie un bébé éprouvette de la modernité et des cultures anglo-saxonnes propres à cet « esprit européen hérétique et antihéroïque. » Ce mépris envers ce que Pasolini qualifiera plus tard de génocide culturel allait encore plus loin dans Benedetti Italiani, où il formule l’une des premières critiques – et féroce – du tourisme de masse émergeant : « Une rage froide nous prend à voir ces étrangers se chauffer au soleil sur nos places. Après quoi, il nous faut laver et lustrer les rayons pour en ôter la saleté et la rouille qu’y laissent ces gros sacs de suif, suants et poussiéreux. Et il nous semble chose impossible, il nous semble traîtrise que le soleil, au lieu de se retirer avec dégoût, touche de ses rayons ces étrangers, les réchauffe, les sèche, les dore. »

« Le premier mouvement de ces étrangers, c’était l’envie. Ils avaient laissé derrière eux des forêts sauvages, des campagnes boueuses, des ciels nébuleux, des villes mornes, renfermées, moisies, des laces et des rivières embuées par le souffle de vents glacés, des paysans abrutis dans la crainte des seigneurs, de grasses femmes blondes sans piquant, des marchands gonflés de bière. »
–Curzio Malaparte, in « Ces Chers Italiens »–

Le patriotisme est une autre facette importante de Malaparte. C’est par patriotisme qu’il refusait de croire, comme tant d’autres de ses contemporains, en l’Europe, en une certaine marche forcée de l’Histoire dont le Progrès serait la boussole infaillible, et c’est aussi par patriotisme qu’il raillait une certaine idée de l’Italie que les élites défendent toujours après sa mort ; une Italie sacrifiée sur l’autel européen où il n’y aurait plus que des Italiens dépourvus d’italianité, des Toscans qu’on ne différencierait plus des Napolitains ou des Vénitiens – ce qui là encore le rapproche de Pasolini. À ce titre, Malaparte qualifiait ce faux patriotisme de « patriotisme d’antichambre », mais aussi la démagogie propre des technocrates émergeant : « la pire forme d’amour de la patrie est celle de fermer les yeux face à la réalité et de se confondre en hymnes et éloges hypocrites, qui ne servent à rien, même pas à dissimuler à soi-même et aux autres les maux manifestes et bien réels. » Or, comme il le souligne lui-même, « Nous autres Italiens représentons en Europe une opposition vivante à la culture triomphante des nations septentrionales : nous avons à défendre une civilisation très ancienne, forte de toutes les valeurs de l’esprit, contre une nouvelle, hérétique et fausse, forte de toutes les valeurs physiques, matérielles et mécaniques. » En cela Malaparte inscrivit la lutte contre la modernité dans l’ADN culturel du peuple italien, et sa conception du patriotisme peut même sembler procéder de la lutte des classes ; seuls les pauvres sont patriotes, tandis que les élites ne font que s’obstiner dans la transformation de leurs pays en copie de ceux du Septentrion. Comme il le disait lui-même : « Leur patriotisme particulier refuse de tenir compte des traditions et met au ban quiconque se hasarde à réfuter leur thèse sur la prétendue infériorité de l’esprit italien par rapport à l’esprit européen, et sur la nécessité où nous sommes d’accepter et d’assimiler cette modernité policée. »

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