Celse contre le judéo-christianisme

celse

Celse, philosophe platonicien latin mais de langue grecque, vivant sous le règne de Marc-Aurèle, est connu pour son pamphlet intitulé sarcastiquement Discours Véritable, que l’on voit parfois sous le titre plus évocateur Contre les Chrétiens. Loin de se contenter d’entamer une dispute païenne contre le christianisme, la critique de Celse, malgré son ton abrupt et son raisonnement par l’absurde pour démontrer le nihilisme chrétien, ne s’érige pas contre le monothéisme en soi, mais bel et bien contre ce qu’il voit comme une usurpation de ce concept par les chrétiens. La mauvaise réputation d’iceux d’alors, qui nous sont présentés comme organisés comme sectes, gens de mauvaise vie ou encore florissant chez les personnes de petite intelligence, reflète le peu d’égard qui leur était accordé au IIe siècle par les élites d’alors. Cependant, appréhendant la diffusion de cette nouvelle religion dans l’Empire et de son succès, Celse décida d’entreprendre une démystification en règle du phénomène chrétien que Nietzsche n’aurait pas renié, s’il ne s’en était pas inspiré lui-même.

LE CHRISTIANISME : L’OKHLOS PLUTÔT QUE LE DÉMOS

« Il existe une nouvelle race d’hommes nés d’hier, sans patrie ni traditions antiques, ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la justice, généralement notés d’infamie, mais se faisant gloire de l’exécration commune : ce sont les chrétiens. » Ainsi débute le pamphlet de Celse, s’épargnant les circonlocutions oiseuses qui font figure de Loi dans les essais d’aujourd’hui. Annonçant immédiatement le ton de l’ouvrage, l’entame du Discours Véritable est aussi révélatrice de la perception des chrétiens par les latins. N’hésitant pas à convoquer philosophes et mêmes juifs pour dénoncer la supercherie chrétienne selon lui, Celse n’économise aucun moyen pour tenter de rendre à César ce qui appartient à César. Ainsi, s’il raille dès le début l’iniquité du monothéisme hébreu, il use avec une ironie féroce de la confrontation entre la religion hébraïque et sa branche bâtarde que composent les chrétiens : « Il n’y a rien au monde de si niais que la dispute que les chrétiens et les Juifs ont ensemble, et leur controverse au sujet de Jésus rappelle tout justement le proverbe connu : « Se quereller pour l’ombre d’un âne ». » Bref, si pour Celse affirmer qu’« il n’y a rien de sérieux dans ce débat, où les deux parties conviennent que des prophètes inspirés par un esprit divin ont prédit qu’un certain sauveur doit venir pour le genre humain mais ne s’entendent pas sur le point de savoir si le personnage annoncé est venu ou non » suffisait à démontrer la contradiction, et donc l’annulation mutuelle, des deux conceptions théologiques, le philosophe tenait néanmoins anatomiser point par point la fatuité chrétienne.

« Les chrétiens ont trouvé parmi les juifs un nouveau Moïse qui les a séduits mieux encore. Il passe auprès d’eux pour le fils de Dieu et il est l’auteur de leur nouvelle doctrine […]. On sait comment il a fini. Vivant, il n’avait rien pu faire pour lui-même ; mort, dites-vous, il ressuscita et montra les trous de ses mains. Mais qui a vu tout cela ? »

