Le cas Rovazzi

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Fabio Rovazzi est un OVNI. Venu de nulle part, il s’est imposé avec talent sur la scène musicale nationale-populaire en Italie depuis l’été 2016, et semble en passe de devenir une référence contre-culturelle dans la péninsule. Remarqué pour son clip absurde Andiamo a comandare (« Allons commander ») après une apparition fugace dans celui de Vorrei ma non posto (« Je voudrais, mais je ne poste pas ») de J-AX et Fedez (dont les paroles comportent d’intéressantes références gramsciennes et une critique féroce de la société du spectacle, notamment de l’hégémonie des réseaux sociaux), Rovazzi a lancé en début d’année 2017 une nouvelle chanson baptisée ironiquement Tutto molto interessante (« Tout est très intéressant ») où il lance une attaque en règle contre l’homo festivus.

 L’univers de Fabio Rovazzi est absurde sans l’être. En réalité, c’est l’absurdité de la société moderne que Rovazzi tourne en dérision dans ses chansons et ses clips musicaux, dénonçant avec sarcasme la société du spectacle et la mort de la société réelle au profit de la dictature du paradis artificiel imposé par les réseaux sociaux. Si Andiamo a comandare constitue surtout un délire où il raille la schizophrénie de la modernité, où pathologie et génie ne sont plus différenciés, au contraire même, c’est sa dernière chanson, Tutto molto interessante, qui est justement plus intéressante.

Si le thème de la schizophrénie de la modernité est toujours présent, c’est cependant plus vers la déconnexion du réel, le déracinement, que Rovazzi dirige sa critique railleuse. Mettant en scène des moments banals de la vie quotidienne, il y exhibe ces hommes nouveaux qui « ont fait de leur condition d’égalité et du manque de singularité une foi et une raison de vivre », comme le disait Pasolini dans La Divine Mimésis. Moquant le fait que les publications des réseaux sociaux rendent chaque acte banal du quotidien comme un évènement en soi, bref que « tout est très intéressant », « ton profil Instagram est très intéressant/ Selfie à la maison, selfie à la mer, selfie au restaurant/Tu me parles de tes problèmes et de ta vie intéressante/Tu vas à la gym, chez l’esthéticienne, journée pesante ». Cette érection de l’hédonisme du quotidien en évènement n’est pas seulement le seul élément de Festivus auquel Rovazzi s’attaque cependant. Si ce sont les réseaux sociaux qui permettent cette glorification du banal, la mort de la méritocratie au profit de la médiocrité célébrée, le chanteur moque aussi l’artificialité qu’ils permettent en maquillant notre vie pour la rendre palpitante. Cette attraction vers l’illusion, symptomatique de la modernité. Rovazzi reprend à sa manière ce qu’en disait Nietzsche : « La vie n’est désormais plus conçue par la morale : elle veut l’illusion, elle vit d’illusion. » Mais les illusions modernes que dénonce Rovazzi ne s’embarrassent d’aucun ornement ambitieux, il ne s’agit rien d’autre que d’apparats immatériels que permettent les logiciels de divertissements qui n’ont en fait pas le moindre intérêt : « Tu me montres des nouveaux filtres qui changent les visages/Langue dehors, tête en fleur et bouche géante/Et ta photo où tu t’amuses en discothèque/Attends que je te montre à quel point je m’en pète. » Toutes choses inintéressantes qui, pour Festivus, sont intéressantes au plus haut point, mais aussi la sa manie, toute moderne, de préférer partager sa vie sur Facebook plutôt que de la vivre ; c’est d’ailleurs déjà ce qui figurait dans les paroles de Vorrei ma non posto : « Chaque souvenir est plus important à partager/Que de le vivre ». Rovazzi voue d’ailleurs aux gémonies cette superficialité de Festivus au point de critiquer sa propre chanson Andiamo a comandare en exprimant sa lassitude face à l’effet de mode qu’elle a causé et qui lui est rabâchée par ses « fans ».

« Et comment feront nos fils à nous prendre au sérieux

Avec toutes les preuves laissées des années sur Facebook

Papa qui était ivre chaque week-end

Et maman qui lançait son soutien-gorge à chaque concert

Qu’on ait dépensé un patrimoine

Dingue pour la mode, armani-comio

L’Iphone a pris la place d’une partie du corps

Et on fait le concours de celui qui a la plus grosse »

-J-AX, in « Vorrei ma non posto »-

En réalité, il importe peu de savoir si Fabio Rovazzi a lu Pasolini ou Nietzsche, et ce n’est d’ailleurs probablement pas le cas. Ce qui est intéressant, c’est le constat qu’une conscience de la décadence causée par le consumérisme est toujours présente chez des artistes italiens, et que Rovazzi parvienne avec succès à porter la critique de cette décadence. Certains y verront sans doute-là la marque du pouvoir intégrateur de la société du spectacle, et sans doute n’auront-ils pas totalement torts. En revanche, ils seraient idiots de déconsidérer l’importance de cette contre-culture pour ce motif. Rovazzi, à sa manière et sans doute moins élégamment qu’un intellectuel, porte la lutte culturelle à son niveau, il est ce que Gramsci définit comme un intellectuel organique, au même titre que peuvent l’être aussi J-AX et Fedez. L’intellectualisme n’est pas une preuve pertinente, au contraire, elle tend à marginaliser l’intellectuel qui finit par se croire supérieur au peuple-nation. Le Nouveau Pouvoir récupère évidemment tout ce qui peut se dresser contre lui, afin d’en faire son alibi, mais si cela devient cause d’immobilisme, alors ceux qui prétendent lutter contre lui en ne produisant rien par peur d’être instrumentalisé ne sont qu’une bande de béotiens. Bien évidemment que tous ceux qui mènent la lutte culturelle courent le risque d’être manipulés, détournés, mais l’écueil serait justement de se conduire dans la crainte perpétuelle de cette récupération, parce qu’elle mène à la stérilité totale. « Je pense que, avant de s’exprimer, on ne doit jamais, en aucun cas, craindre une instrumentalisation par le pouvoir et sa culture. Il faut se comporter comme si cette dangereuse éventualité n’existait pas. Ce qui compte, c’est avant tout la sincérité et la nécessité de ce que l’on doit dire. Il ne faut pas les trahir en aucune façon, et encore moins en gardant un silence diplomatique, par parti pris » disait Pasolini dans ses Lettres Luthériennes, et il avait raison. Rovazzi fait ses chansons délirantes sur la schizophrénie du monde moderne comme il l’entend, peu importe la position du système, peu importe d’ailleurs la façon même dont il écrit ses textes et les mets en forme dans ses clips ; sa critique demeure pertinente et apporte un vent de fraîcheur décalé qui montre qu’il n’y a pas que l’académisme qui prédomine en la matière.

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