À propos du fascisme antifasciste


Parmi les mots les plus galvaudés de notre vocabulaire, celui de fascisme mérite de figurer en bonne place. Lancé à tort et à travers contre tout le monde et n’importe qui, sa répétition infatigable dans les joutes verbales ne se contente pas seulement de le vider de toute substance, mais lui donne paradoxalement une meilleure compatibilité avec ceux qui le brandissent que ses destinataires. La fameuse petite phrase : « les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes » s’est pleinement réalisée, quand elle n’a pas dépassé la pensée de l’auteur. Si les causes sont évidentes, qu’il s’agisse d’une bien-pensance policée, mais aussi un gauchisme qui noue avec une réelle dialectique fasciste sans même s’en rendre compte, il est intéressant de relever plusieurs éléments. Le premier, c’est qu’à l’heure actuelle il n’y a presque plus personne pour savoir ce qu’est réellement le fascisme, quand bien même nous pourrions convenir qu’il est un holisme ; le second, c’est que le fascisme ne s’est jamais autant complu dans la bourgeoisie qu’à notre époque, au point de s’intégrer à tous ses avatars, y compris celui de la gentrification.

Le fascisme historique, c’est à dire tel qu’il fut théorisé et appliqué durant le ventennio en Italie, mais dont l’ossature idéologique fut reprise par ses déclinaisons européennes, comprenait plusieurs éléments idéologiques dont l’autoritarisme ne constitue qu’un fragment. Aujourd’hui réduit à une pure idée de la répression, de la censure et de l’inégalité, nos bergers du vivre-ensemble ont complètement évacué la finalité de l’idéologique fasciste qu’est celle de l’avènement d’un homme nouveau, avènement à laquelle est subordonnée toute l’ossature du fascisme. L’ « homo novus » tel que conceptualisé par le fascisme faisait appel à une virilité exaltée, assimilée à la figure du guerrier, et notamment à une vision idéalisée du légionnaire romain. Toutefois, ce n’est pas le type d’homme nouveau qui est important, mais l’homme nouveau en tant que tel ; peu importe qu’il s’agisse de  l’aryen ou du consommateur acculturé. Si Pasolini estimait à juste titre que  la société de consommation avait réussi là où le fascisme avait échoué, c’est précisément parce qu’elle réussit à mettre en branle un enrégimentement réel des individus, qui ont assimilé les valeurs hédonistes qu’elle véhicule et qui pensent l’égalité sous le prisme du consumérisme, cette fameuse « anxiété dégradante d’être comme les autres dans l’acte de consommer » qui dégoutait le poète. La véritable répression fasciste n’est pas tant physique que culturelle, voilà pourquoi la télévision sera toujours aussi dangereuse, sinon plus, que n’importe quel tyran puisque «  le type d’homme ou de femme qui compte, qui est moderne, qu’il faut imiter et réaliser, n’est pas décrit ou analysé : il est représenté ! »