–  Celse –

Ce que relevait en premier Celse, concernait précisément la contradiction et la confusion régnante parmi la chrétienté. Rapportant notamment à propos des chrétiens que « dans l’origine, quand ils étaient un petit nombre, ils avaient tous les mêmes sentiments, mais depuis qu’ils sont devenus foule, ils se sont partagés et divisés en sectes, dont chacune prétend faire bande à part, comme ils le voulaient primitivement », il s’attaquait au caractère profondément démagogue des chrétiens et de leurs guides spirituels. Estimant qu’iceux recherchent désespérément la postérité et l’affirmation de ses propres interprétations théologiques, Celse y voit le règne de la démagogie. Le terme « foule » n’est pas innocent dans sa tirade car elle est porteuse d’un sens très fort chez les philosophes antiques. Qu’il s’agisse d’Aristote, de Sénèque ou de Platon, la foule renvoie à la notion d’okhlos et non pas de démos, il ne s’agit donc plus de peuple, mais d’une aliénation d’icelui : la masse, d’où Aristote tira le concept d’ochlocratie, soit la tendance perverse de la démocratie, aveuglée par ses propres passions éphémères, vouée au chaos permanent. Ajoutant d’ailleurs que les chrétiens « se séparent de nouveau du grand nombre, se condamnent les uns les autres, n’ayant plus de commun, pour ainsi parler, que le nom, s’ils l’ont encore. C’est la seule chose qu’ils ont eu honte d’abandonner ; car pour le reste, les uns ont une doctrine, les autres ont une autre », l’on n’imagine que trop bien quelle aurait été sa réaction lors du schisme de 1054 entre l’Église romaine et le reste de la pentarchie ! Ceci explique pourquoi Celse ne s’attaqua pas tant au monothéisme, dont il entendait très bien la conception philosophique, affirmant lui-même que le panthéon gréco-romain ne serait finalement composé que d’avatars d’une divinité unique. En platonicien, c’est bel et bien le caractère ochlocratique du christianisme qu’il méprise. « Ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles » ou refusant d’accomplir les devoirs élémentaires du citoyen, les chrétiens incarnaient à long terme pour Celse un péril pour l’Empire. En bon platonicien, il considérait que la cohésion de la cité exigeait une certaine discipline citoyenne, sans laquelle elle dépérirait, rappelant que malgré ses récriminations, il respecte le fait que les Juifs, constitués en nation, gardent « les coutumes de leur pays », car « il est bon qu’il en soit ainsi, non seulement parce que les différents peuples ont choisi des lois différentes, et qu’il faut que dans chaque État les citoyens suivent chacun les lois établies. » Celse va d’ailleurs plus loin dans sa remarque, pour y ajouter implicitement la notion d’imperium comprise comme une prémisse à celle de souveraineté : « mais encore parce qu’il est à croire qu’au commencement les diverses parties de la terre ont été réparties comme autant de gouvernements entre autant de puissances qui les administrent chacune à sa guise, et qu’en chaque endroit tout va bien lorsqu’on se gouverne selon les règles qu’elles ont instituées », concluant qu’ « ainsi, il y aurait de l’impiété à enfreindre les lois qu’elles ont établies en tout lieu dès l’origine. »

« Si tous les hommes étaient mis en demeure de choisir parmi les lois de tous les peuples celles qu’ils estimeraient les meilleures, il n’est pas douteux qu’après avoir bien examiné, ils se décideraient chacun pour celles de son pays ; car chaque peuple est persuadé que ses propres lois valent beaucoup mieux que celles des autres. Il faut donc réellement avoir la tête perdue pour faire un sujet de dérision des coutumes religieuses. »

– Hérodote –

L’USURPATION JUDÉO-CHRÉTIENNE

Celse en vint naturellement à critiquer férocement l’anthropocentrisme inhérent à la tradition judéo-chrétienne. Le philosophe s’attachait déjà, au vu de quelques allusions subtiles, à le reprocher aux stoïciens. Le message biblique invitant l’Homme à soumettre la nature, exalté notamment dans la Genèse lorsque Dieu s’adresse à Noé : « Soyez féconds, multipliez, et remplissez la terre (9 :1) Tout ce qui se meut et qui a vie vous servira de nourriture: je vous donne tout cela comme l’herbe verte (9 :2). » est la cible particulière de Celse. Ce dernier réprime dans sa deuxième partie l’argument selon lequel le monde aurait été conçu pour l’Homme. Sa suprématie ne serait que relative ; Celse arguant volontiers que ce qui profite à l’être humain profite également aux animaux, ou qu’iceux bénéficient plus facilement des bienfaits de la nature là où l’homme en tire les fruits par le labeur.

« Il faut donc rejeter cette pensée que le monde a été fait pour l’homme : il n’a pas plus été fait pour l’homme que pour le lion, l’aigle ou le dauphin. Il a été fait de telle sorte qu’il fût parfait et achevé comme il convenait à l’œuvre de Dieu. »

