Amour et sacralité des sentiments chez Barjavel

barjavel-5

La notion d’ « amour » dans l’œuvre barjavélienne, aussi bien dans les sentiments amoureux que bienveillants, ne fait aucun doute, mais évolue de concert avec l’auteur lui-même. De Ravage à La Nuit des Temps, ou dans la Tempête, le sentiment amoureux ne revêt guère le même aspect, ni le même rôle, quoique l’écrivain pût insérer parfois une réciprocité subtile entre ses ouvrages. Néanmoins, la présence de l’amour, et surtout sa valeur sacrée dans les récits de René Barjavel, achève de l’ancrer dans le romantisme, dont on constate par ailleurs qu’il y revient de plus en plus dans sa dimension de romance au fur et à mesure qu’il s’éloigne de la Science-Fiction. De fait, et ironiquement, c’est l’amour et la sacralité des sentiments dans l’œuvre barjavélienne qui fit sa singularité à ses prémices, mais aussi l’adhésion au retour du libertinage promu par le mouvement  libéralisme-libertaire amorcé par les événements désolants de Mai 1968.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est nécessaire d’aborder, encore une fois, le fameux Ravage. Pertinente œuvre qui conjugue science-fiction et décadentisme, romantisme barrésien et décroissance avant l’heure, la notion de relation amoureuse y figure dès l’entame, mais de manière très ambiguë. La force de Ravage est d’opposer justement l’hédonisme découlant de toute mondanité à l’authenticité d’une vie proche de la terre, soit du réel. De fait, la relation que souhaite le protagoniste envers la femme désirée en ressort fortement nuancée. S’agit-il de véritables sentiments, ou d’un automatisme patriarcal ? Est-il vraiment amoureux d’elle où la chose fût-elle arrangée entre eux précédemment à la grande frustration de François qui tentera de raisonner  la femme « censée » lui revenir tandis qu’icelle savoure les plaisirs hédonistes de la vie mondaine. L’opposition entre le retour à la terre et la mondanité se reflète ainsi dans la relation entre les deux personnages ; la figure du paysan étant rejetée, jugée rétrograde et obsolète, ne s’imposera pas par l’irrationalité de l’amour, mais par la force majeure. C’est l’apocalypse du récit qui consacre la figure virile et enracinée de François, non l’amour. L’on retrouve ainsi le sens premier du mot mariage revenu d’entre les momies étymologiques ; le passage de la femme à la mère par l’alliance avec un homme. C’est la procréation qui est de nouveau au centre de la relation entre un homme et une femme, et l’épilogue de Ravage n’est en cela rien d’autre qu’une synthèse détonante entre la République rêvée par Platon et le retour à la terre du mouvement Blut und Boden.

Cela change cependant dans Le Diable l’Emporte, publié à la fin des années 1940, où René Barjavel lie intelligemment cadre maximaliste et cadre intimiste ; soit le récit-cadre qu’est la course vers la fin du monde et les relations entre les personnages impactés par ce récit-cadre. Sans rien perdre de sa verve, René Barjavel fait du sentiment amoureux l’enjeu principal des relations entre les différents personnages, mais c’est aussi à partir de ce roman qu’il sacralise l’amour, ne serait-ce que par la scène achevant le récit, consistant non plus en une procréation, mais en véritable rapport charnel qui traduit l’amour réciproque entre deux personnages et qui, par intervention divine (puisque c’est le Diable qui en est l’initiateur) offre au monde une seconde chance. Ainsi, si René Barjavel semblait clore le récit avec facilité, c’est cependant la haute portée symbolique de cette fin qui compte, non la ficelle, bien que grossière.

