Breath of the Wild : un Zelda dunsanien ?

Le dernier volet de la célèbre saga vidéoludique The Legend of Zelda est sorti au printemps 2017 en France. Ses nouveaux partis pris, notamment la volonté de renouer avec l’esprit originel de la série, mais aussi la poésie discrète, mais omniprésente dans le royaume d’Hyrule tel qu’il est façonné, lui octroient une dimension très dunsanienne. Il est bien sûr peu probable que les concepteurs de Breath of the Wild l’aient élaboré sur la base des écrits du XVIIIe baron de Dunsany, mais cela ne devrait pas nous empêcher d’en relever les similitudes les plus étroites. Malgré son scénario très pauvre, ce qui fait de Breath of the Wild un épisode dunsanien tient à un ensemble d’éléments se situant aussi bien sur le traitement du monde ouvert que sa richesse, sa poésie et son contexte. Les contes de Lord Dunsany mettent l’accent sur deux éléments principaux : la relation mémoire-temps et le passé comme déterminisme, de là découlent plusieurs orientations de ses récits, comme l’opposition au désenchantement du monde, l’atavisme du folklore celtique – ou de celui propre au monde secondaire – et, bien évidemment la place de la mythopoétique dans son œuvre de manière plus globale, qui fait de lui le père de la fantaisie moderne. Breath of the Wild met l’accent lui aussi sur les mêmes composantes ; le passé est doublement déterminant dans l’histoire, comme dans le reste de la saga, et son articulation avec la mémoire influe directement dans le présent volet. De même, d’autres parties rappellent plusieurs récits de Lord Dunsany, notamment L’Épée de Welleran ou La Fille du Roi des Elfes. Il serait donc intéressant de se pencher sur les aspects formels de Breath of de Wild qui le rapprochent de la poésie des textes de Lord Dunsany pour mieux apprécier ensuite les points scénaristiques qui s’en rapprochent.

LA POÉSIE AVANT TOUT

La force de The Legend of Zelda : Breath of the Wild, réside avant tout dans sa force poétique, et ce avant les innovations techniques de ce volet, bien qu’il y ait probablement une relation de cause à effet avec le fait qu’il s’agisse du premier épisode disposant d’un « monde ouvert ». L’accent mis sur la direction artistique, qu’il s’agisse aussi bien du paysage que de l’intrigue. Par ailleurs, la déshérence du Royaume d’Hyrule influe directement sur l’atmosphère poétique du jeu dans une dimension dunsanienne, parce qu’elle correspond à l’imaginaire des contes de Lord Dunsany en présentant un lieu légendaire dans lequel nous nous trouvons dans l’ombre de sa gloire passée. Cela n’est pas sans faire penser à La Chute de Babbulkund, où est narrée la description d’une cité glorieuse qui, au final, se retrouve détruite avant même d’être aperçue par les voyageurs. Le Royaume d’Hyrule de The Legend of Zelda : Breath of the Wild est très similaire à ce récit, parce qu’il ne laisse que le souvenir du royaume légendaire que les joueurs ont parcouru depuis presque trois décennies durant ; l’on ne trouvera ici que ses fragrances, avec notre seule mémoire comme instrument au service de la poésie du jeu – marque de sa subtilité ainsi que de la fantaisie dunsanienne.

 

Cependant, cette poésie proche de celle de l’œuvre de Lord Dunsany se situe sur un plan plus évanescent, plus imagé, comme son style par ailleurs. Elle se retrouve dans les mélodies discrètes qui accompagnent le joueur lors de ses pérégrinations dans la plaine d’Hyrule, dans le superbe panorama permis par les qualités graphiques et artistiques du jeu, dans les souvenirs égrenés au compte-goutte qui se focalisent plus sur l’épique, contrairement aux précédents, mais avant tout sur un instant poétique du passé de Link.

