La nation selon Carducci

Carducci bandeau

Giosuè Carducci fut l’un des acteurs majeurs de l’Italie post-risorgimentale. À peine la péninsule fut-elle unifiée que se posèrent les problématiques inhérentes à ses disparités culturelles et politiques. Carducci eut, tout au long de sa vie, à cœur de « fabriquer des Italiens », soit de créer la Nation par les lettres. Contrairement à la France, l’Italie n’est en effet pas une nation politique, mais avant tout culturelle, consciente d’un noyau commun qu’est l’italianité et sa genèse romaine, mais sans en ressentir de besoin politique unificateur. Si Dante Alighieri, Boccace et Pétrarque composent les « trois couronnes » de l’italianité, en vue de faire émerger une langue nationale, rares furent les hommes politiques à souhaiter une véritable unification de l’Italie à l’instar d’un Machiavel. De ce fait, la situation culturelle en Italie après le Risorgimento incita Carducci à identifier plusieurs enjeux, et notamment sa place en Europe. S’il s’attaqua notamment à l’hégémonie culturelle de la France dans la péninsule, déplorant une francisation de la langue et des modes de vie, comme nous pouvons le voir aujourd’hui avec l’anglais, il développa une approche de la poésie consistant à retourner aux sources de l’italien afin de l’épurer de toute influence étrangère, mais aussi afin de retrouver une métrique « barbare » dont ses Odes portent le nom. De même, ses nombreuses odes, à l’instar de ses discours, lui permirent surtout de recomposer un roman national afin de nourrir un imaginaire collectif qui put se reposer sur les mêmes références nationales, et fut d’ailleurs le premier Italien à recevoir le prix Nobel de littérature en 1906. Carducci fit de la construction nationale le combat de sa vie, et si sa démarche fut contestée, notamment par ses détracteurs politiques, l’on ne peut nier l’impact majeur qu’eut Carducci dans la vie culturelle et politique de la fin de l’ottocento, et encore moins d’avoir fait de l’Italie une nation avec ses caractéristiques et son éthique propres.

Carducci aurait pu faire sienne la fameuse citation de Renan ; « la nation est un plébiscite de tous les jours ». Pour cela, le poète s’était attelé à la composition – ou plutôt recomposition – d’un roman national, afin d’offrir à tous les Italiens des points de repère communs dans l’Histoire de la péninsule. L’on pourrait, de façon rétroactive, attribuer à Carducci la volonté de démontrer, par entéléchie,  l’ethnos de la nation italienne, composé de cinq éléments que sont l’epos, l’ethos, le logos, le genos et le topos. En bon patriote, Carducci s’efforça de jouer sur chacun d’eux pour démontrer l’immanence de la nation italienne. Dans son essai Dello svolgimmento della letteratura nazionale, il attribua ainsi à l’ancienne Étrurie le cœur de l’italianité : « Au cœur de l’Italie centrale, au beau milieu de la famille des dialectes plus proprement latins, où l’élément ancien et moins contaminé par des mélanges étrangers était réuni de la manière la plus homogène ». En produisant plusieurs poèmes sur les paysages italiens qu’il connaît, il offre à l’imaginaire collectif un topos visant à établir une unité géographique commune à tous les Italiens. Son discours Della Italia en 1852 est certainement la plus représentative de ses descriptions du pays, où il reprend volontiers le mythe dantesque du bel paese.

« Tout le peuple fait sa poésie, tout le peuple la chante: l’épopée est l’auréole de la Nation, […] elle est la flamme et la lumière qui sort de la conflagration et de l’incandescence des différents éléments du peuple qui se fondent dans la Nation »

-Giosuè Carducci-

Cela étant, favoriser l’émergence d’un topos commun à tous n’aurait su nourrir le sentiment d’unité autour d’une même communauté de destin. Si Carducci ne démentit pas la thèse d’André Siegfried sur le fait qu’une Nation soit « un noyau autour duquel gravitent plusieurs peuples », il s’ingénia le plus possible à produire une littérature ayant pour but d’assimiler toutes les composantes ethnoculturelles de l’Italie. S’il dessinait un trait d’union entre Rome et l’Italie réunifiée, notamment dans un discours aux électeurs du Collège de Pise,  c’est surtout le Risorgimento qui lui permettait de tisser un véritable roman national. Quand Rome constitue l’alpha et l’oméga de l’italianité, le Risorgimento, lui, incarne la prise de conscience de cette italianité qui sommeillait depuis la chute de l’Empire Romain, d’où la dimension entéléchique qu’elle prend sous l’effort carduccien de « fabriquer des Italiens »

« Depuis les rives de l’Adriatique où mourut Dante jusqu’aux rives de la Méditerranée où naquit Galilée, nous sommes tous les citoyens d’une grande patrie. […] Vive l’Italie une, indivisible, éternelle comme sa mère Rome ! »

