Koinè contre novlangue

Sans titre 2

La notion de koinè recouvre de nombreuses définitions. Historiquement langue véhiculaire sous la Grèce antique, nous en retiendrons la définition qu’en donne Pasolini dans Empirisme Hérétique. Appliquée à la langue italienne, Pasolini estimait que la koinè correspondait à un dualisme distinctif à partir d’un italien médian (bien que, selon lui, l’italien comme langue nationale stricto sensu n’existait pas vraiment). Ce dualisme – qu’il n’imaginait pas composé de deux faces antagonistes – se décompose selon Pasolini en une quadrille bipolaire, estimant que quatre déclinaisons d’italiens forment véritablement la koinè italienne. Si la summa divisio se fait naturellement entre langue littéraire, constituant la ligne haute de l’italien, et langue instrumentale (ou orale), comme ligne basse, il identifia la première comme dominée par la tradition, l’autre par la pratique, leur usage renvoyant inévitablement à la réalité des catégories sociales l’utilisant. Ainsi, Pasolini dégage, pour la ligne médiane : « a) les œuvres de compilation anonyme, pseudo-littéraires, traditionaliste,  la rhétorique fasciste et cléricale ; b) les œuvres de divertissement et d’évasion, ou timidement littéraires (quelque chose d’un peu supérieur au journalisme), sur le versant oral (la prose du roman contemporain à la prose d’art » ; pour la ligne haute, l’hermétisme assimilé à la bourgeoisie, puis, encore au-dessus, la poésie « zone des tours d’ivoires » et découlant du latin ; pour la ligne basse, « a) les dialectes, b) les naturalistes ou véristes d’origine verghiennes [de l’auteur fondateur du vérisme en Italie, Giovanni Verga, ndlr] », le reste n’étant pas considérés comme des phénomènes linguistiques notables. Chaque sous-catégorie nourrissant moult exemples donnés par Pasolini, qui s’attacha à y rattacher les genres ou auteurs correspondant selon lui à tel ou tel niveau de langue. Cependant, ce n’est pas ce vertigineux exercice d’identification qui fit l’objet central du premier chapitre d’Empirisme Hérétique, mais l’évolution, ou la mutation, de la koinè due à l’émergence de la société de consommation et de l’homo economicus qui octroient une prégnance absolue au langage technique et scientifique, évolution qui pourrait dépasser le cas italien dont parlait Pasolini dans son ouvrage.

Pasolini livra en effet sa plus riche analyse de la standardisation du langage par les pseudo-impératifs économiques découlant de l’hégémonie du libérisme au cours des années 1960, dans Empirisme Hérétique. S’il décomposait longuement les particularismes linguistiques dans la première partie de son chapitre (tiré en réalité d’une conférence donnée en 1964), Pasolini remarquait que les subdivisions linguistiques les plus sensibles à ce qu’il qualifiera plus tard de « génocide culturel » sont celles qui sont les plus éloignées de la ligne médiane. Partant du principe que si l’italien comme langue nationale, au même titre que le français ou l’anglais, se devait d’être théoriquement celui développé par les trois couronnes de l’italianité que sont Dante, Pétrarque et Boccace, il remarqua qu’en pratique, ce ne fut pas leur foyer littéraire, soit un bassin linguistique entre Florence et Rome, voire Naples, qui engendra de langue nationale, mais celui situé entre Turin et Milan du fait du rayonnement culturel et industriel plus important de ces deux cités. Pasolini raillait ainsi que « les Turinois ont toujours appris l’italien comme une langue étrangère, et sont déjà habitués à l’apprentissage normatif, qui s’accentuera dans l’esprit fonctionnel de la technique, jusqu’au nivellement de tout l’italien à la précision inexpressive de la communication technique ». Dès lors, il identifia le problème inhérent de l’italien qui, découlant de foyers industriels et bourgeois au lieu des campagnes toscanes ou ombriennes, n’est pas une langue vernaculaire, mais typiquement bourgeoise, et donc déracinée de la réalité nationale populaire. Selon Pasolini, l’italien de Turin et Milan est celui du monde des affaires. Bien qu’initialiement paléo-industriel, il n’en demeure pas moins qu’il demeurait d’abord la réalité de la classe sociale qui le diffusait grâce à son hégémonie sur la péninsule, anéantissant ainsi les particularismes, notamment les dialectes, au profit d’une langue « neutre », « européenne » et non italienne, qui fait que n’importe quel journaliste de télévision, avec sa voix atone et ses inflexions inexistantes, ne « parait nullement italien ». Seulement, la télévision, comme agent culturel puissant, fit croire aux « personnes d’infime culture que l’italien est parlé ainsi ». En bref, comme il le résumera plus tard dans ses Écrits Corsaires, « du point de vue du langage verbal, on assiste à la réduction de toute la langue à une langue communicative, avec un énorme appauvrissement de l’expressivité ».