UN CONTE AUX ACCENTS DUNSANIENS

Cette volonté de transmettre une poésie au joueur se poursuit aussi dans la dimension tragique que The Legend of Zelda : Breath of the Wild assume bien plus que ses prédécesseurs. Comme dans plusieurs contes de Lord Dunsany – La Chute de Babbulkund susmentionnée, mais aussi Les Dieux de Pegāna – la part de tragédie est une composante essentielle de la poésie du récit ; en l’espèce, il s’agit d’une intégration totale du retour de Ganon dans le Royaume, contre laquelle les protagonistes décident de se préparer pour l’affronter, chose inédite dans la saga, là où la prophétie du héros du temps d’Ocarina of Time demeurait hermétique et appréhendée avec justesse uniquement par de rares individus, dont Zelda et Link. Conformément aux contes de Lord Dunsany, c’est donc là aussi la mémoire – en l’espèce la légende – qui détermine l’histoire et la destinée du Royaume et de ses héros comme de Ganon. Ce déterminisme est d’autant plus fort que cet épisode évacua le sempiternel rappel de la création de la Triforce et de la trinité de l’univers, mais aussi de sa quête qui fut, jusqu’alors, l’objectif premier de Ganon ou de son avatar Ganondorf.

Ceci étant, nombre d’éléments scénaristiques sont à rapprocher de plusieurs histoires de Lord Dunsany. Le plus évident demeure bien sûr L’Épée de Welleran ; au moment où Link se réveille, la situation est très analogue à celle du conte dunsanien : la mémoire collective des Hyliens a presque oublié le souvenir des prodiges qui ont échoués à prévenir le retour de Ganon, en dehors des ethnies vivant en périphérie de la plaine qui entretiennent chacune la mémoire du leur. De même, leur poids dans l’histoire de The Legend of Zelda : Breath of the Wild est aussi déterminante que celle de Welleran et de ses compagnons dans le conte de Lord Dunsany ; puisque ce sont leurs spectres qui permettront au héros de triompher de Ganon, tout comme les spectres des anciens héros insufflèrent aux habitants de Merimna une fureur guerrière pour se défendre de l’invasion des barbares (mais les prodiges de The Legend of Zelda : Breath of the Wild  sont évidemment similaires au rôle-fonction des quatre géants de Majora’s Mask). Enfin, ultime élément, Excalibur remplit dans ce contexte général un rôle plus proche de celle de Welleran ; elle n’est pas nécessaire au héros contrairement aux jeux précédents (Majora’s Mask exclu), mais incarne le lien symbolique entre deux époques ; celle de la légende et le présent.

Par ailleurs, un autre élément du scénario de The Legend of Zelda : Breath of the Wild nous rappelle l’œuvre dunsanienne, et notamment à La Fille du Roi des Elfes. L’absence de Link durant un siècle, le temps que son corps se régénère dans le sanctuaire où il fut placé lors de sa défaite contre Ganon, est similaire au voyage d’Alveric au royaume des Elfes, où le temps s’écoule différemment. Ainsi, du point de vue du héros, malgré son amnésie, le temps ne s’est pas écoulé, mettant l’accent sur le caractère tragique de sa redécouverte d’Hyrule qui, plus encore que dans The Wind Waker, se trouve dans une véritable situation apocalyptique, qui n’est pas sans rappeler un passage du conte La Contrée du Temps, au moment précis où le roi d’Alatta Karnith Zo, visita le Temple des Dieux d’autrefois, dévastés par le Temps. L’absence de but rationnel de Ganon ramené à son statut de bête féroce et maléfique, mais aussi la transposition dans un monde mutilé qui survit sans savoir de quoi demain sera fait – tandis que dans The Wind Waker l’apocalypse eut lieu depuis si longtemps qu’il n’est pas possible de le qualifier de post-apocalyptique – peut justement se comparer à la révolte du Temps contre les Dieux dans le légendaire dunsanien ; lors de la découverte du plateau du prélude, et notamment du Temple du Temps, le joueur est confronté aux dégâts du temps, dégâts aussi bien matériels que son impact sur la mémoire. Le symbolisme de Ganon rejoint d’ailleurs peu ou prou celle du Temps dans l’œuvre dunsanienne, puisqu’il accéléra le processus d’oubli et de négligence des Hyliens vis-à-vis de leur propre patrimoine, notamment historique.

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