50 nuances de monstruosité sadienne

La figure du monstre sadien recouvre bien des aspects dans l’œuvre du Marquis de Sade, jusqu’à les condenser dans L’Histoire de Juliette. De ses facultés sexuelles ambivalentes, aussi bien perverses que transcendant les genres, ainsi que Klossowski l’a défini dans Le Philosophe scélérat, à ses digressions sur Dieu, la vertu et le crime, le monstre sadien est l’une des constructions philosophiques des plus singulières, dépassant son cadre strictement littéraire. Sa complexité philosophique, mise en scène par le récit de Sade, touche aussi bien à des innovations telle que la psychologie du pervers que des interrogations métaphysiques. Pour les exposer au lecteur, Sade utilise la fiction plutôt que l’essai intellectuel, et si cela rend son propos plus cryptique, il gagne cependant en puissance illustrative ce qu’il perd en clarté, au risque d’avoir contribué à sa propre légende noire et les simplifications hasardeuses qui en découlent toujours. L’erreur d’assimiler Sade à la monstruosité qu’il a élaborée dans son œuvre consiste à se poser la mauvaise question ; le monstre sadien n’a pas à être mis en corrélation avec la personnalité de Sade – dont on ne sait pas grand-chose au final – mais avec ce que les récits de Sade racontent. La question « qu’est-ce cela raconte ? » est aussi simple qu’elle est essentielle, mais elle est fallacieusement occultée – volontairement ou involontairement – par ceux qui assimilent le monstre à Sade lui-même pour affirmer sans preuve qu’il n’était qu’un détraqué sexuel. Or, que Sade fut un détraqué sexuel ou non n’a pas de réelle importance ; il était avant tout philosophe, qu’on le veuille ou non. Dans tous ses romans, il conçoit, développe et affine son système philosophique autour de la figure de son monstre ; des quatre protagonistes des 120 Journées à Juliette. Justine n’existe finalement que pour que Sade vérifiât sa propre thèse, comme il l’annonça en préambule du récit. Ce n’est donc pas tant Juliette qui est la Némésis de Justine, que Justine la Némésis de Juliette. Sade se caractérise par un procédé d’écriture qui tient du documentaire, de l’expérimentation scientifique, surtout dans les 120 Journées. En usant d’un anachronisme qui illustre bien l’écriture de Sade, l’on pourrait dire que le mode narratif de ses romans repose sur le même esprit que celui du cinéma néo-réaliste. C’est ainsi qu’il faut voir les fresques orgiaques qu’il dépeint, et ainsi qu’on l’on peut analyser le comportement de ses personnages – qui sont avant tout fonctionnels –, et notamment celui qui nous intéresse en particulier.

Le monstre sadien se caractérise par un trait particulier et préalable à tous les autres : il énonce la raison. Ce trait s’amplifie au fil des romans de Sade, jusqu’à Juliette qui, alors qu’elle est une femme et donc soumise à tous les défauts attribués culturellement aux femmes, en vient à l’énoncer jusqu’au trône de Saint-Pierre. Klossowski en fait d’ailleurs l’apanage de Juliette, précisant que le pervers sadien, le monstre intégral, se distingue de l’héroïne sadienne qu’est Juliette en ce qu’il énonce le sensible, mais en réalité, qu’est-ce que Juliette sinon elle-même la monstruosité intégrale, celle qui a évolué plus loin qu’aucune autre ? Car si Juliette devait être, comme le fait Klossowski, assimilée à l’héroïne sadienne, que fait-on de Justine qui s’obstine à demeurer pauvre et donc, selon elle, vertueuse ?

Mais Juliette dispose bel et bien d’une singularité propre ; celle de l’androgyne. Les romans de Sade, des 120 Journées à L’Histoire de Juliette, font souvent état de femmes au membre clitoridien surdimensionné – de trois pouces précisément –, et qui sert déjà une fonction particulière ; celle de nier le genre. Cette négation du sexe ne pouvait intervenir qu’à travers la figure de la femme, car elle dispose à la fois du clitoris – symbole phallique, mais aussi biologiquement phallique puisqu’il n’a pas évolué contrairement à celui du sexe masculin, ce qui distingue naturellement les deux genres – et du vagin. Elle peut donc être, à l’instar de Volmar dans L’Histoire de Juliette, « destinée à outrager la nature, quelque soit le sexe qu’elle adopte, il faut que la putain soit tour à tour tribade ou bougre ; elle n’y connaît pas de milieu ». Comme l’affirme Klossowski, la monstruosité intégrale « a pour effet immédiat d’opérer un échange des sexes dans leurs qualités spécifiques » ; cet échange représente un élément important dans le système sadien : la négation des sexes correspond à la négation, ou plutôt l’annulation, des personnalités, et donc de l’objectivation des corps, puisqu’une fille comme Volmar utilise son ambivalence sexuelle pour exploiter au mieux son potentiel orgasmique ; il y a donc objectivation puisqu’il y a rationalisation. Juliette n’en est cependant pas là ; sa figure androgyne est autre ; elle n’est pas homme-femme comme Volmar, mais femme-homme. Elle utilise les attributs culturels de la femme comme la frigidité pour énoncer la raison afin de, comme le dit Klossowski, « mieux ressaisir le sensible » ; voilà pourquoi elle a plus à cœur la destruction des valeurs, comme en séparant l’athéisme de la raison normative. Pourquoi tant d’acharnement ? D’abord parce que Juliette est une femme, et que malgré tous ses efforts pour s’extirper de la nature qu’elle prétend adorer, elle reste néanmoins soumise à l’une des lois naturelles des plus rigides : son état fécondable. Il en est de même pour Mme de Saint-Ange lorsqu’elle parle de ses différents avortements dans La Philosophie dans le boudoir. La pratique de la sodomie chez le pervers sadien symbolise l’outrage suprême et à la nature, et aux mœurs, et à la religion, tous ensembles, car elle est une négation du coït, acte de création de la vie par excellence. Mais alors qu’elle n’est qu’optionnelle pour les hommes, elle est obligatoire pour les femmes si elles ne veulent pas être fécondées, voilà pourquoi chez Sade, non seulement cette abolition de la raison normative est primordiale, mais aussi pourquoi elles cherchent à tout prix l’apathie : pour s’extirper des normes corporelles et les fonctions de vivre auxquelles elles sont soumises. Et voilà pourquoi Juliette va au-delà de tous les monstres et pervers sadiens élaborés par Sade jusqu’à elle.

