Bernanos et Pasolini, même combat

 

Il est intéressant de dresser un parallèle entre les parcours politiques de Bernanos et Pasolini. Bien que provenant d’horizons opposés ; la droite royaliste de l’Action Française pour le premier, le PCI pour le second, l’on ne peut que constater de nombreux dénominateurs communs à chaque période de leur vie intellectuelle. Tous deux avaient rompu avec leur camp politique, sans toutefois en renier l’obédience idéologique dont tous deux furent à la fois compagnons de route et autocritiques. L’on serait même tenté de dire que ce qui fit de Bernanos un camelot du roi et de Pasolini un communiste tint plus au déterminisme culturel de leurs environnements respectifs : Bernanos vécut dans l’esprit revanchard d’une France ayant perdu la guerre de 1870, mais aussi sous la désastreuse IIIe République. À l’inverse, Pasolini vécut sous le ventennio, et connut toute son enfance et adolescence la coercition du fascisme. Les deux intellectuels furent opposés à leurs régimes politiques pour des raisons finalement similaires ; Bernanos et Pasolini dénoncèrent inlassablement les liens étroits entre les bourgeoisies françaises et italiennes avec les gouvernements républicains et fascistes qui se drapaient d’un voile pseudo-révolutionnaire. Cependant, l’un comme l’autre appréhendèrent la réalité d’un danger encore plus grand que les discours ronflants qui se cachaient derrière les hagiographies et critiques du parlementarisme ou du fascisme mussolinien ; l’émergence d’un Nouveau Pouvoir, appelé Technique par Bernanos et que Pasolini trouvait incarné par la société de consommation.

TECHNIQUE PARTOUT, LIBERTÉ NULLE PART

La place du langage et sa mutation provoquée par le monde moderne, technocratique, constituent l’un des dénominateurs communs les plus frappants entre les deux penseurs. Alors que le français est une langue nationale depuis le décret de Villers-Cotterêts de 1538, l’italien, en tant que langue nationale, est le fruit d’un long processus qui fut avorté par l’émergence de la société technicienne. Comme l’affirma Pasolini dans Empirisme Hérétique, la naissance de l’italien comme langue nationale provint des entreprises et du monde économique, non culturel, déduisant que « La caractéristique fondamentale d’une telle substitution est qu’alors que l’osmose avec le latin tendait à différencier le langage politique des autres langages, la technologie tend au phénomène contraire : à homologuer le langage politique aux autres langages. L’on pourrait dire, en somme, que les centres créateurs, élaborateurs et unificateurs du langage ne sont plus les universités, mais les entreprises ».

Bernanos constate la même chose dans sa France contre les Robots, où il fustige le déracinement des élites, qui non seulement n’appréhendent pas sa subtilité, mais en font au contraire un outil dépourvu de toute racine linguistique : « La langue française est une œuvre d’art, et la civilisation des machines n’a besoin pour ses hommes d’affaires, comme pour ses diplomates, que d’un outil, rien davantage ». Il dresse ainsi le constat qu’une nouvelle langue émerge, faite par et pour cette civilisation des machines contre laquelle il se dresse. Destructrice, car détruisant les valeurs de la vie, à commencer par la langue, Bernanos remarque que cette civilisation des machines est d’autant plus puissante et dangereuse que les fascismes dans la mesure où elle se pare des ornements de la Raison et de la Science « d’où va sortir une sorte de déterminisme économique, une loi d’airain seule capable de remettre la multitude à genoux », comme il l’affirme dans La grande peur des bien-pensants.

Cette conception de la « civilisation des machines » est elle aussi commune aux deux penseurs. Ils y voient tous deux avec justesse l’avènement d’un totalitarisme qui formatera les individus sur un même modèle, en faisant des « robots ». C’est le cas lorsque Bernanos affirme dans La France contre les Robots « La Technique prétendra tôt ou tard former des collaborateurs acquis corps et âme à son Principe, c’est-à-dire qui accepteront sans discussion inutile sa conception de l’ordre, de la vie, ses Raisons de Vivre », ou lorsque Pasolini indique dans ses Lettres Luthériennes que « Le fond de mon enseignement consistera à te convaincre de ne pas craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides adorateurs de fétiches ».

Or, c’est justement le fait que les sociétés modernes soient guidées par des impératifs techniques, scientifiques, économiques ; en clair rationnels, que les individus deviennent acculturés. La Technique façonne les hommes à Son image, comme le démontrait Bernanos ; elle veut des fidèles entièrement dévoués à son Principe, sans que nul ne la remette en question. Pasolini relèvera la même chose au fil des années 1960 et 1970, ce qui lui permettra de démontrer dans ses Écrits Corsaires la vacuité de la dialectique antifasciste : « Il est donc inutile et de pure rhétorique de faire semblant d’attribuer quelque responsabilité réelle à ces jeunes et à leur fascisme nominal et artificiel. La culture à laquelle ils appartiennent et qui contient les éléments de leur folie pragmatique est, je le répète encore une fois, la même que celle de l’énorme majorité des gens de leur âge ».

