Leopardi l’insoumis : la critique de son (et de notre) temps

Bien que la critique littéraire ait essayé plusieurs fois de normaliser l’ouvrage poétique et philosophique de Leopardi dans les canons de la littérature italienne établis après la vague culturelle du Risorgimento, il faut reconnaître que cet écrivain s’est efforcé durant sa vie entière d’échapper tout compromis avec la tradition. Ses intérêts principaux étaient de démonter les systèmes idéologiques et de dévoiler les compromis de son époque, soit religieux, soit politiques. Issu d’une famille strictement catholique, il s’est rebellé bientôt à la discipline et à la réclusion que ses parents essayaient de lui imposer, et pendant l’été du 1819 il a mis en pratique sa première tentative de fugue, malheureusement échouée. Juste avant de s’enfuir, il avait écrit une lettre touchante à son père, pour lui expliquer les raisons de son acte. Le ton de la lettre est toujours déférent et respectueux, mais la critique est féroce. Leopardi avait 21 ans et se plaignait de sa condition de fils surprotégé et privé de liberté. Il était conscient de ses capacités et de ses talents, qui ne pouvaient pas rester étouffés dans un petit village de campagne. Le problème était que Monsieur Monaldo, le père de Leopardi, avait obligé ses fils à se soumettre à la dictature de « la maison et de la famille », qu’ils auraient dû respecter jusqu’à la fin de leurs jours, en sacrifiant leurs inclinaisons, leur jeunesse et, finalement, toute leur vie (dans sa lettre, il parle de sacrifice « delle nostre inclinazioni, della gioventù, e di tutta la nostra vita »). Ensuite, on arrive à l’acmé du texte, sur un audacieux ton de défi envers l’indifférence ignoble de sa famille, et surtout de son père: « Io so che la felicità dell’uomo consiste nell’esser contento, e però più facilmente potrò esser felice mendicando, che in mezzo a quanti agi corporali possa godere in questo luogo. Odio la vile prudenza che ci agghiaccia e lega e rende incapaci d’ogni grande azione, riducendoci come animali che attendono tranquillamente alla conservazione di questa infelice vita senz’altro pensiero ». Je traduis : « Je suis conscient que le bonheur de l’homme consiste à être content, et toutefois, pour ce qui me concerne, je pourrai être plus facilement heureux en mendiant, plutôt que parmi les commodités dont on profite dans ce lieu. Je déteste la lâche prudence que nous immobilise et nous lie et nous rend incapables de quelconque action magnanime, nous réduisant comme des animaux qui veillent seulement à la conservation de cette vie malheureuse sans d’autre souci ».

Dans une seule lettre, Leopardi aborde plusieurs questions délicates : celle de l’éducation des jeunes, mais aussi celle de la liberté personnelle réclamée contre un système social asphyxiant. Monsieur Monaldo avait du mal à reconnaître l’autonomie de son premier fils, bien qu’il eût déjà 21 ans et, selon les mots du jeune auteur, était soumis à un régime éducatif indiqué plutôt à des garçons de 17 ans. Dans ce qu’il appelle son « étrange imagination », Leopardi avait conçu une critique bien précise à l’hypocrisie sociopolitique du XIXème siècle, strictement autoritariste et paternaliste, qui niait complètement la liberté d’expression de l’individu face aux Institutions intouchables de la Famille, de l’État et de la Religion. Il n’est pas un hasard si, dans la lettre qu’on vient de lire, il associe à la prudence, une vertu cardinale de la morale chrétienne, l’adjectif « lâche » : nous pouvons bien définir cette pensée comme hérétique, car son but était de déstabiliser la croyance naïve dans un système de valeurs qui étaient fausses. Nous pouvons considérer Leopardi comme un poète maudit ante litteram, car il était un écrivain refoulé à l’intérieur de son village d’origine mais aussi à l’intérieur de la communauté intellectuelle en accord avec les milieux catholiques (Recanati appartenait à la juridiction de l’État de l’Église).

Un poète qui a su peindre si bien la puissance incoercible de l’amour, comme dans le poème Il pensiero dominante (La pensée dominante), ne pouvait pas accepter les diktats d’une société castratrice des inclinaisons humaines au nom du contrôle de la communauté. Dans ce poème, il célèbre l’élévation à laquelle nous sommes conduits par la force d’amour, la seule puissance qui semble vaincre les mesquineries de son époque (v. 59-68) :

Di questa età superba,
Che di vote speranze si nutrica,
Vaga di ciance, e di virtù nemica;
Stolta, che l’util chiede,
E inutile la vita
Quindi più sempre divenir non vede;
Maggior mi sento. A scherno
Ho gli umani giudizi; e il vario volgo
A’ bei pensieri infesto,
E degno tuo disprezzator, calpesto.