L’auteur poursuivra cette évolution, notamment dans La Nuit des Temps, où la valeur sacrée de l’amour atteint sans doute sa quintessence, puisque résistant au passage des millénaires. La Nuit des Temps est à ce titre doublement intéressant en ce que la découverte du couple cryogénisé semble répondre à celui de la fin de Le Diable l’Emporte, censé repeupler la Terre une fois tout danger technologique écarté. C’est en quelque sorte une projection de ce que pourrait être l’avenir du couple placé en hibernation dans ce dernier roman post-apocalyptique. Ainsi, si la valeur sacrée de l’amour pouvait être le salut de l’Humanité dans Le Diable l’Emporte, sa sacralité dans La Nuit des Temps revêt cette fois sa plus totale dimension intimiste, puisque les scientifiques découvrant les deux derniers représentants d’une civilisation oubliée ne paraissent pas occuper les pensées de ces derniers. Même la perte de l’être aimé par Eléa, la jeune femme ramenée à la vie, n’altère pas sa dimension éternelle, mais au contraire la renforce, puisqu’elle ne cèdera jamais aux avances de Simon, malgré son amour inconditionnel pour elle. René Barjavel confirme ainsi l’évolution amorcée dans Le Diable l’Emporte ; si l’amour est sacré, ce n’est pas seulement parce qu’il peut traverser les âges, mais parce qu’il transcende la mort. La fidélité d’Éléa et son amour recouvrent une dimension tragique des plus shakespeariennes dans le récit ; puisqu’elle ira jusqu’à renoncer à la vie plutôt que d’exister sans Païkan qu’elle aimait, et pensait disparu avec le reste de sa civilisation. Barjavel brise ainsi la réciprocité entretenue dans Ravage et Le Diable l’emporte entre cadre maximaliste et cadre minimaliste ; les personnages font fi des grands enjeux et rompent brutalement avec eux au nom de leurs propres intérêts, fussent-ils mortifères. La figure d’Éléa est celle de l’amour passionné, poussé dans ses retranchements les plus extrêmes jusqu’à en devenir nihiliste. L’avenir de l’humanité n’a aucune importance pour elle ; seul compte son amour pour Païkan, dont la perte supposée lui fit renoncer à tout, donnant à son suicide l’ambivalence d’accomplir totalement son nihilisme tout en croyant se venger de celui qu’elle juge responsable de son malheur ; Coban. Ce dernier est l’antithèse d’Éléa, et se rapprocherait de la figure de François de Ravage. C’est donc une sorte d’exégèse très intéressante que Barjavel livre dans La Nuit des Temps. Par la tragédie d’Éléa, il souhaite totalement rompre avec le propos utilitariste et patriarcal qu’il employait dans Ravage. En décidant de faire de Coban un « monstre froid » car rationnel, qui causera sa perte par la main de Païkan, Barjavel inverse la situation soulevée dans son premier roman, et par-là même son propre paradigme.

C’est enfin La Tempête, dernier roman  de Science-Fiction de l’auteur, qui apparaît comme une véritable conclusion de son œuvre, notamment post-apocalyptique. Après ses errements hédonistes, La Tempête semble apparaître comme une esquisse de réconciliation entre sa jeunesse et son crépuscule littéraires. Esquisse, car incomplète, reflétant la volonté difficile d’assumer ses deux facettes sans jamais en nier la moindre facette. Plus que jamais caustique, René Barjavel renoue avec la verve qu’il employait si brillamment dans Le Diable l’Emporte tout en portant la valeur sacrée de l’amour à son paroxysme, en utilisant un procédé intéressant. Barjavel use d’un dualisme pour confronter l’amour authentique à celui provoqué par la « love molécule », qui n’est que l’avatar fictionnel de l’idéologie de la tolérance. Dans La Tempête, c’est la paix qui provoque la fin du monde, et non la guerre. Barjavel fait du paradoxe le moteur principal de l’intrigue de son roman. C’est la paix qui provoque l’apocalypse, à cause d’un amour artificiel, et ce sont ceux qui rejettent, volontairement ou non, cette tolérance parasitaire en lui préférant les véritables sentiments qui sont en capacité de sauver le monde. Si le retour à la terre n’anime plus l’œuvre barjavélienne malgré sa justesse intemporelle, le dualisme entre la folie humaine et le romantisme, au sens noble, demeure.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s