La Science-Fiction, fenêtre sur le réel

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« Quelle littérature sait interroger la réalité présente ? », s’interrogeait Valerio Evangelisti dans le Monde Diplomatique il y a plus de 15 ans. La réponse se fait sans hésiter : la Science-Fiction. Nous partageons pleinement cette réponse. Le genre de la science-fiction est, contrairement à la littérature d’opérette dont les éditeurs sont friands, le seul à même d’offrir le cadre maximaliste nécessaire pour extrapoler et confronter le Nouveau Pouvoir et prendre la mesure de son endoctrinement, justement de par la création de nouveaux mondes où nombre d’hypothèses peuvent alors être manipulables sans réelle limite. Ce vaste laboratoire littéraire, énoncé ainsi, n’est pas sans rappeler la démarche du naturalisme dont Zola était le fer de lance. Et pourtant, la comparaison n’a rien de farfelu ; que d’ouvrages qui identifièrent et analysèrent avec justesse les véritables leviers du pouvoir, qu’ils soient politiques ou économiques ! En tête nous viennent bien sûr 1984 et Le Meilleur des Mondes, mais nous pourrions aussi citer Soleil Vert, ou encore Ravage et Le Diable l’Emporte de Barjavel, dont le présent numéro est consacré. Toutes ces œuvres ont en commun une capacité d’anticipation, pessimiste, mais qui n’est aussi pertinente que grâce à l’appréhension juste des leviers de pouvoirs évoqués, anonymes pour le plus grand nombre. La Science-Fiction, de par ses multiples sous-genres, permet une adaptabilité infinie afin de cerner au mieux les thèmes cruciaux qu’elle prétend aborder. Elle n’est pas une littérature faite pour le réconfort, comme le douillet roman blanc qui nous assomme de sa banalité inodore et sans saveur. Jamais un Musso ou une Duras ne seraient capables d’appréhender le monde et sa complexité avec autant de justesse, et de sensationnel, que le fait la Science-Fiction depuis plus d’un demi-siècle. Consacrée aux relations minimalistes entre bourgeois qui s’ennuient, l’intemporalité de la littérature « blanche » n’est due qu’à sa déconnexion du réel, là où la Science-Fiction sait s’interroger en permanence sur de nouveaux enjeux ou de nouvelles problématiques, avec une rigueur qui voit souvent ses anticipations vérifiées par les différentes époques.

DE L’ADAPTABILITÉ INFINIE

Valerio Evangelisti disait de la Science-Fiction que « le genre est « maximaliste » et incline à traiter de vastes sujets : peinture des mutations à large échelle, dévoilement de systèmes occultes de domination, dénonciation des effets tragiques ou bizarres de la technologie, invention de sociétés alternatives ». C’est justement cette « élasticité » qui lui permet de s’adapter et de se renouveler continuellement au gré des époques. La Science-Fiction fait siens les progrès technologiques d’avant-gardes pour en inspecter les enjeux et s’interroger sur les possibles problématiques qu’ils pourraient engendrer. C’est pour cela qu’elle permet une véritable et rigoureuse identification des véritables leviers du pouvoir. Les dystopies comme 1984 et Le Meilleur des Mondes ne sont plus à présenter ; ils explorent chacun, dans une extrapolation que l’on tendrait à qualifier de naturaliste, les extrémités auxquelles le pouvoir politique pourrait se confiner pour assurer un contrôle de la population, en accord avec leurs époques. Pour cela, Soleil Vert et Le Diable l’Emporte offrent une meilleure métaphore des problématiques contemporaines de leurs écritures. Harry Harrison voulait imaginer jusqu’à quel point la société de consommation, devenue surconsommatrice, pouvait dégrader les civilisations occidentales, mais aussi la planète, alors qu’elle était triomphante quand le roman fut publié en 1966 (adapté au grand écran sept années plus tard). Quant à René Barjavel, il a su cerner, dès 1949, les enjeux de la course à l’armement, et sa confusion dans le progrès technologique en général. Publié six ans après Ravage, l’évolution du propos de l’auteur n’en est que plus alarmante. Livré à lui-même dans son premier roman de science-fiction, l’Homme cause sa propre perte dans Le Diable l’Emporte, au nom de ce ronflant Progrès qu’on nous assène depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. L’idée de Progrès comme perte de l’Humanité n’était plus abordée ainsi depuis la fin du courant décadentiste, dont l’An 330 de la République de Maurice Spronck analysait si bien le pouvoir castrateur. Barjavel avait saisi très tôt la vacuité d’un Progrès faisant de la consommation sa clef de voûte, sinon l’alpha et l’oméga de l’épanouissement économique, social, et politique. La recherche perpétuelle d’une satisfaction hédoniste, après la Seconde Guerre Mondiale, est l’un des arcs fondamentaux de la dystopie, l’autre étant bien entendu les dérives sécuritaires, bien qu’en réalité ces deux caractéristiques évoluent concomitamment dans nos sociétés prétendument modernes.

