Sade, ou les perversions de la Raison

Sade est de loin l’auteur le plus complexe à aborder. Ce n’est d’ailleurs pas tant à cause de ses récits en tant que tels que des innombrables polémiques, procès en sorcellerie, et autres récupérations intellectuelles douteuses qu’il est devenu cet écrivain si difficile à aborder. Sade aura à ce titre reçu tous les (dés)honneurs. Précurseur du nazisme chez les uns, des grognes estudiantines chez les autres, tour à tour fasciste et libéral-libertaire, Sade n’a jamais semblé aussi incompréhensible à l’heure où nous bénéficions cependant d’un accès inégalable à ses écrits, correspondance inclue, et à des écrits à son sujet. Pourtant, ces derniers se contredisant les uns les autres n’éclairent pas plus le lecteur qui souhaiterait connaître la pensée de Sade.

Car le plus problématique chez le Divin Marquis, c’est précisément sa pensée. Ou plutôt ce qu’il pensait de sa pensée. Tirer une analyse des 120 Journées ou de Juliette pour en déduire les conséquences d’une rationalisation à outrance des rapports humains sous toutes ses formes, mêmes intimes – surtout intimes – a été fait par de brillants intellectuels et constitue une base de la philosophie sadienne admise par à peu près tout le monde. En revanche, ce que Sade pensait de ce qu’il coucha sur papier, s’il cautionnait Juliette plutôt que Justine, ou l’inverse, ou aucune des deux, semble inatteignable. En conséquence de quoi, ce point est méticuleusement oblitéré de la majeure partie des analyses sur l’œuvre sadienne, y compris par Adorno et Horkheimer dans leur essai La Dialectique de la Raison, ou par des critiques littéraires renommés comme Mario Praz. D’ailleurs, faut-il même se demander ce que Sade pensait de son propre propos ? Cette question, lorsqu’elle est posée – à l’instar de l’entame du 14e numéro de la revue Lignes qui lui fut dédié – provoque les deux types de réponses que l’on puisse craindre : « non » pour les uns, « mais ça ne fait aucun doute ! » pour les autres – ces derniers, Michel Onfray en tête, constituant généralement ceux qui s’acharnent à faire de l’œuvre de Sade une lecture au premier degré pour affirmer que le Divin Marquis serait bel et bien l’être monstrueux que l’on peut s’imaginer.

En toute objectivité, il n’y a pas de réponse à cette interrogation. Ou tout du moins pas de réponse claire et définitive. Cela tient à deux raisons simples : la pensée sadienne évolua avec son auteur, comme en témoignent les modifications dans Justine par la main de Sade ; l’autre est tout bonnement l’absence de trace écrite suffisante du Divin Marquis à ce propos. Ceci expliquant cela, soit l’abstraction de cette problématique chez la plupart des auteurs voulant traiter de Sade le plus objectivement possible, même si cela entraîne de curieux tours de passe-passe sophistes, comme c’est le cas d’Annie Lebrun qui, dans son ouvrage Soudain un bloc d’abîme, Sade, a le mérite de poser les bonnes questions pour soigneusement éviter d’y répondre. Pourtant, l’une d’entre elles demeure des plus pertinentes, peut-être encore plus que celle consistant à savoir si les 120 Journées constituent un idéal ou une dénonciation : pourquoi Sade nous effraie-t-il toujours ? Pourquoi, après l’enfer concentrationnaire, la menace atomique, la banalisation de la violence par les médias de masse, Sade fait-il toujours peur ? Que peut-il y avoir dans le roman sadien qui continue à provoquer le dégoût et l’ire des plus progressistes mais aussi les plus réactionnaires d’entre nous ? Car s’il y a bien une chose qui est claire avec Sade, c’est qu’il parvient toujours à faire l’unanimité contre lui de la part de ces deux camps ennemis.

Annie Lebrun imagine que c’est l’ambiance gothique du château de Silling des 120 journées qui pourrait en être l’une des marques, mais cela semble risible vis-à-vis de ce que nous annoncions plus haut. Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans la seule adaptation de Sade au cinéma : Salò o le 120 giornate di Sodoma de Pasolini. Loin de toute esthétique gothique, le film transpose le récit sadien à la fin de la République sociale italienne, dans un cadre qui pourrait presque sembler bucolique. Cependant, le film de Pasolini a provoqué autant d’émoi que le livre provoque de dégoût – émoi amplifié par l’assassinat du cinéaste quelques jours avant la sortie en salles. Ce qui effraie dans Salò est sensiblement la même chose que ce qui effraie dans Les 120 Journées de Sodome, chose que la mise en images ne fait qu’exacerber puisque donnant corps à ce qui semblait jusqu’alors innommable. Le film de Pasolini confère au roman une fonction : il fait des 120 Journées transposées à la fin du régime fasciste une métaphore du « Nouveau Pouvoir » : la société de consommation et son hédonisme de masse qui réifie les corps, annule l’individualité. C’est ce caractère fonctionnel qui échappa et continue d’échapper à certains, notamment Barthès et Foucault qui s’imaginaient benoîtement que Pasolini tenta de réaliser une adaptation stricte du texte de Sade, comme on adapte n’importe quel roman au cinéma. Ce qui effraie, probablement, possiblement, chez le lecteur comme le spectateur, ce n’est pas l’éloignement, ni l’univers concentrationnaire dans lequel les personnages sont enfermés, ou le sadomasochisme en tant que tel. Ce qui effraie, dégoûte, répugne, c’est précisément ce qui les permet : « ce que le pouvoir peut faire du corps humain. La réduction du corps à l’état de choses, le trafic de corps, l’annulation de la personnalité de l’autre », pour reprendre Pasolini. C’est cette capacité infinie du Pouvoir à tout assimiler, digérer et conformer à lui-même qui effraie chez Sade et dans le film de Pasolini, car ils poussent à l’extrême cette capacité d’homologation, et c’est en cela que le génie de Pasolini fut d’actualiser Sade à notre époque : qu’il s’agisse d’Hitler ou du consumérisme, le Pouvoir peut toujours réifier les corps. Et d’ailleurs il le fait. Il le fait même très bien. Il le fait d’autant mieux aujourd’hui qu’à l’époque de Sade ou de Mussolini parce qu’aujourd’hui « le pouvoir a décidé que nous sommes tous égaux ». C’est donc par la voie de la Tolérance, de la permissivité absolue, en se fondant sur des conquêtes intellectuelles et laïques, que le Pouvoir parvient mieux que jamais à manipuler les corps, dépassant de loin ce qu’écrivait Sade. L’objectivation des corps, tout comme l’anéantissement des anciennes valeurs au profit de cet « homme nouveau » qui transparaît dans l’œuvre sadienne n’ont jamais été aussi triomphales qu’aujourd’hui, et c’est de cette révolution que Sade fut un prophète. La répartie qu’il conféra à Juliette à l’adresse du Pape est plus que jamais valable face à l’Ancien Monde que le Nouveau Pouvoir veut annihiler : « Ô mon cher, ton rôle est fini ! Pour hâter l’importante révolution qui doit renverser à jamais les colonnes de ton superstitieux empire, qu’on jette les yeux sur l’histoire de tes prédécesseurs ! »

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