Or, nos élites et leurs ouailles du camp du Progrès s’évertuent à entretenir deux erreurs ; concevoir obstinément le fascisme au XXIe siècle comme celui, immuable et éternel, des « heures sombres de notre Histoire » ressassées ad nauseam, et à obéir comme n’importe quel laquais aux injonctions du fascisme réel qui sévit aujourd’hui : celui d’une modernité policée qui juge réactionnaire quiconque aurait le malheur d’exprimer une opinion différente de la sienne, le tout au nom de la Tolérance, du « vivre ensemble » et parfois même de la liberté ! Néanmoins, malgré tous les oripeaux ridicules dont nos joyeux godelureaux du Bien pourraient se draper, on ne répétera jamais assez qu’ « une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. » Sous prétexte de tolérance, ne pas être en accord avec eux reviendrait forcément à être intolérant, et donc fasciste ; forcément, puisqu’en se présentant comme des parangons de la tolérance, ils ne peuvent qu’être du côté du Bien, de même que contester les idéologies incestueuses du « vivre ensemble » et du multiculturalisme reviendrait à faire des protestataires des « cerveaux malades » que l’on devrait mettre au ban de la société, « à peu près comme une nourrice qui, après avoir pendant plusieurs années expérimenté un mauvais régime sur un enfant, s’apercevrait qu’il ne convient pas, et au lieu d’abandonner ce régime et d’en réclamer un autre, jetterait l’enfant par la fenêtre et réclamerait un autre enfant » pour reprendre le sarcasme de Chesterton dans Hérétiques. Ces tours d’ivoire depuis lesquelles nos évangélistes prêchent leur moralisme est cependant aussi fasciste que le fascisme qu’ils prétendent combattre. Premièrement parce qu’ils se posent comme les défenseurs d’une famille idéologique  dont les moyens d’expression et d’action sont incroyablement coercitifs, et d’autant plus qu’elle revêt les atours du Bien, du Progrès et de la Tolérance dont la tautologie octroie une garantie fallacieuse, justifiant ainsi toutes les répressions qu’elle exerce contre les blasphémateurs qui rejettent leur terrorisme intellectuel. Secondement, parce que leur dialectique est la même que celle des acteurs des fameuses « heures sombres » dont ils invoquent le retour improbable pour justifier leurs exactions; les chasses aux sorcières et autres « cerveaux malades » sont les mêmes phrases toutes faites que celles d’un tyran du siècle dernier qui proclamait vouloir neutraliser les « ennemis de la Nation. » Gare à celui qui n’est pas Charlie, car il est un ennemi de la liberté et mériterait un écusson sur son torse pour que la ségrégation du Bien puisse s’accomplir !

«Il existe aujourd’hui une forme d’antifascisme archéologique qui est du reste un bon prétexte pour se procurer une licence d’antifascisme réel. Il s’agit d’un antifascisme facile qui a pour objet et objectif, un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais. »

– Pier Paolo Pasolini, in « Écrits Corsaires » –

Cette reprise de la dialectique fasciste dans les milieux gentrifiés s’épanouit d’ailleurs nettement du côté d’une certaine gauche; renouant avec sa « maladie infantile » qui la pousse, sous couvert de lutte pour l’égalité, à concevoir le monde et les hommes sous une optique dramatiquement identitaire. Nous connaissons tous les fameux sarcasmes qui reprennent – hélas – mot pour mot le vocabulaire pseudo-féministe moderne qui décrète, par exemple, que « l’homme blanc mâle hétérosexuel » ne subit jamais de discrimination puisqu’il est justement « homme blanc mâle hétérosexuel », et autres inepties dangereusement essentialisantes. Paradoxalement propres au gauchisme, ces paradigmes et le vocabulaire qui en découle sont exactement calqués sur la dialectique fasciste qu’ils prétendent combattre. Les individus sont réduits à leur sexe, leur couleur de peau, leur orientation sexuelle, et leur humanité est totalement liquidée au profit de cette vision identitaire du monde. Il serait possible d’adjoindre à la fameuse citation sur les fascistes antifascistes que « vaincus, les fascistes s’emparèrent de leurs farouches vainqueurs. »

Dès lors, il n’est guère surprenant de voir nos pourfendeurs de la Bête immonde oblitérer les réels enjeux de la modernité, qu’il s’agisse du consumérisme, de la destruction de l’altérité (à laquelle ils contribuent avec zèle) par la mondialisation, ou même cette dernière en générale, au profit de discours oiseux et agressifs sur des règles de grammaire ou de syntaxe. Leur aptitude surprenante à démontrer en toute occasion leur assimilation totale du slogan de 1984 : « l’esclavage, c’est la liberté » pour défendre non plus la liberté et l’émancipation, mais la servitude volontaire – servitude d’autant plus ardemment défendue qu’ils pensent l’avoir gagnée et l’érigent en une revendication tribale – en est la preuve. La lutte des classes est ainsi reportée sine die au profit d’une lutte des sexes, des ethnies, des tribus, qui sont autant de divisions des citoyens pour leur faire perdre de vue l’essentiel. De ce point de vue-là, la bourgeoisie semble totalement avoir gagné la bataille culturelle.

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