La notion de loisir chez Sénèque

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Le mot otium en latin, traduit par « loisir » en français, recoupe une signification plus précise que cela. Le terme de « retraite » lui conviendrait mieux, au sens où il s’agirait bel et bien d’un retrait de la vie publique. L’otium est simplement l’inverse de negotium, dont on appréhende facilement le sens ; il s’agit ainsi bel et bien de l’absence de mener des affaires, qu’elles soient publiques ou privées, peu importe. Or, le traité de Sénèque que nous connaissons sous le titre Du Loisir, bien que parvenu jusqu’à nous de manière fragmentaire et inachevée, avait justement pour but de régler la question autour de l’engagement politique des stoïciens et de leur apologie de la contemplation, que certains estimaient contradictoires. Sénèque démontre qu’au contraire, elles sont interdépendantes, nécessaires l’une à l’autre, chacune constituant une « escale » dans la vie du Sage.

Sénèque commence son traité par énumérer les différents reproches formulés à l’égard des stoïciens, comme à son habitude, se concentrant sur l’ambivalence susmentionnée à propos de l’action et de la contemplation, toutes deux intégrées au corpus doctrinaire du stoïcisme mais qui peuvent sembler antagonistes. Sénèque brise justement cette assertion en rappelant qu’avant tout « le devoir de l’homme, c’est d’être utile aux hommes. […] En effet, quand on se rend utile aux autres, on sert la communauté : en s’avilissant, on n’est pas seulement nuisible à soi-même, mais aussi à tous ceux auxquels, en s’améliorant, on aurait pu rendre service ; à l’inverse, quand on est bienfaisant envers soi-même, on est utile aux autres en ceci qu’on se met en état de leur être utile. »

Cette démonstration est très importante pour la suite du raisonnement du philosophe. Il y indique déjà la réciprocité entre l’action et la contemplation, présentée ici comme le fait d’être « bienfaisant envers soi-même », afin d’être « en état d’être utile » aux autres en entrant dans le champ de l’action. À ce titre, Sénèque distingue deux républiques : « l’une, de grande dimension et vraiment publique, englobe les dieux et les hommes. […] L’autre, qui nous a été imposée à la naissance (qu’il s’agisse d’Athènes ou Carthage ou de n’importe quelle autre ville), n’est plus celle de tous les hommes mais d’un certain nombre seulement. Les uns s’occupent des deux républiques à la fois, la grande et la petite ; les autres de la petite seulement, d’autres de la grande uniquement. » C’est dans le cadre de cette « grande république » que la contemplation a son importance. Sénèque estime qu’en effet avoir des activités ne permet pas de réfléchir aux grandes questions – qu’il s’agisse de la nature ou de l’univers – recoupant ainsi son propos avec les « occupés » dont il critiquait l’activité permanente et futile dans De Brevitate Vitæ. La première république est celle où le Sage doit servir l’humanité, au-dessus de toute forme de clivage, tandis que la seconde république est celle de l’action politique, action qui se déroule dans un cadre fini, contrairement à la première. Cependant, s’engager dans un « tourbillon permanent » et perdre de vue le divin au profit seul du monde humain est une dérive ; comme l’affirme le philosophe : « chercher à obtenir des biens matériels sans aimer la vertu ni cultiver son esprit et se limiter à une activité pure et dure, cela ne mérite pas d’être approuvé. »

« C’est un bien incomplet et de faible secours qu’une vertu qui reste vautrée dans le loisir sans rien faire et sans jamais communiquer ce qu’elle a appris. »

– Sénèque –

C’est ici que l’on rencontre un précepte des stoïciens qui les oppose aux épicuriens : l’action politique est nécessaire pour les uns, extraordinaire pour les autres. La notion d’otium est inhérente à ces deux conceptions de l’action. Pour reprendre le mot de Sénèque : « l’un aspire au loisir par principe, l’autre par exception ». Pour les stoïciens, l’otium est l’exception et, en tant que telle, elle n’est pas vouée au plaisir, mais à la contemplation, car « c’est un bien incomplet et de faible secours qu’une vertu qui reste vautrée dans le loisir sans rien faire et sans jamais communiquer ce qu’elle a appris. » La contemplation, outre devant permettre l’élévation intellectuelle du Sage pour parvenir au souverain bien, doit aussi nourrir l’action politique ; bref, « Il faut un mélange : l’homme de loisir doit agir et l’homme d’action doit se donner du temps libre. » S’adonner exclusivement à la contemplation demeure pour Sénèque le penchant opposé à l’action pure ; d’une part parce que la vie humaine est trop courte pour comprendre tous les mystères de l’univers, d’autre part parce que garder jalousement ce que l’on a appris « comme un avare sur son trésor » est du nihilisme, rappelant que l’homme est « homme malgré tout, et reste trop mortel pour connaître l’immortel. » Il faut que le Sage se demande pour quelle(s) raison(s) et dans quel état d’esprit il se retire pour se consacrer au loisir, et pour Sénèque, cela doit lui permettre d’agir « au service de la postérité. » Non de la sienne propre, mais du genre humain.

En réalité, les stoïciens avaient déjà compris ce que Gramsci théorisa sous la fameuse expression d’hégémonie culturelle. La doctrine stoïcienne et la lutte culturelle se recoupent totalement : le Sage doit à la fois asseoir une hégémonie, mais aussi se faire l’autocritique de la classe dominante, les stoïciens latins étant majoritairement bourgeois. En tous les cas, ils sont enracinés dans ce que Gramsci appelait « la vie nationale populaire. » De plus, le loisir selon Sénèque, soit le fait de consacrer son temps libre à l’élévation intellectuelle, contribue lui aussi à un hégémon. Ainsi, Sénèque affirme en toute logique : « je vis donc selon la nature si je me donne à elle tout entier, si je me fais son administrateur et son adorateur. Or la nature a voulu que je me consacre à la fois à l’action et à la contemplation ; et je me consacre de fait à l’une et à l’autre, puisque aussi bien la contemplation ne peut même pas exister sans l’action. » Il considérait ainsi, à l’instar de nombreux contemporains, que la disposition des membres formant notre corps correspondait à ce dessein contemplatif. Le stoïcien, estimant que son savoir doit permettre de guider l’humanité vers un dessein noble et universel, doit allier sa propre retraite, l’otium, avec l’action quand cela est nécessaire ; quant à la nature même de l’action, qu’il s’agisse d’engagement politique au sens strict, ou culturel en tant que philosophe, Sénèque n’en dresse pas de hiérarchie ; chacune a son importance, dans l’une ou l’autre des deux républiques. Au contraire même, le philosophe énonce des cas d’impossibilités physique ou matérielle pour le Sage d’entrer dans le champ de l’action qui peuvent constituer ces exceptions lui permettant de se  « retirer », bref, de passer du negotium à l’otium. Au final, reprocher aux stoïciens de refuser l’action politique au profit du contemplatif revient à dire, pour reprendre la conclusion actuelle du traité,  que « si l’on vante les bienfaits insurpassables des voyages en mer pour déclarer ensuite qu’il ne faut pas partir sur une mer où les naufrages sont fréquents et où des tempêtes subites font souvent dériver le pilote, on m’interdit, je crois, de lever l’ancre tout en faisant l’éloge de la navigation… »

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