Rémi Lélian : « Onfray est un escroc déguisé en sorcier, lui-même déguisé en philosophe »

Michel Onfray est partout : à la radio, à la télévision, dans les magazines. Pour l’année écoulée, il n’est coiffé au poteau que par Emmanuel Macron en termes de couverture médiatique. Rémi Lélian, professeur de philosophie, a cherché à analyser ce phénomène dans un pamphlet récemment paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux : Michel Onfray, la raison du vide.

Olivier Maillart : Comme à chaque fois qu’on est placé face à un phénomène comme Michel Onfray, le profane se pose forcément la question : est-il un philosophe ? Est-ce vraiment cela, la philosophie ?

Rémi Lélian : Philosophe, certainement pas. Non seulement, comme il le reconnaît lui-même, parce qu’il ne crée pas de concepts, mais surtout, et d’abord, parce qu’il refuse toute problématique. Pour Onfray, le réel – censé être l’objet  de sa réflexion « philosophique » –,  ou ce qu’il appelle tel et qui ne s’avère en fait que la bête réduction à ce que l’on perçoit sensiblement, est une chose sur laquelle il suffit d’avoir un avis qui génère un consensus plus ou moins vague pour lui accorder une quelconque valeur. En cela, il fonctionne à plein du côté de la doxa. Or, la philosophie, dans son souci premier renonce à l’évidence, elle est d’abord un exercice de suspension du jugement, un étonnement vis-à-vis de ce qui nous est donné, une interrogation à partir de laquelle on pourra éventuellement fonder une affirmation. Onfray affirme beaucoup de choses, sans jamais interroger ce qu’il affirme, et parie sur le fait que les choses qu’il avance semblent – et le « semble » est d’importance – fondées en raison pour convaincre son assistance qu’il vient juste de découvrir, à force d’intelligence, le « secret du Cosmos ».

À ce propos, d’ailleurs, on parle beaucoup du prétendu complotisme d’Onfray, et il y a un peu de cela, dans la mesure où la doxa apparaît comme une espèce de proto complotisme : « ça a l’air vrai, donc ça doit l’être ». Le complotisme, quant à lui, fonctionne à l’identique  en posant un principe explicatif qui, « ayant l’air vrai », résout toutes les contradictions inhérentes à notre perception des phénomènes (politiques, par exemple), lesquels suivent soudain un cours fluide et logique après qu’on en a dévoilé la mécanique dissimulée par les prétendus « comploteurs ».  Il y a un fanatisme de la cause cachée dans le conspirationisme – tout s’explique par un élément agissant en secret – qui le fait ressembler aux fanatismes religieux – Dieu explique tout – et qui finalement rejoint Onfray dans son fanatisme du « réel ». Ces trois fanatismes reposant sur le refus d’interroger le principe de base qui les motive puisqu’ils le pensent, à l’inverse des religieux et des philosophes authentiques, accessible « rationnellement » et d’entrée de jeu. En bon fanatique, Onfray est on ne peut plus éloigné de la philosophie, à peu près autant qu’il l’est de la foi et de l’intelligence…

Dans votre ouvrage, vous présentez longuement Onfray comme un escamoteur, un prestidigitateur exécutant pour son public de véritables tours de magie. Pourriez-vous expliquer cette image ?

C’est surtout un procédé rhétorique quoiqu’il existe un aspect clientéliste de la magie, dans le sens où la définit Durkheim, qui sied parfaitement à la pseudo réflexion dont use Onfray. La religion et la philosophie s’adressent à tous dans un mouvement global, tandis que le sorcier prétend résoudre les problèmes de chacun. Onfray est vraiment dans le registre du discours tenu en fonction de celui auquel on s’adresse, plus propre au marabout qu’au philosophe, mais, à tout prendre, il s’agit plus d’un escroc que d’un sorcier… Disons que c’est un escroc déguisé en sorcier, lui-même déguisé en philosophe…

Gilles Deleuze disait des « nouveaux philosophes » que « leur pensée est nulle » car elle consiste à procéder par gros concepts (« aussi gros que des dents creuses ») tout en compensant son vide par une surreprésentation du penseur lui-même. Qu’incarne selon vous Onfray par rapport à ce phénomène : un accomplissement ? une radicalisation ? un pas plus loin vers le néant ?