Cette extirpation des normes corporelles se décline cependant aussi chez le pervers sadien. Comme l’analyse Klossowski, le propre du pervers sadien est l’expropriation de lui-même, de son « je », pour sentir le corps de son partenaire comme étant le sien propre plus que celui qui est effectivement le sien. Si l’athéisme intégral suppose la fin de toute norme, alors celle du « moi » en fait partie, et avec lui l’identification d’un corps comme étant « le mien ». Pour le monstre sadien, cette norme abolie lui permet non seulement de se mettre hors de soi, mais aussi d’investir le corps d’autrui au-delà du plan physique, toujours dans le cadre de la jouissance transgressive.

Cependant, la jouissance transgressive du monstre sadien l’expose à autant de paradoxes qu’il use d’ambivalence pour l’exploiter. En premier lieu, c’est tout bonnement la question de la norme qui est susceptible de provoquer le premier des paradoxes. Pour que son système de jouissance transgressive puisse fonctionner, le monstre a plus que tout autre besoin d’un système de normes à violer ; de généralités auxquelles il peut opposer des contre-généralités. Le monstre sadien est profondément légaliste ; s’il n’y a pas de structure institutionnelle et normative à transgresser, alors il ne peut exister, parce que son existence entière, les contre-généralités entières qu’il conçoit, s’expriment tout en négation d’une structure institutionnelle et normative existante. Les 120 Journées de Sodome illustrent bien le positivisme indispensable au monstre lors de la rédaction du code qui régira la vie au château de Silling, mais aussi les tenants et aboutissants des alliances matrimoniales entre les quatre compères sadiques. Si la structure n’existe pas, le monstre n’a pas lieu d’exister, parce qu’il n’a rien contre quoi s’opposer. Si cette structure assimile les valeurs du monstre, fait de ses contre-généralités des généralités, alors le monstre n’en est plus un, car il n’est plus en négation avec la structure. De la même manière, l’athéisme du monstre sadien est paradoxal ; il ne cesse d’étayer l’inexistence de Dieu, mais cela fait qu’il en parle autant qu’un croyant. Pis même ! Si l’athéisme du monstre est une rationalisation de sa haine envers le Divin, s’il en parle à tout bout de champ, il le fait exister malgré lui ; il a besoin, quelque part, de l’existence de Dieu pour clamer son inexistence. C’est d’ailleurs le problème qui se pose face à la Nature ; le monstre sadien ne cesse de déclamer que le crime est naturel puisque la Nature est destructrice, mais il reconnaît malgré tout l’impossibilité pratique de l’outrager. Or, comme le dit Mario Praz dans son essai sur le romantisme noir : « on a là une réduction à l’absurde de la « philosophie » de Sade, car en admettant que le but de la nature soit la destruction, et que nulle action destructrice ne puisse l’irriter ou l’outrager (Sade le reconnaît lui-même ; « L’impossibilité d’outrager la nature est selon moi le plus grand supplice de l’homme »), le suprême outrage qu’on pourrait lui faire, et dont le sadique pourrait légitimement tirer le plaisir de la transgression, serait… la pratique même de la vertu ! » D’ailleurs, Sade lui-même semblait en avoir conscience – et Klossowski supposait d’ailleurs que c’est là un indice de Sade comme critique de la raison normative – en mettant ce paradoxe en scène à travers la mort de Justine, frappée par la foudre parce que sa sœur Juliette et ses comparses la livrent à l’orage pour savoir si oui ou non sa vertu la sauvera. La foudre, symbole divin, anéantissant la vertueuse Justine, laisse donc penser que la Nature, sinon Dieu, n’aime pas la vertu. Que reste-il donc à faire au monstre sadien, sinon de se résoudre à outrager la nature en devenant, comme le dit Praz, vertueux ?

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