L’abondance frugale chez Machiavel

Niccoló Machiavelli est généralement connu pour son traité Le Prince, traité souvent autant incompris que manipulé au détriment de l’ensemble de sa pensée, comme en témoigne l’adjectif « machiavélique », situé aux antipodes de la philosophie machiavélienne. En ce sens, c’est le Discours sur la première décade de Tite-Live qui recèle toute la richesse des concepts de Machiavel sur la vertu, la fortune ou la liberté, mais aussi la bonne organisation de l’État. À ce titre, Machiavel, à l’instar de Botero, analysait la vertu des bâtisseurs d’une cité et la fortune d’icelle dès leur origine, qu’il considérait comme la genèse de sa culture ; aussi bien politique que sociale. Très vite, son Discours s’interroge sur les choix desdits bâtisseurs sur l’emplacement de la cité, tout comme sur la nature du régime choisi. En bon aristotélicien, mais recourant aussi largement à Polybe, Machiavel ne dérogea pas à la typologie des six régimes d’Aristote – trois vertueux ayant chacun leur pendant pervers – auxquels il appliqua le cycle de Polybe. En effet, selon Machiavel chaque régime, quel qu’il soit, porte en lui les germes de sa perversion. Rejoignant Polybe, Machiavel estimait que chaque régime mutait en fonction de la culture de ses dirigeants à un moment de l’Histoire ; la monarchie passant ainsi à la tyrannie, la tyrannie elle-même provoquant le passage à l’aristocratie de par la révolte des optimates, et ainsi de suite : « Je dis donc que tous ces modes de gouvernement sont néfastes, à cause de la brièveté de la vie des trois qui sont bons et de la malignité des trois qui sont mauvais. » Sans sombrer dans le simplisme, il relevait qu’en tous les cas les mutations étaient exclusivement dues aux hommes et non pas aux institutions en tant que telles, et notamment au renouvellement générationnel ; postulat qui influença par ailleurs grandement Gramsci en constituant la spécificité de la praxis. Illustrant son propos avec l’histoire de Rome ou de Florence, Machiavel en vint naturellement à se demander dans quelle mesure il serait possible de pallier à l’indigence des hommes afin d’empêcher non seulement l’éclatement du pouvoir, mais aussi de garantir la cohésion sociale. Or, pour lui, seule une certaine austérité de vie est à même de garantir à la cité et sa préservation et sa grandeur, contrairement à l’opulence.

LA PUISSANCE PUBLIQUE CONTRE LE SUPERFLU

Si Machiavel se posait la question de la fondation d’une cité comme genèse d’icelle, c’est avant tout parce qu’il entreprit une démarche d’observateur – ou d’anthropologue si l’on souhaite user rétroactivement de ce terme. Selon le constat qu’il dressa, deux problématiques se posent : si les cités bâties en des lieux fertiles deviennent logiquement les plus opulentes, ses citoyens sont alors soumis à l’oisiveté et au règne du luxe. À l’inverse, s’il releva qu’une cité fondée sur un site stérile assurait que « les hommes, contraints de se donner mal, moins occupés par l’oisiveté, vivent plus unis, ayant, à cause de la pauvreté du site, moins de cause de discordes », sa pauvreté ne lui offrait malheureusement aucune puissance. Or, la puissance de la cité chez Machiavel est l’élément essentiel pour qu’elle puisse garantir sa souveraineté ; puissance et liberté sont les deux faces d’une même médaille, quoique l’on devrait aussi y adjoindre la notion d’ordre dans son acception la plus large possible (soit aussi bien la sécurité que le « bon ordre » des choses). Seulement, cette puissance n’est obtenable pour une cité que si elle est fondée sur un site fertile, capable de lui donner la richesse nécessaire. Pour résoudre le paradoxe qui se présentait à lui, soit une cité riche et puissante sans que son opulence ne pervertisse ses citoyens, seule la puissance publique était à même de prévenir toute dérive. Machiavel estimait donc nécessaire qu’une cité s’établît en un lieu fertile, mais que la loi devait jouer le rôle de garde-fou : « Quant à l’oisiveté que le site engendrerait, il faut prendre des dispositions pour que les lois contraignent la cité à ces nécessités auxquelles le site ne la contraindrait pas. » C’est en cela que la notion d’abondance frugale prend son sens ; Machiavel avait parfaitement conscience en son temps que l’embourgeoisement du corps social provoquait son délitement, et par l’oisiveté (entendu ici dans son acception commune et non pas comme l’« otium » chez Sénèque) et par le règne du superflu, plus particulièrement du luxe que Machiavel dénonçait à plusieurs reprises comme un cancer social. Si les bouleversements institutionnels dus aux changements de régimes permettaient une remise à plat, ils n’incarnaient pour Machiavel qu’un répit au sein du cycle perpétuel de vertu et de perversion ; les institutions ne se pervertissent que parce que les hommes eux-mêmes se pervertissent.

