Problématiques de la Beauté selon Bontempelli

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La revue 900, dont les articles rédigés par Massimo Bontempelli sont regroupés dans le recueil L’avventura Novecentista, était caractérisée par son avant-gardisme, mais aussi par les ambiguïtés qu’elle développa sur les questions de la modernité, de l’art, ou du Beau. Bontempelli, dont on disait qu’il voulait « mener seul une aventure collective », y aura l’occasion d’y développer toutes les théories littéraires qui forgeront sa littérature et son identité d’écrivain, à commencer par le réalisme magique qui, aujourd’hui, est très (trop ?) apparenté à la littérature latino-américaine. La question de la beauté, artistique, littéraire ou même architecturale, est l’une des premières questions que se posa l’auteur dans 900, établissant, de manière empirique, les codes qui la régissent pour ensuite tenter d’en comprendre les raisons, et notamment les impératifs du siècle nouveau de déconstruire les codes contemporains du Beau pour y revenir à la source, comme une sorte de dualité « androgyne/herculéenne » qu’il tenterait de renverser au profit de cette dernière». À l’orée du XXe siècle, l’auteur estimait que « la maladie qui allait se dissoudre était la Beauté ».

La réflexion bontempellienne de la beauté ou du Beau s’attache rapidement à déduire empiriquement qu’iceux sont très intimement liés à la féminité. Bontempelli remarque qu’en effet l’idée de « beauté virile » n’existe pas, notamment au travers de la littérature, et constate que même ceux qui tentèrent d’en définir une butèrent sur la même aporie consistant à associer instinctivement beauté et féminité. Bontempelli remarque en effet que si « La Beauté est l’apothéose de la matière », elle est aussi « de nature essentiellement féminine. » Selon lui, « l’homme a inutilement fait, depuis des siècles, d’étranges efforts pour établir un type de beauté virile. Or,il conçoit d’instinct la beauté comme d’essence féminine, comme externalité. De là dérive la répugnance qu’ont tous, même les femmes, envers « le bel homme ». »

Cette étrangeté de dissocier beauté et masculinité est représentative de la dualité androgyne/herculéenne qu’avait déduite empiriquement Bontempelli. Selon lui, même lorsque la littérature, ou les littératures, tentent d’embellir un homme, les procédés empruntent les atours de la féminité pour créer un champ lexical de la beauté, imposant donc un canon androgyne d’icelle. Prenant appui sur l’Odyssée d’Homère ou les écrits de Platon, il affirme en effet que « même les efforts pour définir un type de beauté masculine ont toujours découlé de l’instinct qui identifie le Beau avec la féminité. Quand Pallas Athéna veut faire apparaître Ulysse beau à Nausicaa après son bain dans la rivière, elle « fait tomber par grappes et par ondes les cheveux sur les joues comme des fleurs de jacinthe (Homère). » Les adolescents ingénieux de Platon sont représentés désirables comme des femmes. » Même la figure de l’athlète demeure aux yeux de Bontempelli aussi « rebutant que le bel homme » dans l’imaginaire collectif, qui serait incapable de l’imaginer autrement que brutal. C’est à partir de là qu’il en déduit cette fameuse dualité entre beauté androgyne et beauté herculéenne. Si toutes les caractéristiques de la beauté féminine ne font aucun doute dans la représentation collective, du fait qu’une belle femme sera toujours et tout le temps considérée comme belle, y compris par d’autres femmes selon Bontempelli, l’établissement d’une beauté virile ne pourrait passer que par son acceptation générale et totale, et pour réussir cela, Bontempelli estime qu’il est nécessaire de rompre le lien entre la Beauté et le sexe. Si c’est parce que la Beauté est sexuée qu’elle est assimilée à la féminité, c’est en anéantissant cette influence que l’idée de beauté virile pourra faire son chemin selon lui.

« La femme-type est Aphrodite. L’homme-type n’est pas Apollon ; c’est Socrate. »