Son surmontement. BHL reste situable, au moins politiquement. On sait de quel côté il provient et ce qu’il prône : Un droit-de-l’hommisme invasif, une sorte de néo-conservatisme du pauvre mélangé à quelques reliquats gauchistes, le tout accommodé à un universalisme inspiré de la spiritualité juive et plus largement des monothéismes abrahamiques. Tout cela reste superficiel, mais cela permet néanmoins de le considérer dans le débat et surtout il existe chez lui, faute de profondeur, une certaine cohérence autour de la notion d’universel qui pourrait résumer ses partis-pris. Rien de tel chez Onfray qui, à la fois, reprend des catégories de l’ordre de l’universel (l’homme, la raison) qu’il mélange à d’autres avec lesquelles elles s’opposent, sans prendre la peine d’expliquer ces oppositions et comment il prétend les résoudre… Pour reprendre Deleuze, si BHL et les nouveaux philosophes sont une dent creuse, Onfray c’est le trou infecté qui continue de pourrir la gencive après que la dent malade est tombée…

Vous relevez qu’Onfray, dans ses écrits, multiplie les « je crois » pour asséner ses certitudes. Est-il l’homme du « je crois, donc je suis », plutôt que du cogito cartésien ? Qu’est-ce que cela révèle sur notre époque ?

C’est l’homme effectivement de la crédulité, celui pour lequel le doute relève d’un défaut de l’intelligence alors qu’il en figure l’aliment le plus puissant. Onfray ne doute de rien au sens propre comme au figuré. Quand on lit son « œuvre » rien ne chavire, ni ne semble prêt de le faire, sans pour autant qu’il s’appuie sur quoique ce soit de solide –  mais c’est le propre du vide de ne pas vaciller sans reposer sur rien. En cela, effectivement, il s’avère assez conforme à une époque que les « intellectuels » en vogue n’interrogent plus au-delà du prêt-à-penser, qu’il soit de gauche ou de droite. Les progressistes n’étant que les rivaux mimétiques des déclinistes, et réciproquement, chacun d’entre eux cherchant partout frénétiquement les signes de ce qui va le conforter dans ce qu’il croit être la vérité et qui bien souvent ne figure qu’un parti-pris maquillé en système philosophique.

Vous mettez en évidence l’habileté d’Onfray à proposer des produits suffisamment faciles d’accès pour s’assurer un large public, mais revêtus d’un vocabulaire et d’une culture qui leur donnent l’aspect de la pensée savante. Le lecteur s’en trouve à la fois flatté, et rassuré. Quels seraient les liens d’Onfray avec le secteur florissant des livres de bien-être et de développement personnel ?

Je pense en effet que le succès d’Onfray relève du même mouvement que celui de la réussite des livres de développement personnel, tous deux ont vocation à rétrécir le point de vue de l’individu à son nombril sans plus lui permettre d’appréhender les choses à un niveau macrocosmique aussi vertigineux qu’incertain. Quand Onfray fait mine de penser à l’échelle d’une civilisation, ça n’est que pour en conclure qu’il n’y a rien à faire pour en empêcher la chute ou l’émergence et qu’en attendant il convient de se distraire comme on peut. Il a beau, pour raconter la fin de l’Occident, user de la métaphore du Titanic qui coule au son de l’Orchestre impassible continuant de jouer sur le pont, et nous dire qu’il faut sombrer avec élégance, on comprend bien qu’il ne saisit  dans cette anecdote – par ailleurs probablement fausse – que sa dimension esthétique, égotique et jouissive. Peu importe que les musiciens aient joué plutôt pour apaiser l’inquiétude des passagers et qu’ils aient moins fait preuve d’élégance que de résistance, voire de sacrifice, on ne saurait imaginer Onfray filer la métaphore de la Vendée chouanne ou celle de fort Alamo, peut-être parce qu’il s’y trouvait alors moins de vins de Champagne que dans les salons, bientôt submergés, du Titanic, et qu’à une anecdote vécue qui engage la cohérence il en préfère une qui soit inventée…

L’autre grande force d’Onfray, ainsi que vous le montrez, c’est qu’il est vraiment capable, en permanence, de dire une chose et son contraire. Ce faisant, il parvient à s’adresser à tous les publics. Annonçait-il par son œuvre (ce qui expliquerait son agressivité à son égard) la rhétorique d’Emmanuel Macron et son fameux « en même temps » destiné à contenter tout le monde ?