Je traduis :

Cet âge superbe se nourrit d’espoirs vides,
Désireuse de papotages, et ennemie de la vertu ;
Sotte, elle demande l’utile,
Et par conséquent elle ne voit pas
La vie qui devient de plus en plus inutile ;
De cet âge, je dis, je me sens supérieur.
Les jugements des hommes me font rire ; et je piétine
La foule bigarrée, hostile aux belles pensées,
Et digne de mépriser l’Amour.

L’Amour est seulement une des plusieurs illusions auxquelles l’homme peut croire, mais elle est certainement la plus noble, car elle rend la vie digne d’être vécue (v. 88-91) : « Per còr le gioie tue, dolce pensiero, […] sostener molt’anni / Questa vita mortal, fu non indegno » (je traduis : « Pour recueillir tes joies, douce pensée, […] supporter beaucoup d’années de cette vie mortelle n’était pas indigne »). Il s’agit d’une optique presque païenne, qui condamne l’hypocrisie d’un siècle qui s’habille de spiritualisme mais en réalité vise seulement au profit. Cette contradiction décrite par Leopardi a été mise en exergue par Walter Binni dans son essai La protesta di Leopardi (La protestation de Leopardi), du 1977. En particulier, Binni a voulu démontrer que la pensée léopardienne était fortement engagée et quasiment subversive, surtout dans certains poèmes, comme par exemple La ginestra, o il fiore del deserto (Le genêt, ou la fleur du désert). Ici, Leopardi exprime un dernier anathème contre son siècle, dépeint comme superbe et sot (v. 72-77) :

Libertà vai sognando, e servo a un tempo
Vuoi di nuovo il pensiero,
Sol per cui risorgemmo
Della barbarie in parte, e per cui solo
Si cresce in civiltà, che sola in meglio
Guida i pubblici fati.

Je traduis :

Tu vas rêvant de liberté, et tu veux, en même temps,
La pensée à nouveau asservie,
La pensée qui est la seule raison pour laquelle
Nous avons pu nous lever de la barbarie,
Et pour laquelle la civilité peut augmenter, parce qu’elle est la seule
Qui peut conduire le destin collectif vers un vrai progrès.

Avec ces vers, Leopardi était proche de présager l’avènement des totalitarismes du XXème siècle : en premier lieu, il parle de l’asservissement de la pensée, sans laquelle l’homme risque toujours de retomber dans la barbarie ; deuxièmement, il décrit la simulation de liberté (« Libertà vai sognando ») que son siècle utilisait pour celer l’acceptation passive de sa force (avec les mots de Binni). La soumission était demandée à chaque individu, désormais confondu à l’intérieur d’une foule bigarrée (la masse), comme on l’a lu dans le passage précédent.

La lecture de Binni confirme que Leopardi n’avait pas écrit ses poèmes simplement en fonction consolatrice, c’est-à-dire pour alléger les souffrances d’une vie de douleur. Cela serait une réduction fortement irrespectueuse du tempérament hardi du jeune écrivain italien, qui, au contraire, selon Binni, souhaitait inviter la collectivité à la solidarité sociale, la seule arme active que les personnes possèdent pour ne pas rester enfermées dans une société qui les humilie. En définitive, Leopardi visait à nous mettre en garde contre la fausse croyance de Le magnifiche sorti e progressive (Les destinées magnifiques et progressives) de l’humanité. Il avait compris que le progrès technique, soutenu par le positivisme, était seulement une fausse illusion, que les pouvoirs politiques pouvaient utiliser en tant que propagande pour justifier les actes les plus horribles. Il avait donc prédit l’asservissement des masses, et, dans un certain sens, même le consumérisme, c’est-à-dire la dernière étape de la confiance irrépressible et irresponsable dans la jouissance des biens matériels : « Magnanimo animale / non credo io già, ma stolto, / quel che nato a perir, nutrito in pene, / dice, a goder son fatto », écrivait-il dans Le genêt (v. 98-101), c’est-à-dire : « Je ne crois pas que soit magnanime, mais plutôt sot, l’animal qui, né pour mourir, nourri à travers les peines, affirme : ‘Moi, je suis né pour jouir’ ».

Pour multiplier les regards sur le côté révolté et souvent méconnu de la pensée léopardienne, je vous conseille la lecture de L’antiteodicea: Dio, dei, religione nello « Zibaldone » di Giacomo Leopardi de Patrizia Girolami, Firenze, Olschki, 1995, et de l’essai récemment paru Giacomo Leopardi, hérétique et inactuel, de Biagio Guastella, Paris, L’Harmattan, 2015.

 

Arianna Capirossi

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