-Massimo Bontempelli-

Pour Bontempelli, et c’est là qu’on le reconnaît comme avant-gardiste, le XXe siècle exigeait l’émergence d’une esthétique virile faisant que l’homme-type se devait être « brutto » s’il voulait affronter le siècle naissant. En clair, la beauté herculéenne est le négatif de la beauté androgyne ; elle qui présente des traits de féminité, de fragilité, et de préciosité devait être supplantée par son contraire. Comme le disait Bontempelli : « la femme-type est Aphrodite. L’homme-type n’est pas Apollon ; c’est Socrate. » L’homme « brutto » n’est cependant pas chose acquise pour Bontempelli, pour qui il ne suffit pas d’avoir le nez camus ou les lèvres figées en un rictus ; avoir ce qu’on appelle communément une « gueule » relevait selon lui de toutes les qualités que Socrate vantait : « une harmonie et une illumination singulière de ces particularités » sont nécessaires pour « obtenir l’homme magnifiquement et idéalement brut ». C’est d’ailleurs ce qui caractérise la pensée typiquement réactionnaire des avant-gardistes dans laquelle Bontempelli s’inscrit ; il ne cherche pas, à l’instar d’un Kubrick par exemple, la volonté d’un retour aux sources pour revivifier la créativité artistique, mais cherche bel et bien à faire table rase du passé, comme il l’affirme d’ailleurs lui-même : « ces signes suffisent amplement pour mon objectif : déclarer qu’à l’avenir le développement de l’art devra s’orienter vers la « brutalité virile. » Le mot « brutezza » ne pouvant s’entendre au sens littéral, soit « laideur », Bontempelli l’utilisant dans une autre acception se rapprochant plus de l’idée de « brut », en opposition à la beauté sophistiquée apollinienne ou, pour reprendre sa propre dualité, l’avènement de la beauté herculéenne au détriment de la beauté androgyne. Pour parvenir à cela, Bontempelli estime justement nécessaire « l’éloignement de la beauté » comme impératif artistique. L’art n’aurait donc plus, selon lui, comme but de tendre vers un idéal de beauté, mais au contraire de s’en éloigner le plus possible pour justement mettre fin à l’idée de féminité qui gouverne le concept même de beauté. À ce titre, Bontempelli estimait que cette évolution devait se faire dans tous les domaines, et affirmait que le processus était déjà enclenché en littérature, en affirmant que l’émergence de la prose face à la poésie versifiée incarne cette émancipation virile. Bontempelli fait siens les désirs avant-gardistes : non seulement pour lui le XXe siècle doit absolument s’émanciper de l’héritage du XIXe, mais il doit le faire en en prenant le contrepied ; si la Belle époque est caractérisée par le romantisme et la beauté, le XXe siècle, quant à lui, devrait oublier les amours puérils de son prédécesseur. Bontempelli alla jusqu’à faire un pied de nez à Nietzsche en estimant qu’icelui se trompait en étayant que tout symbole de laideur était synonyme de décadence. Bontempelli opéra ainsi une sorte de contre-nietzschéisme ; quand le philosophe au marteau clamait qu’« en passant par Athènes, un étranger qui se connaissait en physionomie dit, en pleine figure, à Socrate qu’il était un monstre, qu’il cachait en lui tous les mauvais vices et désirs. Et Socrate répondit simplement : « Vous me connaissez, monsieur ! », Bontempelli en tire au contraire la source d’un nouvel idéal de beauté. Il ne partageait donc pas l’idéal nietzschéen du Surhomme contrairement à ce que sa démonstration pouvait laisser croire ; de manière rétroactive, l’on pourrait dire que Bontempelli glorifiait au contraire les laids de la Révolution des ratés de Guido Buzzelli. L’écrivain voulait en finir avec un romantisme qu’il pensait décadent et aux atavismes mortifères pour le XXe siècle, aussi bien en littérature, où il voyait les marques de la déliquescence respectivement dans la psychologisation à outrance des canons de beauté ou sentimentaux des personnages ou dans l’émergence d’une architecture de plus en plus anonyme, car de plus en plus éloignée de la nature.

Pourtant, Bontempelli ne cherchait paradoxalement pas à infirmer la théorie pure de l’art. Au contraire, ses propos s’empressent d’affirmer que « ces vues ne réfutent aucunement la conception philosophique de l’art comme lyrisme pur, conception inattaquable dans sa dimension idéaliste et métaphysique. Nos observations ont un caractère purement empirique : elles regardent l’œuvre accomplie et vivante. Telle vue est d’autant plus nécessaire aujourd’hui, que légitimement la dégénération empirique de cette conception avait justifié la pire décadence de l’art et du goût. »

En soi, Bontempelli est connu et reconnu comme intellectuel aimant cultiver le paradoxe, sinon la contradiction, comme en atteste son engagement fasciste – à l’instar de la quasi-totalité de la classe intellectuelle de l’époque d’ailleurs – qu’il n’assumait qu’à grand renfort de circonlocutions et de doutes énoncés de vive voix. En réalité, ce qu’il cherchait à exprimer dans les colonnes de la revue 900 n’était rien d’autre que ce qui fonda ensuite la théorie de réalisme magique ; chaque époque a besoin de ses propres mythes, et pour cela chaque époque doit être capable de créer ses propres mythes. S’il reconnaissait que l’héritage artistique et littéraire ne doit pas être renié, Bontempelli voulait néanmoins qu’il ne détermine pas toute la pensée créative de ses contemporains ; à chaque époque sa pensée artistique. Toutefois, cette pensée sur le fil du rasoir, articulée autour d’affirmations et d’exemples bigarrés ou excessifs, rend son propos nébuleux. Bien qu’avant-gardiste, et donc réactionnaire, la colonne qu’il réservait aux futuristes, si elle se présente enthousiaste sur la forme, ne décèle pas pour autant de nombreuses critiques lui permettant de différencier fondamentalement la différence entre son mouvement et celui de Marinetti. Bontempelli se voulait être moderne et antimoderne à la fois ; s’il dénonçait la décadence artistique du début du XXe siècle, il le faisait à partir d’un postulat uniquement empirique, se refusant à critiquer la théorie qui, selon lui, demeurait toujours cohérente et pertinente. Comme l’implicite sa seule phrase « la maladie qui allait se dissoudre était la Beauté », Bontempelli affectionnait les oxymores, et sa pensée s’est construite sur cette ambivalence, ce qui le rend d’autant plus complexe et insaisissable. Bontempelli voulait une beauté qui ne soit plus féminine mais virile ; pour prendre un raccourci facile mais pertinent, il préférait certainement la « gueule » d’un Jean Gabin à la préciosité d’un Jean Marais, ou un Belmondo à un Delon. La désillusion sur les promesses du XXe siècle naissant y fut probablement pour quelque chose dans son insistance à affirmer qu’il serait le siècle de la virilité. Les idéaux naïfs et romantiques ne purent empêcher le conflit mondial, et Bontempelli les associait probablement à la curée générale ; sa confiance première en Mussolini, et son attrait pour la virilité représentait pour lui le moyen d’exorciser l’autisme sirupeux de la Belle époque, jusqu’à ce qu’il finît par se rendre compte de ses propres erreurs, comme en témoignent certaines notes de bas de page de ses articles réunis sous le volume de L’Avventura Novecentista.

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