Le souci de la communication, l’ambivalence et l’intelligence de savoir dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre, tout cela rappelle en effet la campagne de notre jeune Président. Cependant, je serai plus indulgent avec Macron qu’avec Onfray pour la raison qu’on ne peut pas savoir ce que le premier va donner et qu’il existe, après tout, une chance, infime certes mais tout de même, pour qu’il soit sinon un grand président, au moins un président digne de ce nom, tandis que pour Onfray son œuvre déjà abondante témoigne largement de sa nullité…

Peut-être y a-t-il quelque chose de l’ordre de la rivalité mimétique dans la hargne qu’Onfray manifeste envers Emmanuel Macron, c’est possible, mais je pense surtout qu’il s’agit de tactique. Après avoir expliqué que la France allait se soumettre inéluctablement à l’Islam, il était nécessaire de rassurer ses nouveaux amis de droite en beuglant contre « le Moloch Libéral » ; ça ne mange pas de pain, ça ne veut pas dire grand-chose non plus, mais ça permet de ratisser large dans une France qui a voté pour près de 50/100 contre le fameux « Moloch ». En outre, le discours anti-élite, à l’heure d’un populisme grandissant, ça n’est pas prendre le risque de la dissonance… Une fois encore Onfray est à l’heure…

Comment expliquez-vous qu’un philosophe qui se réclame autant de Nietzsche se montre aussi régulièrement sérieux, et même incapable d’humour ?

Au contraire, sur ce point, et c’est bien le seul, Onfray est nietzschéen : il porte un masque. Nietzsche affichait celui de la joie pour dissimuler celui de la terreur qu’il arborait juste en dessous. Onfray présente celui du sérieux, afin de donner l’image de la crédibilité, et aussi pour mieux se moquer, in petto, de ceux qu’il entourloupe. En revanche, ricanements et moqueries ne valent pas humour ni ironie. Il existe une grande ironie chez Nietzsche dont Onfray est radicalement dépourvu, probablement parce qu’elle rapproche Nietzsche de Socrate, cet autre grand contempteur des certitudes, et aussi parce qu’elle révèle un monde effrayant, désarticulé et abyssal, chaotique et fort éloigné de ce Cosmos évident jusqu’à la bêtise qu’Onfray vend à ses lecteurs en guise de réalité absolue.

Avec Onfray, on a affaire à une pensée largement inféodée à l’actualité. N’avez-vous pas ressenti le risque, à mesure que vous le commentiez, de vous retrouver vous-même réduit aux catégories sans valeur qu’il s’était choisies ?

En fait, la pensée d’Onfray n’est pas tant que cela inféodée à l’actualité, elle est inféodée à l’air du temps, ce qui ne signifie pas vraiment la même chose. Onfray est politiquement incorrect depuis qu’il est à la mode de l’être. Il ne donne pas d’avis iconoclastes sur l’actualité, mais se contente de faire des clins d’œil à la droite sans prendre le risque de trop se « griller » aux yeux de la gauche. Pour exemple son récent compagnonnage avec Alain de Benoist. Celui-ci existe depuis les années soixante-dix dans le paysage intellectuel français sans jamais avoir intéressé Onfray auparavant, mais depuis qu’une certaine pensée de droite émerge, il le découvre soudain ; cependant, quand une journaliste lui rappelle le passé sulfureux du fondateur du GRECE avec lequel il vient de faire une émission consacrée à Proudhon sur TV Libertés, Onfray répond que de Benoist vote désormais Mélenchon et que pour cette raison il accepte de parler avec lui tandis qu’il refuserait une émission sur la même web tv animée par Gilbert Collard sous prétexte que celui-ci, et pour cause, vote FN. On voit les limites de son ouverture, mais, incidemment, la façon dont il opère pour conserver son statut de rebelle sans vexer quiconque appartient à ce qu’il appelle « le Système ». La droite émerge, mais la gauche domine encore, dans ces conditions, De Benoist, chez Onfray, devient l’infréquentable, néanmoins fréquentable parce qu’il vote Mélenchon, et Onfray, quant à lui, se pare à peu de frais des oripeaux de  l’« homme libre » suffisamment courageux pour parler aux proscrits qui rêvent peut-être, grâce à lui, de ne plus l’être.

Ce qui m’a intéressé dès lors, plus qu’Onfray, c’est la possibilité qu’il incarne une unanimité autour du vide que représente sa pensée. En ne disant littéralement rien, il peut tout promettre, et permet à chacun de projeter sur lui ce qu’il désire. En cela il révèle aussi quelque chose de cette époque qui pavoise devant un néant dont elle ne comprend pas la dangerosité inédite tout en se donnant, comme Onfray, l’air sérieux de ceux qui savent… Mon souci, dans ce petit essai, a donc moins été de m’intéresser à la vacuité d’Onfray qu’à ceux qui tentent de faire croire qu’elle n’en est pas une, voire qu’elle s’oppose au vide en permettant un débat qui, en fin de compte ne s’avère qu’un simulacre de débat. Surtout, j’espère avoir pu montrer en vertus de quelles raisons –  raisons qui bien souvent dépassent un cadre particulier pour s’inscrire dans un mouvement nihiliste plus ample – ce vide a pu s’installer et nous submerger tous, à divers niveaux, car si la pensée est le fait de quelques-uns, dans le vide, il se trouve de la place pour tout le monde.

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