Splendeurs et misères de Barry Lyndon

Des milliers d’années d’évolution séparent les singes de 2001 L’Odyssée de l’espace,  des soldats de la guerre de Sept ans (17561763)  au cours de laquelle s’illustre Redmond Barry, héros de Barry Lyndon (1975). Une mutation qui mena l’homme de l’état simiesque jusqu’à l’individu moderne du siècle des Lumières et la sophistication de ses mœurs. Mais ce « si fragile vernis d’humanité » couvre une sauvagerie prête à se réveiller à chaque instant… C’est cette part intangible et ambivalente de l’être humain qui intéresse le cinéma de Stanley Kubrick. Cinéaste hobbesien, il s’oppose à l’idéalisme rousseauiste si cher au XVIIIème. Car s’il a bien parcouru tous les genres en refusant toute standardisation de son style, au cours d’une œuvre peu prolixe, son cinéma caméléon n’en garde pas moins certaines constantes  comme la mise en scène de la violence essentielle de l’Homme, visible de manière évidente dans ses films spécifiquement centrés sur la guerre (Fear and desire, Spartacus, Les sentiers de la gloire, Docteur Folamour, Full Metal Jacket) et en fil rouge de l’ensemble de sa filmographie. Mais il ne s’arrête pas là. Son analyse se veut plus ambitieuse presque anthropologique, comme Claude LéviStrauss qui traversa les tropiques pour étudier les sociétés primitives, Kubrick, avec sa caméra, se fait l’observateur pessimiste, mais toujours empathique de notre monde moderne, de ses anomalies et de ses malaises. Après une trilogie de sciencefiction conclue par Orange Mécanique (1971), film d’anticipation onirique et violent où la sauvagerie de l’être se confronte à la brutalité totalitaire de la société et de l’État, Kubrick surprend et remonte deux siècles en arrière avec  un film historique en costumes. Avec Barry Lyndon, le réalisateur se lance dans une quête des origines de cette modernité dont la genèse se trouve par bien des aspects au XVIIIème siècle.

UN PROJET ARTISTIQUE DÉMIURGIQUE

La passion de Kubrick pour Napoléon est connue. L’homme  de la démesure, cette « âme du monde » pour reprendre l’expression de Hegel, passionne ce génie du cinéma, lui-même créateur de mondes futurs ou passés. Le réalisateur des Sentiers de la gloire a toujours rêvé d’adapter ce destin extraordinaire au cinéma. Il jugeait avec mépris l’ensemble des œuvres sur ce sujet, même les films d’Abel Gance ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Le projet ne vit malheureusement jamais le jour. La frilosité des producteurs de la Warner, après l’échec commercial du film Waterloo de Sergueï Bondartchouk en 1970, mit fin à cette ambition. C’est donc au fruit de nombreuses années de recherches qu’il dut renoncer sans mettre fin cependant à l’idée d’un grand film historique. C’est après la lecture d’un roman picaresque du XIXème siècle, écrit par William Makepeace Thackeray, Mémoire de Barry Lyndon, que Stanley Kubrick se décida alors à reprendre la caméra. Toujours avare de commentaires sur son travail, il déclarera quelques années plus tard : «Ce roman me plaisait, c’est tout ce que je peux dire ! Barry Lyndon s’est trouvé dans cette terre mystérieuse du désir de créer. » Les similitudes entre le destin du reclus de Sainte Hélène et Barry Lyndon sont nombreuses et semblent avoir joué un rôle dans le choix du réalisateur. Tous deux hommes partis de rien, qui connurent une ascension par la grâce à la guerre, de la ruse et de l’ambition pour se hisser au pinacle avant de connaître une chute brutale et une fin solitaire. Destins parallèles qui plongent de la gloire vers le pathétique, du capitole à la roche tarpéienne.

La minutie et le sens des détails de Kubrick sont légendaires. Ce trait de caractère éclaire son cinéma. Quand il décide de réaliser un film, il n’est pas seulement en quête de réalisme, c’est  un monde sous tous ses aspects (psychologique, sociologique, esthétique…) qu’il souhaite recréer. Ici celui du XVIIIème siècle et de la société géorgienne.  Pour préparer son film, il fait œuvre d’encyclopédiste et entame ses recherches avec une boulimie documentaire. Il doit délimiter l’univers dans lequel ses acteurs vont évoluer. Kubrick ne laisse jamais rien au hasard. Ce passionné d’échecs aime maîtriser l’ensemble du jeu.  C’est donc avec minutie qu’il se documente et s’immerge dans la peinture classique anglaise où rayonnent  Gainsborough, Reynolds, Constable ou Hogarth. Le résultat  rend un effet saisissant, presque hypnotique, et donne une beauté enchanteresse au film.  Ce dernier reflète étroitement ces maîtres de la peinture et rend compte de leurs prédilections pour l’art du portrait et celui du paysage. La beauté visuelle du film doit aussi beaucoup à l’utilisation récurrente des  zooms arrière et des travellings qui animent ses inspirations picturales.

