Mad Marx

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Comme toute théorie messianique, le marxisme mise sa réussite sur l’avènement d’un fait de nature à bouleverser l’ordre naturel des choses, mais comme toute théorie messianique, cette dernière repose sur l’improbabilité, qui constitue le paradoxe inhérent au marxisme. Marx a eu cette curieuse façon de vouloir marier un raisonnement logicien des plus perfectionné aux apparats de la quête biblique de la Terre promise. Cela doit pousser chacun à s’interroger sur la pertinence réelle du projet marxiste, d’autant plus que son auteur voyait des lendemains qui chantent sous le sceau de la Technique. Marx est ce que Bernanos qualifiait de « technicien ». L’industrialisme, le productivisme, le machinisme et tous les autres avatars de la Technique sont pour Karl Marx la clef de l’émancipation de l’Homme alors qu’en réalité ils l’asservissent. Il poussera la contradiction à son paroxysme dans ses Manuscrits de 1844 où il affirmera que plus l’ouvrier produit, moins il consomme, et que, moins il consomme, plus il sera malheureux. Dès lors, il faut se poser irrémédiablement la question suivante ; et si la chute de la superstructure censée amener l’ère communiste n’était pas celle que Marx croyait, car enfermé dans son erreur obstinée ? La superstructure qui aujourd’hui domine les âmes et aliène les individus est celle-là même en laquelle Karl Marx plaçait ses incompréhensibles espoirs. Dès lors, cette Machinerie ayant eu plus d’un siècle pour savamment transformer les individus en « homme-masse », en ayant formé depuis leur naissance des collaborateurs ignorant qu’ils sont des victimes consentantes, que se passerait-il si tout ce gigantesque assemblage social, culturel et économique venait à s’effondrer ?

La superstructure dont nous parlons s’est indubitablement inscrite dans la pensée marxiste ; pis même, elle en est l’ironique expression, devenue véritable parangon du capitalisme libériste qui favorise l’hédonisme de masse vendu comme progrès dans nos sociétés modernes. En créant indéfiniment de nouvelles envies et de nouveaux besoins qui précèdent toute volonté pour mieux s’imposer, en conditionnant les individus pour en faire de dociles consommateurs, la superstructure a colonisé leurs imaginaires. Cette hégémonie du consumérisme est sa principale caractéristique, et se réalise aussi bien dans la seule action individuelle que l’action économique et financière. Elle a façonné un monde reposant entièrement sur la consommation, sur ce qui est consommable ou ce qui est susceptible de le devenir, des produits manufacturés au corps humain comme de notre propre planète. La surconsommation fait date dans l’univers de la Science-Fiction ; de Soleil Vert à l’échec d’Interstellar, en passant naturellement par La Tempête de Barjavel, une telle thématique ne pouvait passer outre. C’est toutefois Mad Max qui explore le mieux la raréfaction des ressources, notamment dans l’impact social qu’un tel phénomène produirait. Ainsi, il est tout à fait légitime de se demander si la chute de la Superstructure, comme Léviathan capitaliste et libériste, n’entraînerait pas la fin du monde au lieu de l’avènement du communisme. Or, cette superstructure reposant sur la consommation, l’on peut imaginer quelle conséquence provoquerait l’épuisement de toute ressource permettant son bon fonctionnement. Que ferait la Technique si chère à Marx sans rien à mettre sous les dents longues de ses machines ? Que feraient les hommes-masses si éduqués à la consommation lorsque tous les désirs créés pour eux ne pourraient jamais plus être satisfaits ? Toute la mécanique s’enrayerait, certes, mais quelles en seraient les implications sociales et culturelles ?

L’on se retrouverait probablement dans une situation analogue à celle de Ravage immédiatement après la « disparition » de l’électricité, pour en venir à un monde chaotique proche de Mad Max. La force de ces œuvres post-apocalyptiques résidant justement dans l’appréhension pertinente des comportements humains et la facilité avec laquelle nous pourrions céder à la barbarie dans un élan d’hystérie insurmontable, car brisant l’hégémonie culturelle du consumérisme d’une manière aussi brutale que définitive. Dans le cas de Mad Max, c’est la raréfaction des ressources suite à la surconsommation des ressources planétaires qui finit par causer l’apocalypse. Le préambule du quatrième film nous donne justement un aperçu, par le biais d’extraits de journaux radiophoniques, de cette chute inexorable, de cette humanité qui se dévoie elle-même, car incapable de surmonter les conséquences désastreuses des causes qu’elle chérissait tant. C’est d’ailleurs une fin similaire que l’on observe dans Wall-E, à la différence près que cet univers offrait une perspective d’avenir pour l’Humanité en lui permettant de fuir dans l’espace et, dans le même temps, un contrôle total de la superstructure sur les individus comme l’illustre la scène cocasse de la découverte du vaisseau. C’est là que réside toute l’ironie posthume vis-à-vis de Marx ; il a lui-même imaginé, encouragé et applaudi un système qui aujourd’hui nous consume jusqu’à ce que nous en venions à une situation analogue à l’un de ses deux films et où l’on retrouverait encore les mêmes conseillers responsables et bienveillants s’interroger sur le pourquoi du comment du résultat de leur propre soumission.

Karl Marx appelait de ces vœux une civilisation où les travailleurs et les prolétaires seraient heureux, dans une victoire éclatante mettant fin à l’existence des classes, où ils pourraient bénéficier enfin de leur production, et donc la consommer à loisir. C’est chose presque faite ; parce que si la société de consommation a réalisé le fascisme dans sa violente volonté de faire un homme nouveau en le dépouillant de toute intimité, de toute personnalité, elle a aussi réalisé le marxisme en effaçant culturellement les différences entre les classes. . Marx n’avait aucune considération pour la culture, et jugeait l’art ainsi que les biens culturels dans le champ de l’éphémère, donc du consommable, égal à la production du travailleur à l’usine.  Il n’y a plus rien qui puisse aujourd’hui, physiquement, distinguer un prolétaire d’un petit-bourgeois ; ils s’habillent, votent et consomment de la même façon et désirent les mêmes choses alors qu’économiquement ils demeurent toujours différents. Que pourrait-il advenir d’autre qu’un Mad Marx une fois ce magnifique système écroulé sous son propre poids ?

 

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