Quand l’extrême-droite joue le parasitisme

Nous en sommes à croire aujourd’hui que tout, enfin presque tout, a été dit sur des gens comme Gramsci, Pasolini, Ezra Pound, et autres contempteurs d’un Progrès qui ne s’accomplirait que dans le développement. Passés par une longue période d’oubli dû au vide intellectuel et idéologique que traversent les paysages politiques italien et français, nous les voyons cependant de plus en plus cités à nouveau comme références intellectuelles. Cela aurait de quoi nous ravir, si ces références n’étaient pas synonymes de récupérations, récupérations qui se font d’autant plus joyeusement du côté de l’extrême-droite italienne et française.

Nous le savons pertinemment aujourd’hui, l’extrême-droite s’est caractérisée dans la récupération de ce qu’elle est incapable de produire intellectuellement et idéologiquement. Profitant d’une gauche déracinée à l’état plus proche d’une grosse limace baveuse que de mouvement politique, et d’une droite, ou plutôt d’un centre-droit, trop occupée à faire la girouette électoraliste au centre, l’extrême-droite n’a nul besoin de se presser pour revendiquer ce qui il y a encore quarante ans elle haïssait tout particulièrement. Outre l’inconstance sans laquelle elle serait incapable de survivre, à l’instar des partis dont elle se prétend pompeusement l’adversaire, ces multiples juxtapositions dans l’ADN de l’extrême-droite, fut-elle française ou italienne, en font autant d’auberges espagnoles dont la crédibilité est aussi proche que celle du postérieur de Marguerite Duras. Le parasitisme idéologique dans laquelle l’extrême-droite se complaît est d’autant plus ignoble qu’il est nihiliste. Non seulement elle se tape le coquillard de la valeur intellectuelle qu’elle récupère, mais de surcroît, elle le fait en sachant que cette récupération signifie, sur le ban public, la mort politique de cette idéologie. L’extrême-droite parasite le combat culturel ; incohérente mais affamée, elle met Pasolini et Evola dans le même panier, et se contrefiche de l’œuvre poétique d’Ezra Pound comme de son premier programme électoral, puisqu’elle n’est pas en capacité intellectuelle de l’appréhender. Ce qu’elle cherche, c’est d’abord à anéantir les idéologies contraires à la sienne en se les appropriant, car elle sait que c’est le meilleur moyen de les décrédibiliser, tout en attirant quelques paumés dans son escarcelle. Valerio Evangelisti le remarquait déjà dans le Monde Diplomatique en 2001, au travers de son article « L’extrême droite investit la Science-Fiction ». Il n’est pas étonnant de voir des melting-pot idéologiques fleurir des deux côtés des Alpes : ils sont proportionnels à la détresse intellectuelle de leurs initiateurs, certes, mais aussi de toute la classe politique, qui se contente de stigmatiser l’idéologie honteusement dérobée. Le camp du Bien n’a que faire des remarques d’objecteurs de conscience comme Pasolini, sa récupération lui donne au contraire le prétexte idéal pour prendre ce que l’extrême-droite n’a pas voulu dépecer. On ne sera donc hélas pas étonné de voir un Henri de Lesquen citer Gramsci, ou Matteo Renzi faire une apologie de Pasolini alors qu’il en est l’antithèse politique, au même titre qu’un Alain Soral qui semble lui aussi avoir loupé pas mal d’épisodes de la pensée pasolinienne. L’avachissement général en est à un tel point que nous en venons presque à regretter l’époque où les fascistes l’étaient encore réellement ; au moins eux savaient reconnaître leurs adversaires intellectuels et ne jouaient pas les marieuses idéologiques contre-nature  entre Pasolini et Evola. Aujourd’hui, il n’y a plus que des semi-fascistes d’opérettes qui partagent, avec la gauche, une alliance objective avec la bourgeoisie libériste, alliance dissimulée derrière des fragrances de nauséabonderies pour donner le change à la masse d’électeurs qui vote son candidat comme elle choisit ses courses au supermarché. Comme toute bourgeoisie, l’extrême-droite peut aussi se voir affublée de la même critique de Pasolini : « le bourgeois – disons-le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui. »

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