Évanescences barjavéliennes

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René Barjavel est un monument de la Science-Fiction et de la littérature française. Son héritage est protéiforme. Premièrement, il a largement contribué à renforcer cette spécificité française qu’est la Science-Fiction depuis Jules Vernes, même si dans les années 1940 l’on parlait encore volontiers de « roman scientifique », quoique ses récits se souciaient peu de la rigueur scientifique. Cependant, René Barjavel n’avait rien à envier à ses collègues anglophones, et son œuvre se répercutera aussi bien chez eux qu’à travers les paradigmes liés au sous-genre qu’il a largement contribué à façonner ; le post-apocalyptique. Barjavel se retrouve cependant dans d’autres domaines ; du retour à la terre très barrésien à l’étrange mutation le rapprochant de la « beat generation » et de sa logique hédonistique, pour finir ses jours dans l’idéologie déracinée du citoyen mondial. S’il s’agit bien d’incohérences, de mutation idéologique et non d’évolution, le cas Barjavel n’en reste pas moins intéressant, au contraire.

Cela a sans doute été dit, René Barjavel s’est illustré dans les années quarante avec Ravage, et de fortes suspicions sur la dialectique pétainiste de son œuvre qui allaient de pair avec des doutes sur son éventuel collaborationnisme. Pourtant, la force de Ravage réside en deux points principaux. La lucidité de l’auteur sur les dangers castrateurs d’une société du spectacle totale et totalisante érigeant l’hédonisme en valeur absolue, et le retour à la terre comme antinomie, valeur refuge, mais aussi salvatrice pour l’Humanité quand le château de carte du Progrès finit par s’effondrer sous les yeux d’une Humanité impotente. Ce progrès technique aliénant et destructeur fera d’ailleurs l’objet d’une anticipation fort caustique sous la forme d’un reportage en 1947 intitulé  La Télévision, œil  de demain, où Barjavel imaginait déjà les smartphones et l’interconnectivité. Ce propos variera légèrement dans Le Diable l’Emporte, qui fera la part belle au sarcasme dans sa description de l’absurdité technologique. L’on retiendra cependant l’apport majeur de Barjavel à la Science-Fiction ; le fameux « paradoxe du grand-père », présent dans Le Voyageur Imprudent, s’interrogeant sur le paradoxe crée lorsqu’un voyageur temporel tue son ancêtre avant qu’icelui eût le temps de procréer ; paradoxe qui fit l’objet de nombreuses réflexions philosophiques et littéraires, qui sera notamment rendu célèbre par la saga Retour Vers Le Futur. De fait, René Barjavel constitue donc une référence aussi importante, sinon plus, qu’Asimov, Heinlein et autres Vance, tout en contribuant à une spécificité bien propre à la Science-Fiction française, que Robert Merle suivra.

Nonobstant cela, si Barjavel abandonne le retour à la terre qui lui tenait à cœur auparavant, il commence à aborder la sentimentalité qui s’épanouira de plus en plus dans la suite de son œuvre, basculant du romantisme véritable à la romance. C’est justement l’autre facette de la médaille barjavélienne, dont la charnière se situe au cours des années 1960, où il épousera certaines idées estudiantines de Mai 1968 (tout en fustigeant l’hédonisme égoïste des étudiants), et leur « libération » sexuelle. Il écrira La Faim du Tigre en 1966, qui sera son seul essai, où il dissertera longuement sur l’absurdité et les contradictions propres à l’homme, puis Les Chemins de Katmandou en 1969, apologie de la cause hippie et de leurs paradis artificiels, entre hagiographie de l’amour bisounours et sa récréation mortuaire qu’est la drogue. René Barjavel présente une œuvre protéiforme, parce que changeante, faite de mutations de sa propre pensée qui fut contemporaine des Trente Glorieuses et de leurs fulgurations technologiques, politiques et économiques. Si l’on peut être légitimement déçu par la mutation de sa personnalité littéraire, si mordante au cours des années 1940 pour devenir si libertaire dans les années 1960, il serait vain de contester que c’est aussi grâce à cela que l’ensemble de son œuvre soit transversale. René Barjavel n’a pas donné dans la littérature de divertissement, non seulement parce que la littérature n’est pas naturellement divertissante malgré ce que l’on tente de nous faire croire, mais aussi parce qu’en choisissant la Science-Fiction, qu’il s’agisse de Ravage ou de La Tempête, il fit définitivement le choix d’une littérature qui interroge le réel, et non pas celui de distraire les gens comme l’on irait au spectacle. La littérature est une affaire sérieuse, et Barjavel le prouva, même dans ses travers à l’eau de rose.

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