UN TOTALITARISME GÉNOCIDAIRE

C’est cette volonté de conditionner les individus en vue de former un « homme nouveau », dépourvu de toute spiritualité et de tout lien avec le passé, qui mena Bernanos et Pasolini à dire que l’ère du totalitarisme n’était pas achevée, au contraire. « Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une universelle stérilisation des valeurs de la vie », écrivait Bernanos dans la France contre les Robots, mais c’était dès son retour à Paris en 1945 qu’il regrettait amèrement qu’aucune guerre civile n’éclatât pour achever « l’élan de 1789 ». Alors qu’il s’attendait à ce que la Libération ne fût pas un vain mot, Bernanos ne put que constater que les Français étaient soumis à autre chose que l’occupant allemand ou les politiciens, et c’est cette matière qui nourrira son pamphlet. L’hégémonie des magistrats, nommés par Pétain pour ensuite le juger sans qu’ils ne fussent inquiétés, le régime des partis qui joua une stratégie de la tension pour éviter un impossible avènement du communisme en France, sont autant d’éléments qui le désillusionnèrent sur l’avenir du pays.

Pasolini dressa le même constat pour l’Italie et ses concitoyens. Naguère forte de ses particularismes culturels, le consumérisme modela ses enfants en légions de consommateurs avides d’uniformisation. Comme il le dit lui-même dans l’article Le vide du pouvoir en Italie : « J’ai donc vu avec “mes sens” le comportement imposé par le pouvoir de la consommation remodeler et déformer la conscience du peuple italien, jusqu’à une irréversible dégradation ; ce qui n’était pas arrivé pendant le fascisme fasciste, période au cours de laquelle le comportement était totalement dissocié de la conscience. »

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »
– Georges Bernanos, in « La France contre les Robots » –

Cette disparition des « lucioles », qu’il assimile aussi bien à la pollution environnementale au profit de l’industrie et du béton que de la disparition de l’idéal révolutionnaire au profit du conformisme fut aussi relevée par Bernanos. Lorsque ce dernier estimait que la démocratie n’est rien d’autre que « la forme politique du capitalisme » qui engendre un « système de slogans », le dégoût face au désistement révolutionnaire des Français le fera écrire Le lendemain, c’est vous : « La France a fait l’économie d’une guerre civile. Peut-être n’est-il pas interdit de le regretter. » En août 1946, il estimait déjà que le peuple était « malade d’une guerre civile manquée, ravagée, refoulée ». Bernanos relevait ce que Pasolini formula plus tard comme la massification de l’individu ; l’homme n’agit plus en tant qu’individu, puisqu’il a perdu cette individualité ; ses désirs, son être, sa manière de penser, sont désormais massifiés par le Nouveau Pouvoir. Bernanos le résumera parfaitement dans La France contre les Robots : « Dans un monde livré à la dictature du Profit, tout homme capable de préférer l’honneur à l’argent est nécessairement réduit à l’impuissance. » Cette massification entraînant irrémédiablement une adhésion totale à la Technique et ses avatars. Ce n’est pas l’atome qui incarnait le plus grand risque à ses yeux d’éteindre le genre humain, « mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public », ajoutant que la multiplication « d’hommes obéissants et dociles » fera que « l’État Technique n’aura demain qu’un seul ennemi : “l’homme qui ne fait pas comme tout le monde. »

Ce Nouveau Pouvoir, Bernanos et Pasolini en identifièrent l’incarnation respectivement dans le machinisme et le consumérisme. Pour tous deux, ce Nouveau Pouvoir se passe totalement des lubies propres à la politique ; peu importe le régime dans lequel nous vivons, ce pouvoir informe n’en est point affecté. Pour Bernanos, la Technique comme monstruosité rationaliste, se réalise avant tout dans l’écrasement qu’elle opère contre la vie, mais aussi contre le temps, de sorte que sa mécanique ne peut plus être stoppée. Raillant les démocrates qui s’égarent en comitologie oiseuse, il rappelle dans La France contre les Robots cette vérité implacable : « Imbéciles ! Pensez-vous que la marche de tous ces rouages économiques, étroitement dépendants les uns des autres et tournant à la vitesse de l’éclair va dépendre demain du bon plaisir de braves gens rassemblés dans les comices pour acclamer tel ou tel programme électoral ? Il ne faut vraiment pas comprendre grand-chose aux faits politiques de ces dernières années pour refuser encore d’admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie. » Cette course folle d’un temps qui désormais nous paraît perdu avant même d’être pris et qui rend la société impuissante à reprendre le contrôle sur elle-même est caractéristique de sa crise. Comme il l’écrivait dans l’une de ses lettres, « Au fond, trente-neuf millions et demi de Français ne voulaient pas de révolution, et cinq cent mille, qui la voulaient, ne savaient absolument pas quelle révolution ils voulaient. » Pasolini ne dira pas autre chose lorsqu’il démontra que  « La « culture de masse » ne peut être une culture ecclésiastique, moralisante et patriotique. Elle est directement liée à la consommation, qui a des lois internes et une autosuffisance idéologique capables de créer automatiquement un pouvoir qui ne sait plus que faire de l’Église, de la Patrie, de la Famille et autres semblables lubies », et ira même plus loin, rejoignant Bernanos plus que jamais, lorsqu’il tourna Salò où il affirmera que « je ne crois pas que l’homme puisse être libre. Il ne faut jamais espérer. L’espoir a été inventé par les partis pour garder leurs électeurs. »

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