La musique, comme dans toute l’œuvre de Kubrick,  est l’objet également d’un souci minutieux.  Le choix de la Sarabande d’Haendel répétée tout au long du film de manière lancinante a un rôle comparable à la Sonate de Vinteuil dans La Recherche du temps perdu. Comme cette sonate accompagne les évolutions de l’amour de Charles Swann dans son amour pour Odette de Crécy, les notes d’Haendel accompagnent les différentes étapes de la vie de Barry Lyndon, de son ascension à sa chute, et joue, comme le constate Philippe Fraisse dans son essai sur Kubrick Le cinéma au bord du monde,  un rôle de catalyseur d’émotions,  « un amplificateur neutre de notre propre pathos, de nos propres affects. » Le film amène ainsi le spectateur à une profonde expérience sensorielle. Si on ajoute la théâtrale et toujours ironique voix hors champ, c’est une prodigieuse synthèse entre différentes formes d’art qui aboutit à cette œuvre unique dont la beauté a peu d’égales dans l’histoire du septième art.

LA CHUTE DES HOMMES

Kubrick s’intéresse aux époques de basculement où les hommes doivent vivre dans des mondes proches de l’effondrement. Ainsi, dans Spartacus, c’est l’ordre romain qui est contesté par les esclaves, comme la puissance américaine l’est par le vietminh dans Full Metal Jacket ou bien encore  l’Ancien Monde européen disparaissant dans les tranchées des Sentiers de la gloire. Dans Barry Lyndon, Kubrick met en scène la déliquescence de l’aristocratie au crépuscule de sa domination sur l’Europe. À l’image de Balzac qui analysait, lui aussi, la décadence de la noblesse française dans La Duchesse de Langeais, c’est  un ordre vu comme  « parasitaire » que met en scène Kubrick, un ordre qui cache son ennui et son inactivité dans le jeu, les fêtes et une indécente richesse. Dans la première partie du film, centrée sur l’ascension de Redmond Barry, les fameuses scènes d’intérieurs, tournées dans un éclairage naturel à la bougie, évoquent des moments chaleureux de camaraderie militaire ou de sensualités auprès d’une jeune paysanne lors des pérégrinations du héros. Celles de la deuxième partie du film, quand Barry intègre le monde aristocratique et devient Barry Lyndon, tournées dans un clair-obscur de fin du monde oppressant, illustrent avec force les mœurs décadentes et l’attitude parfois grotesque de la noblesse anglaise. S’impose alors au spectateur un sentiment presque claustrophobe. C’est le crépuscule d’une société mis en scène. Le film s’achève d’ailleurs par la signature de Lady Lyndon sur un billet, datée de  l’année 1789, assurant une pension à son ex-mari. Cette date symbolique n’est évidemment  pas due au hasard. Pour l’écrivain, Norman Kagan, ce film est à comparer à « une note en bas de page à 2001 Odyssée de l’Espace », c’est-à-dire « l’analyse poussée de la civilisation occidentale à un stade antérieur de sa pétrification et de sa dégénérescence. »

Pour le critique Michel Ciment, le cinéma de Kubrick  mêle raison et passion, deux thèmes qui s’accordent parfaitement au XVIIIe siècle. Les Lumières libèrent les passions, imposent la science et la raison  contre la dimension surnaturelle dans la compréhension du monde. La religion devient source d’obscurantisme. À l’opposé de la société futuriste d’Orange Mécanique, les mœurs de la société anglaise sont contrôlées par un code strict, imposé par le poids des interdits religieux, par l’étiquette nobiliaire et par une hiérarchie sociale rigide à laquelle se heurte Barry Lyndon. Ainsi après une existence itinérante,  non dénuée de plaisirs, c’est par calcul qu’il décide de séduire la charmante Lady Lyndon.  Ce mariage l’amène au sommet de l’échelle sociale certes, mais sans la reconnaissance de la gentry anglaise qui ne l’accepte jamais comme un égal.

Après une ascension pleine de cynisme et d’opportunisme, c’est la passion des sens qui entraîne la chute de Barry : les femmes, l’alcool et le jeu le font glisser progressivement vers une vie dissolue. Il trompe une épouse pourtant aimante, suscite la haine de Lord Bullington, son beau-fils, en l’accablant de mépris et de vexations. Cette haine l’entraîne à la révolte lors d’une violente provocation au cours d’une réception mondaine, une provocation qui conduit Barry à se battre en public avec le jeune homme. Pour cette scène décisive dans le destin du héros, Kubrick semble casser le cadre habituel des plans d’inspirations picturales du film et tourne caméra à l’épaule,  accentuant ainsi la violence de la séquence. Cette image instable tranche avec les autres  et révèle la nature profonde de Barry Lyndon, sa nature grossière et populaire au sein d’un monde policé et nobiliaire. Dans La Civilisation des mœurs (1973), Norbert Elias évoquait le rôle de ce processus de civilisation dans l’aristocratie par la codification toujours plus poussée des règles de vie à la cour puis dans la société. Or, c’est justement à ce processus que Barry Lyndon s’oppose par son attitude. Il laisse à cette fin éclater sa condition d’origine aux yeux de l’univers aristocratique qu’il ambitionne pourtant d’intégrer et qui, alors, ne peut que le rejeter. La confrontation entre les deux hommes s’achèvera par un duel et la chute finale du héros, aboutissement d’une ascension autodestructrice qui renvoie le protagoniste à sa condition initiale. Ce film est donc la parabole d’un cinéaste pessimiste qui, au travers ce XVIIIème siècle à la stratification de la société exacerbée, nous délivre une fresque intemporelle sur la condition humaine et sur le déterminisme social qui anime toutes les époques, qu’elles soient passées, présentes,  et très certainement futures.

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