Hégémonie de l’esprit de vieillesse

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L’esprit de vieillesse, c’est ce que Bernanos surnommait « l’esprit de compromission » ou, comme il l’imageait avec ironie, l’idée de « faire durer le provisoire aussi longtemps que nous, et après nous, qu’importe ! » Or, cette obsession du provisoire, qui renvoie sans cesse le long terme à plus tard, puisque pour le vieux tout se conclue par un cynique « après moi, le déluge », est caractéristique du « clair-obscur où se produisent les phénomènes les plus morbides » de Gramsci. Si les vieux font toujours la formation des nouvelles générations, formation intellectuelle et politique, afin de perpétuer leur hégémonie culturelle, ils n’en oublient pour autant pas leurs intérêts générationnels ; un instinct de conservation systémisé qui, pour citer Bernanos une nouvelle fois, « essaie de faire honte à l’esprit de jeunesse de ses partis pris absolus. » La crise actuelle ne découlerait-elle pas finalement d’un refus des classes dominantes de faire l’éducation des jeunes ?

La rupture entre les masses et la classe dominante n’est plus à rappeler tant elle semble inscrit désormais dans notre culture politique, l’inscrivant dans la crise que nous traversons, « crise » qui est finalement devenue une rengaine dans le vocabulaire médiatique et politique. Seulement, si tout le monde s’accorde pour reconnaître l’existence de cette « crise », ses causes semblent échapper aux commentateurs du dimanche qui nous gavent chaque jour de leur sapience  au travers du petit écran. La classe dominante n’est plus dirigeante parce qu’elle n’a plus les moyens, ni le désir, de diriger. Elle ne maintient sa domination désormais que par la coercition, notamment médiatique, et surtout reproduit les mêmes schèmes que ses aînés, ce que Bernanos surnomme « l’esprit de Munich. » Seulement, si Gramsci s’interrogeait sur la possibilité  pour la classe dominante d’utiliser la force pour empêcher l’émergence de nouvelles idéologies à une époque où la télévision n’existait pas et où seul le cinéma était un puissant vecteur de propagande, Pasolini remarquait justement que le petit écran était désormais l’agent culturel à même d’endoctriner les masses. Sa capacité à désigner les bonnes et mauvaises pensées, et à imposer ses propres critères électifs aux masses, constitue justement la plus grande forme de coercition jamais exercée sur l’individu parce qu’il accepte sans même se rendre compte de sa manipulation. La classe dominante, qui rechignait déjà auparavant à assimiler le peuple, peut désormais s’en passer, sauf à considérer bien sûr que la télévision incarne cette assimilation. Aujourd’hui, la crise consiste justement en le fait que les masses sont sceptiques vis-à-vis de l’idéologie dominante tout en rejetant les idéologies nouvelles parce qu’elles échappent à leurs paradigmes culturels ; soit par l’anathème jeté par la classe dominante par le biais de la télévision, soit parce que leur nature « nouvelle », et donc possiblement méconnue pour les masses les pousse naturellement à s’en méfier.

En l’espèce, la crise ne consiste pas en un conflit de génération. Gramsci remarquait déjà que les jeunes finissent en effet toujours par « retourner au bercail » lors de crises politiques majeures, même lorsqu’il y  a conflit de génération. C’est l’instinct de conservation des classes sociales qui prime, fait que l’on put observer à loisir lors de Mai 1968. Cette désillusion au sujet d’une jeunesse fantasmée fut illustrée magnifiquement dans le film Prima della rivoluzione de Bertolucci lorsque son protagoniste relève tristement que les jeunes qu’il rêvait comme « des fils qui seraient des pères pour leurs pères » se révélaient finalement avides d’acculturation bourgeoise. Seulement, cette jeunesse incarne aujourd’hui l’esprit de vieillesse actuel, le même que Bernanos méprisait. Acculturé à la classe dominante qui la précéda, elle ne souhaite aujourd’hui rien d’autre que de se préserver elle-même par tous les moyens. » Cette obsession de faire durer le provisoire aussi longtemps que possible se fait justement au détriment de la jeunesse. Cette dernière n’est ainsi plus formée par ses aînés, creusant l’abysse entre les masses et l’idéologie dominante.

Néanmoins, le rôle de la jeunesse au milieu du marasme politique reste fidèle à ses précédents historiques. Si Nuit Debout confirma par exemple encore une fois ce que disait Gramsci ; à savoir qu’en cas de conflit de génération la jeunesse fait mine de sympathiser avec les classes populaires, mais lorsque la crise marque un tournant, elle retourne aussitôt à sa propre classe. Même lorsqu’elle affirme vouloir se mettre en tête de mouvements populaires, ce n’est jamais que pour asseoir, inconsciemment ou non, l’hégémonie de leur classe sociale sur le peuple. Or, le transformisme auquel nous assistons appuie cet effet ; la jeunesse se fait le fer de lance de l’esprit de vieillesse en croyant naïvement le combattre. L’idéologie dominante, celle de l’esprit de vieillesse, n’est pas que sa propre conservation, c’est aussi celle du paradigme culturel obsolète qui a vieilli avec ceux qui la porte. C’est là le sel de l’esprit de Munich ; être prêt à tout pour préserver un statu quo au détriment d’une solution historique. Sans avoir eu besoin de former culturellement et intellectuellement les nouvelles générations, ces dernières l’ont assimilé par elles-mêmes dans leur empressement à conserver leur classe sociale et ses intérêts. Elles accélèrent ainsi le transformisme en faisant bloc autour d’une idéologie dominante morte – le mondialisme – à l’égard de laquelle les masses sont sceptiques,  sur le mode paradoxal du « il faut que tout change pour que rien ne change. » Au pire, elles sont ainsi, à l’insu de leur plein gré, les défenseurs de tout ce qui les enchaîne aux contingences d’un mode de vie dirigé contre l’épanouissement de l’individu. Au mieux, elles préparent l’avènement d’une autre classe dont les anciens feront leur éducation. Ce n’est rien d’autre qu’un transfert de direction, la subordination demeure en tous les cas. La classe dominante n’a donc plus besoin de former la relève, cette dernière s’en charge désormais à sa place ; elle demande même de pouvoir lutter contre les intérêts de tout le peuple au profit de la classe dominante ! Cette « servitude volontaire » épouvantable a tout au moins un mérite ; celui de démontrer que la lutte des classes n’est pas un fait passé de mode, et encore moins une grille d’analyse désuète. Comment expliquer sinon la dépolitisation avancée des masses, si ce n’est justement la traduction électorale de leur scepticisme vis-à-vis des idéologies ? Ou encore le paradoxe d’une jeunesse qui se lamente, à juste titre, d’être une génération sacrifiée mais dont une partie reste aveuglément fidèle aux idoles qui sont la cause de sa misère ? Bernanos disait que la jeunesse n’aurait pas d’autre choix entre l’abdication et la révolution. Il serait de bon ton qu’elle évite de les confondre, et de se mettre en tête les propos de Sandro Pertini pour éclairer son choix : « La liberté sans justice sociale est une conquête vaine. Peut-on considérer comme libre un homme qui a faim, qui est miséreux, qui n’a pas de travail, qui est humilié parce qu’il ne sait pas comme subvenir aux besoins de ses enfants et de les éduquer ? Il serait libre de blasphémer, d’injurier, mais cela n’est pas la liberté. »

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