« La mondialisation de l’économie, le rôle hégémonique de l’informatique, le pouvoir d’une économie dématérialisée, les nouvelles formes d’autoritarisme liées au contrôle de la communication, tous ces thèmes paraissent laisser indifférents les écrivains de la « grande littérature », du moins en Europe »

-Valerio Evangelisti-

Cependant, l’économie n’est pas en reste. Le capitalisme est, avec justesse, l’un des grands thèmes dystopiques, que l’on pouvait déjà observer dans Les 500 Millions de la Bégum de Jules Vernes, où deux cités antithétiques s’affrontent pour asseoir leur hégémonie politique et économique. C’est toutefois dans Ubik où il est poussé jusqu’à l’absurde, véritable utopie libérale débarrassée des ombres trop envahissantes de l’Histoire, où l’État n’existe enfin plus, remplacé par des oligopoles monopolistiques qui s’occupent de notre bien-être en rendant à peu près tout et n’importe quoi payant. Dodkin’s Job de Jack Vance n’est pas en reste, évoluant du côté du monde entrepreneurial où la concurrence libre et non faussée l’est tellement que personne ne donne de directives, celles-ci provenant des brouillons d’une vieille machine à écrire, emparés par le système qui les conditionne, ou plutôt les aliène, pour en faire des ordres totalement déconnectés de la réalité.

Ces commodités thématiques, parfois poussées à l’absurde sous le prisme science-fictionnel, et notamment chez Barjavel qui imaginait déjà, non sans humour, les problématiques liées aux OGM, dévoile la flexibilité du genre, et son aptitude à traiter l’évolution constante et permanente des enjeux scientifiques, technologiques et politiques.

L’évolution politique et sociale prend d’ailleurs sa pleine dimension à travers la dystopie, qui émergea justement après la Seconde Guerre Mondiale. Outre les critiques barjavéliennes de la société du spectacle naissant dans les années 1940 et avant lui celles de Maurice Spronck dans L’An 330 de la République, elle prend son ampleur véritable avec Orwell. À ce titre, la Science-Fiction dystopique aurait pu faire sienne la phrase de Charles Péguy : « Le monde moderne avilit. Il avilit la cité, il avilit l’homme. Il avilit l’amour ; il avilit la femme. Il avilit la race ; il avilit l’enfant. Il avilit la nation ; il avilit la famille. Il avilit même, il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilir au Monde : il avilit la mort ». C’est non seulement ce que l’on retrouve chez les auteurs français susmentionnés, mais aussi chez les écrivains étasuniens, Jack Vance et Philip K. Dick notamment, qui explorent le nihilisme inhérent au capitalisme pour en démontrer l’absurdité. Dans Ubik de Dick, tout est devenu payant. L’État n’existe plus, il ne reste plus que des groupes privés, qui vous demandent une redevance jusqu’à l’utilisation de votre porte d’entrée. Dodkin’s Job de Vance dénonce le nihilisme bureaucratique, perversion naturelle de la technocratie. La Science-Fiction présente finalement l’évolution du croque-mitaine des contes de fées ; non seulement en la peur qu’il inspire, mais du fait que la civilisation des Machines l’ait rendu réel.

DE L’ANTICIPATION VÉRIFIÉE

En cela, la Science-Fiction est aussi la littérature pionnière des progrès techniques et technologiques. La lucidité avec laquelle René Barjavel écrivit Le Diable l’Emporte illustre parfaitement cette lucidité, voire extralucidité, du genre. Outre la reconstruction du pays et une projection juste des années 1960 (le roman fut écrit en 1949), l’auteur anticipe aussi les conséquences du nihilisme progressiste, et fait de la course à l’armement ou des OGM des enjeux centraux de son œuvre. Avant lui, l’on pourrait aussi citer le méconnu L’an 330 de la République de Maurice Spronck, pleinement inscrit dans le mouvement décadentiste, qui voyait déjà le progressisme comme castrateur de la société, mais aussi de l’émiettement politique qui, pour reprendre le mot de Georges Bernanos, relève moins de la corruption que de la putréfaction intellectuelle et morale au nom de principes pseudo-démocratiques, mais totalisants, qui seront sublimés dans la dystopie telle que nous la connaissons, comme Le Meilleur des Mondes notamment.

Preuve de son évolution permanente, le sous-genre du cyberpunk apparu de concert avec le développement internet, fera d’ailleurs dire à Evangelisti qu’en fournissant « à la nouvelle réalité les termes adaptés pour la décrire, et une carte de ses avenirs potentiels » le cyberpunk a «  montré aux opposants la voie de la résistance, culturelle et pratique, face aux menaces contenues dans l’émergence d’un réseau de communication omniprésent et capable de reproduire les rapports de domination sur le terrain trompeur de l’immatériel ». Matrix en est l’exemple phare, pour lequel les frères Wachowski purent allier l’aliénation du virtuel total et absolu avec les dangers possibles de l’intelligence artificielle. Cependant, Neuromancien, canon fondateur du cyberpunk, rassemblait déjà tous les éléments présents dans Matrix en dénonçant les dérives liées à la toute-puissance du capitalisme. Bref, nous pourrions conclure sur le mot d’Evangelisti, « avec la métaphore, la science-fiction a su percevoir, mieux que toute autre forme de narration, les tendances évolutives (ou régressives) du capitalisme contemporain. Cela lui a souvent permis de dépasser les limites habituelles de la littérature et de se répandre dans les mœurs, les comportements, les façons de parler ordinaires, dans la vie quotidienne, en un mot. »

 

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