De Théorème à Salò

teorema

Après l’abjuration de sa trilogie de la vie, la cinématographie de Pasolini prit un nouveau virage avec Théorème, qu’il suivra jusqu’à son dernier film ; Salò, ou Les 120 Journées de Sodome. Comme il le disait lui-même dans l’un de ses entretiens, puisque le peuple n’existe plus, il faut s’adresser à la masse. Cette nouvelle trilogie, à laquelle s’ajoute Porcherie, dévoile une crudité qui n’est en réalité que le reflet de notre société hédoniste, dont chaque film recèle une image. Chacun entretient le rapport à la Norme sous un angle différent ; de la norme sociale, voire mystique, brisée dans Théorème, la déviance ou la « sainteté inversée » dans Porcherie, et bien entendu l’autocratie dans Salò. Ce que le poète annonçait dans ses Lettres luthériennes s’illustre ici : « le fond de mon enseignement consistera à te convaincre de ne pas craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides adorateurs de fétiches ».

DU NOUVEAU POUVOIR

 Le rapport des individus au Nouveau Pouvoir est l’objet central de la pensée pasolinienne en général, les majuscules s’entendant comme causalité de la société de consommation, ou l’hédonisme de masse, mais aussi de tout ce qui est toléré et homologué par lui, deux mots forts de sens dans la dialectique du poète. Ce Nouveau Pouvoir, sans visage, dont Pasolini disait simplement qu’il était sûr de son existence, exerce son génocide culturel au travers du consumérisme, mais réalise surtout ce que la fascisme avait échoué à produire : un enrégimentement total et absolu, en rejetant férocement quiconque chercherait à lui résister. Ce dernier point est notamment celui qu’évoquent Théorème et Porcherie.

Le premier nous fait part d’un inconnu venant séjourner dans une famille d’industriels bourgeois, qui fera éclater la cellule familiale après son départ. Vivant dans la routine propre à toute famille aisée italienne, l’inconnu entretiendra avec chacun, le temps de son séjour, un rapport intime, voire sexuel, qui leur fera perdre tout repère formant cette Norme. L’idée de Théorème pourrait être exposée de la manière suivante ; comment réagirait une famille après que Dieu l’ait visité ? La réponse de Pasolini se traduit en un nihilisme ravageant la famille. La femme, se découvrant nymphomane, s’abandonne à tous les jeunes étudiants qu’elle croise sur sa route, la fille s’enferme dans un cataleptisme irréversible, le fils se transforme en artiste qui n’en a même plus cure de ses œuvres, et le père, enfin, se retrouve nu dans un décor volcanique où il hurle contre l’immensité du vide. Seule la bonne vivra une véritable expérience mystique, finissant enterrée pour engendrer une source de larmes. Ainsi, la Norme se trouve brisée, car constituant en elle-même une façade. Puisqu’elle-même est un nihilisme dont l’inconnu ne fit que dévoiler, alors autant s’abandonner à ses propres turpitudes. Les valeurs sociales ne reposent que sur un constructivisme ; elles sont une réalité virtuelle somme toute tautologique. « Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et – comme je le disais – elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend de surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. C’est un hédonisme néolaïque, aveuglément oublieux de toute valeur ! », affirmait le poète, et Théorème ne fait que démontrer ce qui se passe une fois que la mascarade vole en éclats. Porcherie va peut-être plus loin, mais en explorant une autre voie. Le film recèle deux histoires, bien sûr entremêlées, non pas scénaristiquement, mais allégoriquement.

« Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et – comme je le disais – elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend de surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. C’est un hédonisme néolaïque, aveuglément oublieux de toute valeur ! »

–Pier Paolo Pasolini–

Au fil de ses entrevues, Pasolini évoquait ses films précédents, notamment son abjuration de sa Trilogie de la vie, ou d’Accattone, pour expliquer le changement radical du propos abordé dans Théorème, et poursuivi avec Porcherie. Ses premiers films, qui exposaient brutalement l’environnement et la vie des banlieues romaines des années 1950, n’avaient plus aucun sens à l’heure du triomphe de la société de consommation :« Aujourd’hui, il n’y a plus de peuple, il y a la masse, qui confond le peuple et la bourgeoisie », disait-il. Il lui faut donc s’adresser à cette masse, et la Norme qui la régit. Dans ce film, Pasolini joue avec la mythopoétique christique pour créer le personnage du cannibale, qui finira par avoir ses propres disciples. Il est donc un « saint à l’envers », selon les propres mots du réalisateur, qui démontre encore une fois qu’une norme n’existe et ne vaut que par elle-même. Le cannibale, désobéissant, sera donc dévoré par la Norme, abandonné à des chiens enragés, car « ayant bien, bien, interrogé notre conscience, nous avons décidé de te dévorer, à cause de ta désobéissance ». Ainsi, ceux qui ne se plient pas aux modèles sociaux sont dévorés par elle, sublime allégorie de la société de consommation.

 Mais Porcherie représente surtout la pensée psychorigide de la Norme par son incompréhension face à ce qu’elle ne comprend pas. Le dialogue de la seconde histoire entre Klotz  et Herdhitze sur les déviances du fils du premier en est la meilleure démonstration ; il ne peut y avoir de réalité en-dehors de ce qui est jugé normal, tout au plus quelques petites excentricités de jeunesses qui finiront par passer. Comme l’exprimait l’entame du film : « moi, mère affectueuse, j’ai ce fils qui n’est ni obéissant, ni désobéissant ». La déviance n’est donc pas une troisième voie que le paradigme normal peut appréhender.

Salò va encore plus loin, en explorant l’objectivation du corps, dû à la passivité des individus face à cette Norme, quelle que soit sa forme.

DE L’OBJECTIVATION DU CORPS

Car dans les 120 Journées, l’homme n’est plus un individu ; il est ce que Pasolini appelait « l’homme-masse », incapable de réfléchir, car conditionné aux exigences du consumérisme. L’objectivation du corps, illustrée par la libéralisation sexuelle que Pasolini redoutait, est la transformation du corps, et de soi-même, comme n’importe produit de consommation dont on peut jouir immédiatement. Salò est une vaste métaphore de la crainte de Pasolini de voir l’humanité achever sa déchéance dans une prétendue libération des mœurs qui, en réalité, ne servirait que l’hédonisme de masse qui nous endoctrine. Conjuguée à la passivité de l’homme-masse, il démontre ainsi que le véritable monstre n’est pas celui que l’on imagine, contrairement à ce que la bien-pensance tend à nous faire croire : « Une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation ». Le fascisme de l’hédonisme de masse, c’est de transformer l’Homme en modèle consumériste, d’en faire un vulgaire objet de contrat, lequel peut même être la cause de sa naissance, le tout bien entendu au nom du Progrès et de la libération des mœurs. Après tout, n’est-ce pas cette objectivation qui est aujourd’hui glorifiée ? N’est-on pas dans l’apologie d’hommes modernes qui sont représentés à travers les médias de masse, imposant ainsi la Norme à laquelle nous devons tous nous assimiler ? C’était ainsi que Pasolini présentait d’ailleurs de Salò lors de son avant-dernier entretien : « Dans ce film, le sexe n’est rien d’autre que l’allégorie, la métaphore de la marchandisation des corps effectuée par le pouvoir. Je pense que le consumérisme manipule et violente les corps ni plus ni moins que le nazisme ». La mainmise de la bourgeoisie sur l’appareil culturel, sa transposition sur le modèle industriel, est illustrée dans le dernier film de Pasolini ; cela devient une usine du sordide, où la déshumanisation est concomitante à sa volonté de consommer.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s