De même, la compensation législative devait permettre à tout le corps social d’être capable de défendre la cité, bref, à « imiter ceux qui ont été sages et ont habité dans des pays très amènes, fertiles, et aptes à produire des hommes oisifs et incapables de tout exercice vertueux et qui, pour obvier aux dommages que l’aménité du pays aurait causés du fait de l’oisiveté, ont imposé une obligation d’exercice à ceux qui devraient être soldats ; de sorte que, par cette disposition, ils y sont devenus meilleurs soldats que dans les pays naturellement ingrats et stériles. »

Sa critique de l’oisiveté et du luxe n’est en effet pas sans rappeler celle des stoïciens, et notamment de Sénèque qui fut confronté au même problème du fait de sa position de précepteur et conseiller auprès de Néron. Lui-même appréciait les richesses comme des « préférables », car elles permettent au sage de se détacher des contingences matérielles, mais en distinguant ceux à qui les richesses appartiennent de ceux qui appartiennent aux richesses. Machiavel ne s’éloignait pas de la philosophie stoïcienne en ce qu’il trouvait en l’État, et plus précisément en la loi, le moyen de pallier à la tentation des hommes. C’est en ce sens qu’il affirmait que : « Les hommes n’accomplissent jamais rien de bien, sinon par nécessité ; mais là où les choix abondent et où l’on peut user de licence, tout se remplit aussitôt de confusion et de désordre. C’est pourquoi on dit que la faim et la pauvreté rendent les hommes industrieux et que les lois les rendent bons. »

LE LUXE, SYMBOLE DU GOUVERNEMENT LICENCIEUX

Comme nous l’avions dit, les régimes politiques se succèdent selon Machiavel parce qu’ils portent en eux les germes de leurs propres perversion, « comme le fer la rouille », mais aussi parce que le régime pervers est toujours renversé par une classe sociale qui ensuite instaurera son hégémonie en y conformant les institutions, analyse qui nourrira largement la pensée gramscienne. Une fois au pouvoir, les nouveaux dirigeants instaurent un régime conforme à leur classe, et c’est pour cela que lorsque les optimates se rebellent contre le tyran ils instaurent une aristocratie, et donc, en toute logique, lorsque les populares renversent l’oligarchie ils instaurent le gouvernement populaire. Seulement, comme Aristote, Machiavel est partisan de la constitution mixte, et a une approche des contre-pouvoirs tirée de la République romaine, qui s’est progressivement dotée de contre-pouvoirs au fil de son histoire au lieu de basculer d’un régime à l’autre. Or, pour Machiavel, le problème du basculement des régimes et leur perversion est due au fait que même sans monarque, son pouvoir est toujours exercé par les dirigeants. La dérive du gouvernement populaire étant chez Machiavel le « gouvernement licencieux » – soit l’équivalent de l’ochlocratie chez Aristote – est justement causé par l’abondance du superflu : le luxe et l’oisiveté.