-Giosuè Carducci-

Cela étant, Carducci eut à cœur la question du genos des Italiens. La fin de l’ottocento étant propice à l’anthropologie positiviste, le poète s’intéressa particulièrement au racialisme. Le lien entre Rome et l’Italie post-risorgimentale serait ainsi bouclé de par l’héritage perpétuel du sang romain présent parmi ses contemporains. Cependant, il est nécessaire d’appuyer le contexte et la volonté du poète, tant cette intention fut exagérée, dévoyée et manipulée à des fins politiciennes sous le régime fasciste (mais aussi par l’Empire du Bien actuel pour l’y attacher) qui y voyait là un terreau idéologique pour légitimer l’avènement d’un « homme nouveau ». Carducci, en tant qu’homme de lettre et acteur de la réunification italienne, était mû par le désir de pérenniser cette victoire politique en la transformant en victoire culturelle, de sorte que plus jamais l’Italie ne soit en proie aux chamboulements qui la secouèrent depuis la chute de l’Empire. Il lui était donc nécessaire de rassembler un faisceau d’éléments qui lui permettraient d’établir l’immanence de la nation. Par ailleurs, il serait saugrenu de vouloir lui appliquer rétroactivement un jugement issu d’une quelconque bien-pensance moderne sur ce sujet ; Carducci ne fit qu’emprunter des théories racialistes qui faisaient foi dans tout l’Occident d’alors ; ses textes cherchant à établir un genos entre les Romains et les Italiens n’avaient rien de choquant à l’époque, il n’y a donc pas lieu de l’accuser de quelque manière que ce soit d’être l’instigateur d’une idéologie fasciste. Par ailleurs, tout cet effort littéraire lui servait avant tout pour étayer un principe de primauté de la civilisation latine sur les autres, ce sur quoi il s’épancha largement dans son Dello svolgimmento della letteratura nazionale.

Comme tout paradigme national se fondant justement sur la tradition, l’Italie selon Carducci n’échappe pas à ce que Chesterton qualifiait (sans aucune hostilité) « la démocratie des morts ». Un parallèle intéressant pourrait être fait avec Maurice Barrès lorsque ce dernier déclarait qu’une nation, « c’est la possession en commun d’un antique cimetière et la volonté de faire valoir cet héritage indivis ». Le héros du Risorgimento constituait pour Carducci le symbole même des vertus que se devait d’avoir chaque italien, et l’épopée qu’il en tira servit à « nationaliser » cet héroïsme. Nous sommes pleinement dans l’idée de roman national, à savoir que la Nation est faite des générations passées comme présentes, et que ce passé recouvre un rôle déterministe dans l’italianité. Par ailleurs, Carducci partageait une partie de l’opinion d’alors, considérant que l’armée peut, elle aussi, être un facteur de cohésion sociale et culturelle. Il dressa une histoire de la guerre dans son ode La Guerra, qui satisfaisait avant tout un besoin anthropologique. Juste après sa réunification, l’Italie était en passe de devenir l’un des États les plus puissants d’Europe, ce qui inquiéta fortement Napoléon III, le poussant à exiger l’annexion de la Savoie et du comté de Nice, tout en soutenant la papauté, par peur de voir un empire concurrent à la France émerger. La naissance de l’irrédentisme fut un fer de lance de Carducci, notamment envers l’Autriche lorsqu’elle opprima Trieste dont il réclamait la libération. Il déclara ainsi : « il y a une partie de l’Italie qui, située dans la Vénétie orientale ou Julienne, est de population romaine. Cette population romaine de Trieste et de l’Istrie vénète veut elle aussi être italienne de fait, comme elle l’est par son origine, sa langue, sa position, sa culture, sa pensée, ses traditions, son cœur et son martyre ». Cela étant, Carducci n’était pas un belliciste aveuglé par un impérialisme italien tel que certains histrions à la petite semaine tentent encore de le décrire. Carducci s’était aussi illustré par sa dénonciation d’une guerre injuste en Afrique. Respectueux des souverainetés nationales, l’irrédentisme n’était pas pour lui un prétexte à l’impérialisme belliqueux. Selon Carducci, si l’Italie a un rôle hégémonique à jouer en tant qu’héritière de Rome, c’est dans son génie et sa culture qu’elle doit le trouver, non pas par des conquêtes et la soumission de peuples étrangers, aux antipodes des vues fascistes du XXe siècle. C’était en perpétuant le roman national que Carducci souhaitait séculariser l’unité de la Nation, sans jamais entraver sa liberté.

« Ô jeunes Italiens, l’Italie ne peut pas, et ne veut pas être l’Empire romain, même si l’âge de la violence n’est pas terminé pour les hommes forts : quel orgueil humain oserait viser aussi haut ? »

-Giosuè Carducci-

Si l’on peut se demander à quoi rimait réellement tous ces efforts à partir du moment où Carducci lui-même estimait que la Nation italienne était immanente, c’est tout bonnement parce qu’il estimait que cette immanence n’allait paradoxalement pas de soi pour le peuple. Intellectuel, Carducci savait parfaitement que contrairement à la France, l’Italie n’était pas une nation politique, mais avant tout culturelle. De même que le français est une langue politique, l’italien demeure une langue littéraire, faite par des auteurs, évoluant à travers les livres, et au service du peuple, tandis que François Ier se servit avant tout du français comme langue administrative afin de mieux l’imposer sur tout le territoire. Carducci perpétue donc ce rôle d’intellectuel organique, en faisant de l’unité nationale un combat plus culturel que politique, ou plus exactement en cherchant la fusion de l’unité politique et de l’unité culturelle, usant pour cela d’autocélébrations et d’autoconvictions. Bien que critiqué par Pasolini, Carducci avait saisi comme lui que « la culture indique au sens anthropologique et sociologique du terme, le savoir et la façon d’être de tout un peuple, une série infinie de normes, qui déterminent la vision de la réalité et le comportement de ce peuple ».

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