« La langue italienne est donc la langue de la bourgeoisie italienne qui, pour des raisons historiques déterminées, n’a pas su s’identifier à la nation, mais est demeurée une classe sociale ; et sa langue est la langue de ses habitudes, de ses privilèges, de ses mystifications, en fait de sa propre lutte des classes »

-Pier Paolo Pasolini-

Cette hégémonie de la Technique, que dénonçait virulemment Bernanos dans La France contre les Robots, fait aussi l’objet de la critique pasolinienne. Pasolini s’inquiétait de voir que  « le phénomène technologique investit, comme une nouvelle spiritualité, depuis les racines, la langue dans toutes ses extensions, dans tous ses moments et dans tous ses particularismes ». C’est elle qui asphyxie les dialectes et la littérature au profit d’une novlangue qui nous conditionne aujourd’hui, et qui trouve son premier vecteur au travers du discours politique, dont Pasolini prit l’un de ceux d’Aldo Moro comme exemple pour en démontrer le déracinement complet, où le politique a cédé le pas devant l’exercice comptable ou d’ingénierie, en sus de dévoiler que ce n’est pas la nation qui nationalise l’italien, mais bel est bien l’italien engendré par les centres techniques et scientifiques qui assimile la nation ! En voulant savoir « quelle est la base structurelle, économico-politique, de laquelle émane ce principe unique, réglementateur et homologuant de tous les langages nationaux, sous le signe du technicisme et de la communication », Pasolini estimait que cette base provenait de la mutation de la classe bourgeoise paléo-industrielle en classe bourgeoise technique et néocapitaliste, qui enclencha cette assimilation du peuple à la société de consommation dont elle adopta les valeurs hédonistiques. Pasolini constata que cette nouvelle strate ne se juxtaposa pas à celles précédemment citées, mais s’est substituée à elles, comme il le précisait dans un article de l’Espresso l’année suivante, en anéantissant l’expressivité d’une langue au profit de sa communicabilité. C’est ainsi que naquit l’italien comme langue nationale, sortie non pas des universités, mais des entreprises, tout bonnement, comme Pasolini le disait dans Il Giorno le 3 Mars 1965, « parce que la langue de la bourgeoisie moderne est la langue des industries » dans une polémique contre plusieurs intellectuels, dont Italo Calvino, qui déduisait à l’inverse de Pasolini la mort, et non la naissance, de l’italien comme langue nationale. Pasolini reprit le développement de cette idée dans ses Écrits Corsaires en traitant notamment le cas du slogan pour en démontrer le caractère profondément aliénant et totalitaire.

« Ainsi, l’on peut définir en termes justes la prédiction, apocalyptique, que dans le futur il n’y aura plus de demande de poésie, si, probablement, dans le futur, il y a une radicalisation de la lutte, typique des autres langues, entre communicabilité et expressivité »

-Pier Paolo Pasolini-

À ce titre, Pasolini discernait le paradoxe étrange que dans le langage technicien demeurait un atavisme d’expressivité, incarnée par le slogan, «  mais d’expressivité aberrante – dans le langage purement fonctionnel de l’industrie ». Désincarnation linguistique, le slogan est un chant des sirènes de la civilisation des machines dont l’expressivité « est monstrueuse, parce qu’elle devient immédiatement stéréotypée et qu’elle se fixe dans une rigidité qui est le contraire même de l’expressivité, éternellement changeante par essence et offerte à d’infinies interprétations ». À ce titre, Pasolini y voyait aussi le triomphe du langage physico-mimique de la télévision, langage pétri de slogans, qui a pour but de transformer les individus en automates. « La fausse expressivité du slogan constitue le nec plus ultra de la nouvelle langue technique qui remplace le discours humaniste. Elle symbolise la vie linguistique du futur, c’est-à-dire un monde inexpressif, sans particularismes ni diversités de cultures, un monde parfaitement normalisé et acculturé », ajoutait-il. En clair, si la novlangue du Nouveau Pouvoir s’ancre dans la vie nationale populaire, c’est grâce au déracinement des individus, pas seulement à cause du consumérisme ou de l’hégémonie de la Technique véhiculé par le discours politique, les slogans et la télévision, mais aussi, comme le notait Pasolini, parce que c’est cette novlangue qui est enseignée aux jeunes Italiens, abandonnant les dialectes jusqu’au jour où, pour reprendre son expression, il faudra un glossaire à un jeune Romain pour avoir une idée de ce à quoi ressemblait l’idiome de sa région.

Néanmoins, le constat de Pasolini ne concerne plus uniquement la péninsule italienne. Rejoignant les craintes que formulait Georges Bernanos à l’égard du futur de la langue française, le même génocide culturel est constatable aujourd’hui dans tous les pays du globe à l’égard de leurs spécificités linguistiques. À cela, Pasolini ne s’était pas positionné dans un rejet dogmatique – bien que détestant cette langue technicienne – ni dans la volonté de déterrer le vieux débat opposant langue et dialectes, mais qu’il fallait au contraire s’emparer du mieux possible de cette nouvelle langue nationale, dans une lutte culturelle contre les centres d’élaboration linguistiques modernes qui se sont substitués aux universités et à la littérature. Les problématiques liées à la place de la poésie et à la littérature dans un monde intégralement rationalisé et méprisant, nécessitent selon Pasolini d’être résolues en recherchant une connaissance véritablement politique des réalités nationales, et non plus en se claquemurant dans leurs vieilles tours d’ivoire.

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