–  Celse –

Concernant le monothéisme cependant, la culture grecque de Celse est perceptible lorsqu’il aborde la cosmogonie judéo-chrétienne. Attaché à l’organisation d’un monde ordonné, le kósmos, le panthéon judéo-chrétien lui paraissait des plus absurdes dans la mesure où, vénérant les anges ou le ciel, les astres y sont ignorés, « c’est-à-dire ce qu’il y a de plus puissant et de plus auguste dans le ciel. » Les êtres surnaturels dépendant eux-mêmes de Dieu, Celse ne comprenait pas pour quelle raison ils figuraient dans leur dogme au même titre que la divinité suprême. S’il admet donc que les coutumes religieuses doivent relever de la souveraineté des peuples, Celse n’en excuse pas moins la vacuité du monothéisme juif et chrétien, ajoutant immédiatement : « mais si les Juifs s’arrogent le privilège de lumières plus hautes et d’une sagesse plus relevée, affectent de mépriser les autres comme des impurs et refusent d’avoir commerce avec eux, je leur répéterai que la croyance même qu’ils professent touchant le ciel ne leur appartient pas en propre, que, sans parler des autres, les Perses, comme Hérodote le rapporte, l’ont reçue il y a longtemps. » Il réaffirme donc que cette nouvelle forme de monothéisme n’a qu’une place somme toute très relative dans l’histoire des religions et, qui plus est, que la version hébraïque n’en constitue de surcroît qu’une version appauvrie. Tout ce qui a trait aux coutumes religieuses juives est fréquemment énoncé comme un héritage d’une autre culture, qu’il s’agisse aussi bien de la circoncision ou l’interdiction de manger du porc. Quant aux chrétiens, ils ne représenteraient selon Celse qu’une doxa chaotique et informe, car « chez les chrétiens, partout la discorde, la confusion, d’ardentes et horribles disputes, des sectes sans nombre et autant d’opinions que de sectes. » Pis même en ce qui concerne leurs évangiles et paraboles, « tout cela, a été bien mieux dit par les Grecs et, sans cette enflure et ce ton prophétique, comme si l’on parlait de la part de Dieu et de son fils. » N’hésitant pas à convoquer Platon pour renvoyer les chrétiens au néant de leur pensée, il cite ce dernier affirmant que s’il avait été possible d’enseigner l’accession au souverain bien par écrit, Platon se serait exécuté sans tarder. Bref, Celse reprend peu ou prou un argument de Sénèque mais le place à l’encontre des chrétiens, leur rappelant qu’ils sont « homme[s] malgré tout, et rest[ent] trop mortel[s] pour connaître l’immortel. » Rappelant que la doxa chrétienne s’adressait avant tout aux faibles d’esprit et même que « la sagesse humaine est folie devant Dieu » selon elle (et l’on comprend que c’est précisément cette haine de la sagesse qui hérisse Celse), elle incarnerait donc une usurpation et un détournement des enseignements philosophiques, qui eux non seulement distinguaient nettement sagesse humaine et sagesse divine, mais surtout que les chrétiens prétendent offrir cette dernière « aux plus stupides et aux plus incultes de tous les hommes. » Énumérant dès lors toutes les maximes dolosives que les chrétiens auraient détournées sans scrupules aux Anciens, jusqu’au paradigme manichéen du christianisme, provenant de traditions plus anciennes et mal comprises, celle des cosmogonies païennes qui virent toutes l’affrontement de puissances divines, qu’il s’agisse de la Titanomachie ou autres. Il en est de même pour la Création, que Celse juge vide de sens chez le monothéisme judéo-chrétien, tandis que les mythes hellènes s’accordaient avec l’idée de kósmos.

La conclusion de Celse en ressort finalement logique. Issu d’une tradition gréco-romaine, il sait l’importance que recouvre la mystique dans la vie sociale et la cohésion de la cité. Ses blâmes à l’encontre du monothéisme judéo-chrétien reposent principalement sur deux piliers : leur pédanterie qui a pour conséquence de briser cette cohésion en se marginalisant volontairement de la cité, et leur mépris de la sagesse, ou de ce que Nietzsche dirait des forts au profit des faibles et de leurs valeurs. Or, pour Celse, la primordialité est la cohérence et l’unicité de la Cité. S’il finit par tolérer l’idée que les chrétiens aient une déclinaison propre de l’idée de Dieu, il leur rappelle fermement qu’« il n’y a pas de Dieu séparé, malgré la diversité des noms qu’on lui donne et la variété des cérémonies par lesquelles on essaie de l’honorer. Dieu est le Dieu commun de tous les hommes ; il est bon, exempt de besoin, incapable d’envie. » De fait, il sépare lui aussi le pouvoir spirituel du pouvoir temporel : « Supposez même qu’on vous ordonne de jurer par le chef de l’Empire. Il n’y a pas encore de mal à le faire. Car c’est entre ses mains qu’ont été remises les choses de la terre, et c’est de lui que vous recevez tous les avantages de la vie. »

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