« En conséquence, tout législateur qui adopte pour l’État qu’il fonde un de ces trois gouvernements, ne l’organise que pour bien peu de temps ; car aucun remède ne peut l’empêcher de se précipiter dans l’État contraire, tant le bien et le mal ont dans ce cas de ressemblance. »
-Machiavel, in « Discours sur la première décade de Tite Live »-

Si le luxe est la marque de la décadence dans la pensée machiavélienne, il ne la plaçait pas que dans la dérive de la monarchie vers la tyrannie : le glissement, quel que soit le régime, s’effectue de la même manière. Ainsi, le suffrage populaire constituait selon lui un moyen d’éviter le délitement de la vertu monarchique, car « le prince venant ensuite à régner par droit de succession et non par le suffrage du peuple, les héritiers dégénérèrent bientôt de leurs ancêtres ; négligeant tout acte de vertu, ils se persuadèrent qu’ils n’avaient autre chose à faire qu’à surpasser leurs semblables en luxe, en mollesse et en tout genre de voluptés. » Le constat est le même pour la mutation de l’aristocratie en oligarchie une fois les instaurateurs du régime disparus au profit d’une nouvelle génération d’optimates : « le malheur ne les avait point éprouvés, ils ne voulurent point se contenter de l’égalité civile ; mais, se livrant à l’avarice et à l’ambition, arrachant les femmes à leurs maris, ils changèrent le gouvernement. » Pour le gouvernement populaire, enfin, il en est de même : « Comme tout gouvernement inspire a son origine quelque respect, l’état populaire se maintint d’abord, mais pendant bien peu de temps, surtout lorsque la génération qui l’avait établi fut éteinte ; car on ne fut pas longtemps sans tomber dans un état de licence où l’on ne craignit plus ni les simples citoyens, ni les hommes publics : de sorte que, tout le monde vivant selon son caprice, chaque jour était la source de mille outrages. »

En clair, pour Machiavel la dérive des régimes est causée avant tout par le facteur humain : le renouvellement de génération, et plus particulièrement l’avènement des nouvelles générations au pouvoir qui, n’ayant pas connu le régime pervers dont leurs pères se sont libérés, en viennent à causer la misère de leur propre régime. C’est ce que Gramsci reprendra pour sa théorie de la praxis : c’est l’activité humaine pratique et non le rapport aux choses qui est en relation avec le processus socio-historique.  Par ailleurs,  c’est toujours le luxe et le superflu qui reviennent sous la plume de Machiavel lorsqu’icelui analysait les causes du dévoiement générationnel. N’étant plus au pouvoir par sagesse ou vertu, mais par succession ou par « inertie des peuples », les élites, quelles qu’elles soient, sombrent dans un incongru concours d’opulence ; bref, comme le disait Sénèque, ces élites en viennent à appartenir aux richesses.

Cette conception de l’abondance frugale n’est pas philosophiquement neuve ; elle était entre autre l’apanage des stoïciens, et de tous temps la critique du superflu fut l’objet de débats. Machiavel apporta cependant une originalité notable, celle de solutionner la problématique du luxe par la puissance publique. C’est le « status » qui présenterait la meilleure solution pour préserver une cohésion sociale fondée sur la solidarité et une austérité « juste » (et non pas l’austérité telle que nous l’entendons en économie). Cette conception de l’abondance frugale et de l’austérité juste mise en œuvre par l’État n’a été politiquement envisagée à notre époque que par Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti Communiste Italien de 1972 à sa mort – et seul homme politique d’envergure à soulever cet enjeu, ce qui en dit long sur l’incapacité intellectuelle contemporaine de (re)penser l’État tout en glosant sur sa crise mais sans en saisir les causes. Cela étant, l’originalité de la pensée machiavélienne en la matière, comme l’intégralité de sa pensée par ailleurs, demeure d’une vivace pertinence à l’heure où nous connaissons une inflation de pseudo-concepts qui ne sont en réalité que de mauvaises resucées de notions philosophiques exprimées plus finement par des auteurs que l’on s’obstine à oblitérer. Pourtant, en l’espèce, Machiavel semble être le seul à avoir pensé un rôle intégral de l’appareil étatique, et non pas seulement à l’avoir défini comme concept.

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