Noël et piété selon Pasolini

pasolini-croix

« Meilleurs vœux aux fabricants de cadeaux païens ! Meilleurs vœux aux industriels charismatiques qui produiront des étrennes toutes identiques ! Meilleurs vœux à qui mourra de rage dans les embouteillages et qui insultera ou poignardera celui qui osera le dépasser ou qui aura osé tamponner l’arrière de sa sainte Fiat 600 !

Meilleurs vœux à qui croira sérieusement que l’orgasme qui le secouera – l’anxiété d’être présent, de ne pas manquer le rite, de ne pas être égal à son devoir de consommateur – soit signe de fête et de joie !

Je veux adresser les véritables vœux à ceux qui sont en prison, quoiqu’ils aient fait (excepté les fascistes habituels, ou le peu qui y sont) ; il est vrai qu’il y a en liberté de nombreux malheureux qui ont besoin de vœux toute l’année (nous tous, après tout, parce que nous sommes de pauvres créatures tâtonnant, avec toute notre sécurité et notre sourire prétentieux).  Mais je choisis les prisonniers pour des raisons polémiques, autre que pour une certaine sympathie naturelle due au fait que, consciemment ou non, volontairement ou non, ils restent les uniques véritables contestataires de la société. Ils sont tous les membres de la classe dominée, et leurs juges appartiennent tous à la classe dominante. »

Essais sur la politique et sur la société (Mondadori, Milano, 1999) –

« Cher monsieur, en ce jour de grande joie et de grande émotion pour tout cœur chrétien, je ne peux m’empêcher de vous exprimer toute l’amertume, toute la douleur, et dans un premier temps l’indignation qu’un de vos écrits a provoqué en moi.

Je ne suis pas cultivée, je ne suis membre d’aucune association. Je suis une femme simple qui vit sa vie de travail, de préoccupations et de souffrances, toujours sereine car une grande foi donne force à mon âme et me dit que notre vie ne finit pas avec la mort du corps. Il y a quelques mois, le marchand de légumes m’emballa une salade dans une page de journal. Je ne lis jamais rien, parce que je n’en ai pas le temps, mais ce jour, je posai les yeux sur les derniers vers d’un de vos poème ; «  qu’ils viennent parmi nous à qui seule est restée l’espérance en un combat qui désespère : il n’y a plus de lumière de Noël ou de Pâques. Tu es la lumière désormais, de l’Italie vraie. »

Je voudrais n’avoir pas compris vos vers tant ils m’ont fait de peine. J’ai un fils de 22 ans et je pense combien mon chagrin serait grand s’il avait vos sentiments. Rien qu’aujourd’hui je me suis récité Le Noël et La Résurrection de Manzoni, poésie étudiées quand j’étais une petite fille. J’ai pleuré de joie et d’émotion en remerciant le Seigneur, parce qu’il y a encore tant de gens qui sentent le pouvoir grandiose de la lumière de Noël et de Pâques !

 Chacun a sa propre lumière, et comme cette lumière est irrationnelle, vague, mystique, et donc sans limites psychologiques ou historiques, chacun tend à donner à sa lumière une forme. Pour vous, les formes de votre lumière sont Noël et Pâques, en tant que fêtes chrétiennes ; elles ne le sont plus pour moi. J’ai beaucoup plus de temps que vous pour penser à ces choses ; y penser, même, c’est mon métier. Moi aussi, j’ai lu quand j’étais enfant Noël et Résurrection de Manzoni, mais depuis j’y ai pensé et repensé. Ils ne sont plus les mêmes lorsque je les relis. Et il ne s’agit pas de ce que Proust appelle une intermittence du cœur. Le catholicisme de Manzoni  est un fait historique bien plus compliqué et plus riche que vous ne l’imaginez naïvement ; il a été, il n’est plus. Le changement historique change les choses. Rien n’est immuable, même les poésies qui paraissent se situer orgueilleusement au-delà du temps… Le catholicisme était pour Manzoni une idéologie qui, au moment de l’histoire où il vivait, et par rapport à sa psychologie particulière, constituait un élément d’équilibre ; il était même, dans sa version libérale, progressiste. Or, ceux qui, à l’école, enseignent à aimer le catholicisme de Manzoni et le catholicisme en général, ne sont en aucune façon des gens éclairés mais des réactionnaires. La lumière qu’ils proposent à leurs fidèles sous forme de rites religieux (Noël, Pâques, etc.), est une lumière aveuglante. Il ne reste plus une étincelle de l’esprit du Christ dans les Noëls des « opérations panettoni », et dans les Pâques des « opérations colombe ». Le Monopolisme et l’Église sont étroitement liés. Tout esprit religieux ne peut que se sentir offensé en profondeur. Et donc chercher sa lumière ailleurs. À mes yeux, rien ne rappelle plus l’esprit de l’évangile que les morts de Juillet et tous les autres humbles morts qui luttent pour des relations plus religieuses entre les hommes. Noël et Pâques sont d’anciennes fêtes religieuses païennes (la naissance du Soleil et l’avènement du Printemps), d’une religion mythique et grossière ; elles se sont ensuite transmuées en fêtes chrétiennes, faisant offrande de leur antique naïveté à celle, nouvelle, que prêchait le Christ. Mais depuis la contre-réforme, et à l’époque actuelle, rien n’est plus prosaïque, hypocrite, conformiste que l’esprit imposé par le clergé à de semblables occasions d’amour.

Ce que je vous écris ici est très élémentaire : le problème est beaucoup plus compliqué. Mais je veux être compris de façon élémentaire. Si, par la suite, vous avez envie de connaître les mobiles intimes de ma position, lisez le livre de vers que je dois faire paraître au printemps et qui s’appelle justement La religion de mon temps, puisque vous vous intéressez à mon cas personnel avec tant de pietas. Mais en attendant, examinez bien cette pietas, observez-la bien ; peut-être qu’avec un peu de courage vous pourrez comprendre toute la lâcheté, toute la paresse et tout le narcissisme dont elle est chargée, ou au moins toute sa rhétorique. »

Vie Nuove n°15, courriers aux lecteurs (Avril 1961) –

 

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